‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 2)Chapitre 22 sur 44 · TREIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LETTRE

Mon cher Ami,

Je viens d*acheter, au dernier jour du pi^temps de cette année (1), un livre qu^au moyen âge on appelait Codex y parce que c'est moins un seul livre qu'un recueil de plusieurs livres différents; ils sont tous en langue latine, en voici les titres :

1^ Extraits des faits et gestes de Charlemagne.

2^ Faits et gestes de Godefroi de Bouillon et de quelques autres.

S"" Dialogue de Pie II contre les Bohémiens et les Thaborites.

4» Epître de Pie II à Mahomet IL

5** Deux lettres du cardinal de Sabine, Isidore, sur la prise de Gonstantinople.

6® Lettre relative à ce même cardinal.

ï"" Epître de Henri Daalman, chambellan du pape, et de Henri Steynweth, sur la prise de Négrepont.

8* Bulle de Pie II, sur la Croisade.

Je n'ai point hésité à le payer cher, 150 francs, car il provient de la plus ancienne bibliothèque des Clercs de la Vie Commune. Voici en effet le fac-similé de Tinscription qui s'y lit à rintérieur du premier plat :

En voici la transcription :

Isie liber pertinet ad librariam quae est Daventriae in domo domini Florentii.

Et la traduction :

Ce livre appartient à la bibliothèque qui est à Deventer dans la maison de messire Florentins.

Vous vous rappelez que Deventer était TAthènes ou r Alexandrie de la Hollande au moyen âge; Erasme, pour ne citer que lui seul, sortit de son école. Gérard Groot, l'instituteur du travail en commun, avait rassemblé de toutes parts les meilleurs manuscrits de la Bible et des Pères de l'Eglise, aflnde les faire transcrire par ses disciples. On en faisait aussi des extraits, excerpta^ tels que notre Codex, et des compilations, telles qu'on en rencontre souvent. L'écriture de ces manuscrits, par sa correction et sa simplicité sévère, contraste avec le luxe des pages que peignaient les calligraphes et les miniateurs allemands, italiens^ flamands et français.

Florenz Kadewyns, mort en 1400, avait été le disciple de Gérard Groot et devint le maître de Thomas a Kempis, Fauteur le plus probable de I'Imitation.

J'ouvre Daventria illustrata JacobiRevii à la page 92 et j'y lis : « Dans la ville de Deventer se trouvait le monastère appelé Domus Fratrum ou Domus Domini Florentii qu'on appelait en 1560 het rijcke Fraterhuys. »

Ces deux noms Gérard et Florenz ne doivent pas se séparer dans l'histoire des Frères de la Vie Commune ; si Gérard

les a fait travailler en commun, c'est Florenz qui les a fait VIVRE en commun.

Quand il en parla pour la première fois à Gérard Groot, celui-ci s'écria : « La Vie Commune, la Vie Commune! Mais les ordres mendiants ne le souffriront jamais ! ils s'y opposeront de toutes leurs forces! » Florenz ne renonça pas pour cela à son utile entreprise et la maison qui porta son nom était fondée en 1391.

Voici quelques remarques «^ur les différents ouvrages de ce recueil ; ces remarques et les titres donnés dans la liste se suivent dans le même ordre :

1* Une grande partie de cet ouvrage est empruntée au Pseudo-Turpin, Tulpin ou Tilpin.

2* L'auteur, dans son prologue, informe le lecteur qu'il a écrit cet ouvrage pour obéir à certain abbé du nom de B (Bernard, abbé de Marmoutiers). 11 ajoute : Ego quia notarium non habui alium nisi me et dictavi et scripsi sic quod continuatim paruit menti manus et manuipenna et pennae pagina. « N'ayant d'autre secrétaire que moi-même, je composais et j'écrivais en même temps; de cette façon la main n'a pas cessé d'obéir à l'esprit, la plume à la main et la page à la plume. »

Cette citation fait comprendre ce qu'il faut entendre par dictare, si fréquent dans la basse latinité.

A la fin du prologue l'auteur fait connaître son nom : Rudbertus,

3** Ce dialogue est imprimé ; toutes les autres parties du Codex sont manuscrites. C'est une de ces nombreuses impressions à 27 lignes par page, attribuées à Ulric Zel.

4* Ce manuscrit, composé de 33 feuillets, reproduit le texte des quatre exemplaires imprimés de cette épître dont je vous ai si longtemps entretenu. Même ponctuation désordonnée, mêmes mots altérés, passés, ajoutés, mêmes lignes transposées.

Il est difficile que deux copies se ressemblent davantage.

— 2il —

Dans Texemplaîre imprimé, au premier verso, le moi potentia est abrégé ainsi : pon ; même bizarre abréviation dans le manuscrit. L'un et Tautre nous disent en latin pire que barbare : Non GONTEMPENDUS ducts Sabandie principatus. «La principauté du duc de Savoie n'est pas à mépriser. » Il

faut : contemnendus Sabaudiae Au verso du

iS"* feuillet imprimé se suivent dix-huit phrases interrogatives dont la première et la cinquième ont seules le point d'interrogation nécessaire. 11 en est absolument de même dans le manuscrit.

Si deux textes d'un même ouvrage, l'un manuscrit, l'autre imprimé, se ressemblent parfaitement jusque dans leurs fautes, on peut affirmer avec la plus grande probabilité que c'est le texte imprimé qui a précédé le manuscrit et qu'il lui a servi de modèle.

En effet, un texte imprimé n'offre au calligraphe rien de difficile à lire, rien qui puisse l'induire en erreur. Du premier au dernier mot, ce texte est également lisible.

Si, au contraire, on imprime d'après un manuscrit, mal écrit surtout, il n'est guère possible que le texte imprimé ne diffère souvent de son modèle, dont l'écriture variable, indéchiffrable, illisible, laisse le compositeur dans la nécessité de deviner à tout hasard ce qu'il n'entrevoit qu'à travers un brouillard.

Il n'en faut donc pas douter : le manuscrit de l'épître de Pie II à Mahomet II est la copie de l'édition imprimée: je vais même plus loin : il est la copie de l'édition que j'appelle K. En effet, leur identité est incontestable d'un bout à Tautre.

Voici des preuves que le manuscrit est la copie de l'imprimé :

1* Il y a dans le manuscrit des mots si mal écrits que le compositeur ne pouvait les lire. Il y a même des mots impropres, des lettres qui n'offrent aucun sens. Par exemple, au dernier recto, il fallait verhorum; le copiste a écrit :

vorum, Uimprimenr n*a donc pas copié le manuscrit.

2* Le compositeur peut transposer une ligne entière, c'està-dire la placer trop haut ou trop bas dans la page à laquelle elle appartient; mais c'est là un genre de faute impraticable pour le calligraphe. Eh bien ! une ligne du texte imprimé, page 26, se trouve transposée ; elle Test aussi dans le manuscrit ; preuve que le calligraphe a copié Timprîmé. Gomment le scribe aurait-il pu transposer ainsi cette ligne ? Mais rien de plus facile pour Timprimeur dont le scribe a reproduit la faute. Cette transposition de deux lignes était d'autant plus facile à commettre que ce sont les deux dernières de la page métallique.

L'écriture de ce manuscrit se compose de près de mille lignes longues qui se suivent sans aucune séparation, sans aucun vide. Les marges mêmes sont loin d'être larges.

Je vous communique ces détails, mon cher ami, afin de vous laisser voir quels efforts faisaient les calligraphes vers 1470 pour soutenir contre les imprimeurs une lutte par trop inégale ; ils voulaient vendre le meilleur marché possible leurs copies dans lesquelles ils prodiguaient les abréviations, ménageaient le papier, employaient une écriture fine et renonçaient à la plupart des ornements calligraphiques. Lutte généreuse aboutissant à la défaite et à la ruine, à moins que les pauvres scribes ne se hâtassent de se faire imprimeurs.

Ces réflexions s'appliquent surtout aux copistes de notre Codex manuscrit, qui n'étaient autres que les Frères de la Vie Commune de Deventer.

6®, 6®, V. Les quatre lettres contenues dans ces numéros sont très-courtes, quoique très-intéressantes par les détails qu'on y rencontre sur la prise de Constantinople et celle de Négrepont.

8" La dernière pièce de notre Codex est la célèbre Bulla CRUCIATA, la bulle de la croisade de Pie IL Le titre écrit en rouge mérite que je vous le traduise : a Epître ou bulle du

pape Pie II qu'il lança à travers le monde, afin d'exciter les princes et les peuples contre les Turcs ; mais, ô douleur ! ce fut en vain. »

Elle est datée du 22 octobre 1463, undectmo Kalendas no-' vembris. A Taccent douloureux du copiste rédigeant ce titre, on reconnaît qu'il devait écrire cette bulle peu de iemps après sa promulgation. Il est assez probable que le texte qui lui servit fut l'édition imprimée en novembre 1463, de même qu'il avait copié l'édition imprimée de l'épître de Pie II à Mahomet II.

Vous le voyez, ce recueil qui orna pendant trois ou quatre siècles, sans doute, la bibliothèque de Florentins à Deventer, ne pouvait manquer de nous intéresser, vous et moi, grands amis des Frères de la Vie Commune.

VoTRB Ami.

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