APLANIR
1** Je vous ferai remarquer d'abord que le Sermones y. Gritsch est, en effet, relié dans le style le plus simple, à peu près celui que nos relieurs appelent reliure janséniste. Les plats sont en bois recouvert de veau. Sur le premier on a tracé une douzaine de losanges, et dans les losanges on a imprimé des fleurs de lis de deux formes différentes, quelques rosaces et autres ornements. Le second plat n'a que de simples losanges.
Le volume porte, de plus, quatre pièces de laiton formant les fermoirs ; mais il n'y a ni coins ni aucunes de ces pièces additionnelles que je viens de mentionner.
Cette simplicité dans la reliure, l'usage de ces plats qui n'étaient plus aspera signis^ pour parler comme Virgile {Enéide^ 9,263), dut s'imposer comme une conséquence de la multiplication des livres par l'imprimerie.
En effet, tant que les livres manuscrits et imprimés étaient rares encore, on consolidait, on ornait les reliures de coins, de bosses, de rosaces de laiton ou de bronze ; le titre s'élevait en saillie sur le premier plat; une pièce flxée à l'un des
(1) C^était une lame transparente de corne, retenue par un cadre de métal et fixée sur le premier plat da livre; de là, Texpression de titre-sotu-come que Ton rencontre dans les catalogues.
plats portait la chaîne qui devait retenir le livre sur un pupitre. Les livres, cet attirail le démontre, se posaient à plat et montraient ainsi ces ornements, qui servaient aussi à les protéger. Le lecteur peut se faire une idée des bibliothèques de ces temps reculés en regardant la gravure ci-jointe. Elle a été copiée dans le Navicula Fatuorum de J. Geyler; elle en est la première. Elle est de Tan 1494, car cette date se voit dans la quatrième gravure. On y compte jusqu'à seize volumes; pas un seul n occupe la position verticale des livres de nos bibliothèques. Le bîbliomane, armé d*un plumeau, se montre le valet de ses livres; Vartiste Ta affublé d*un bonnet d'âne dont le pauvre homme agite et fait sonner les grelots.
Mais quand les livres se furent multipliés, grâce au nouvel art, il fallut les placer debout, à côté les uns des autres; dès lors il fallut aussi renoncer à ces ornements des plats qui eussent empêché de les prendre afin de les lire, enchevêtrés qu'ils eussent été les uns dans les autres. La reliure renonça donc à ses hors-d'œuvre habituels, du moins dans la plupart des cas.
C'est cette reliure plus simple, plus unie, que Ton désigna par le mot flanatura, mot d'un choix heureux, puisqu'il exprime une surface unie et plane, par opposition à la surface hérissée d'ornements qu'il fallait abandonner. G*cst ce mot qu'on employait pour exprimer l'aire sur laquelle on allait élever une maison.
Unç étoffe unie s'appelait planeus pannus; en vieux français on appelait draps de lanure flanive des draps d'une seule couleur. Un psalterium flanum était un psautier sans glose. (V. Ducange.) •
Le mot PLANATUS n'impliquait pas cependant l'absence de tout ornement; ainsi je lis au mot comptus du Catholicon et de plusieurs dictionnaires du xv' siècle, que flanatus et omatus sont équivalents.
Le mot qui nous occupe était donc on ne peut mieux
choisi pour exprimer une reliure parfaite, mais cependant dégagée d'ornements désormais emltarrassants. 2° Cherchons maintenant comment les Allemands en sont
lutérieur du cabinet d'i^tude d'
du iï« siicle.
venus h désigner l'encollage des feuilles d'un livre par le verbe planrren. Qunnd on encollait le papier destiné <i l'imprcsiiion, i
on rayait toujours fait pour les livres manuscrits, on continuait uniquement et instinctivement Tusage des fabricants de papier depuis le xiv" siècle; on voulait empêcher le papier de boire Tencre des majuscules d^azur et de cinabre, que devaient peindre les calligraphes longtemps encore après la découverte de Vimprimerie. On voulait aussi qu*il fût toujours possible d'écrire des notes à la marge des livres, suivant la coutume générale. L'imprimeur y engageait quelquefois lui-même le lecteur ; c'est ainsi qu'en- tête de la table du Justin de Milcaiy 1502, Hinutianus dit : « J'ai laissé des « marges pour vous mettre à même de marquer en lisant, « inter studendutn^ les passages intéressants. » {Serapeum, 4832, p. 152.)
Gonmie c'est en Allemagne que les imprimeries se sont le plus multipliées au xv" siècle, c'est aussi dans le même pays que les fabricants de papier se sont le plus appliqués à en augmenter la production, afin de suffire à la demande d'innombrables imprimeurs. Ils cherchèrent, en même temps, à vendre moins cher cette précieuse denrée, et, par conséquent, à ne lui donner que les qualités indispensables à l'impression.
De leur côté, les imprimeurs allemands s'avisèrent bientôt de s'affranchir de la dispendieuse collaboration des calligraphes et des miniateurs, et reconnurent que le papier' non collé s'imprimait beaucoup mieux ; dès lors le fabricant supprima l'encollage, et le prix du papier diminua de moitié. Ce changement eut lieu au commencement du xvi" siècle (1).
Mais ce papier, mou etfluant, pour être sans colle, devenu encore plus mou par le foulage de la presse, devait enfin passer par les mains du relieur.
Celui-ci commençait la série de ses opérations par le bat-
(1) Voir Johann Beckmann, Technologie, Gottingen, 1802.
tage, afin de donner au livre une forme compacte et régulière. Le marteau, en frappant en un point, avec une force brusque et violente, un faisceau de feuilles d'un tissu feutré et non collé, ne pouvait manquer de déchirer ce tissu dont la partie frappée s'affaissait sous le choc, tandis que la portion environnante conservait Tampleur de son tissu lâche et sans consistance.
Il fallut donc que le relieur rendît ce papier capable de supporter et de transmettre latéralement les chocs du marteau; ce fut en trempant les feuilles dans un bain de colle de gélatine et d'alun qu'il parvint à ce résultat. Ces deux substances, en se déposant dans les vides du feutrage, donnèrent au papier la force de subir l'action du marteau.
On voit ainsi que le relieur n'encollait le papier que pour le préparer au battage. Par quel mot désignera-t-il cette opération préparatoire? Gomme il employait déjà la colle de gélatine pour l'endossage, et qu'il désignait cet emploi par le verbe kimen^ il lui faudra un autre mot pour éviter la confusion; c'est le moiplaniren qu'il adopta.
Ce mot, qui vient évidemment du français aplanir, avait passé, avec plusieurs autres, de nos fabriques de papier dans celles de l'Allemagne et de l'Angleterre. Si vous en pouviez douter, je vous rappellerais que nos vieux termes techniques coucheur eipost sont devenus en anglais coucher eipost^ et en allemand Kautscher et Pauscht, (V. Beckmann, Technologie, p. 147.) Il passa ensuite du papetier au relieur.
L'origine étrangère deplamren aide à comprendre comment les relieurs allemands pouvaient s'en servir pour désigner Vencollage du papier. Il est certain que des Français n'auraient jamais employé aplanir pour signifier encoller; dans les fabriques allemandes de papier on employait, dans son acception étymologique, le terme planir; par exemple : f>/anir-hammer^ marteau pour le battage. On employait aussi Texpression plus correcte : Schlag-Hammer, Leimen exprimait 4'action d'encoller; par exemple : Leim-Wasser, bain
décolle; on disait aussi moins bien : Planir-Wasser, Hais quand ce fut au relieur de donner cette façon au papier, il ne put Texprimer à Taide de Letmen, qu'il employait déjà pour un autre usage ; comme il n'encollait le papier que pour le rendre capable de supporter le battage, qu*afin de pouvoir rAPLANiR, il désigna l'opération subsidiaire et préalable par le nom de l'opération principale ; c'est ainsi que, dans l'imprimerie, le mot tirage, dans le sens ordinaire, désigne, nonseulement l'action transmise du barreau à la forme^ mais encore celle du rouleau sur cette même forme.
Une dernière considération achèvera de vous convaincre que le mot latin plânare ne signifia jamais encoller. L'auteur d'un ouvrage allemand sur l'art de relier, relieur lui-même, nous apprend qu'un exemplaire de la Bible, grand in-8, ne lui coûtait, pour l'encollage, qu'un peu moins de trois Kreutzer,
Dans ce calcul il tient compte de la colle, de l'alun et du combustible. (V. Buchbinder^ par Prediger, Anspach, 1753, 4* partie, p. 2.)
Or, cette somme insignifiante est assurément loin d'égaler le prix d'un exemplaire de cett« Bible, tandis que dans le cas de nos Sermons de Grttsck^ le prix de la flanatura égale presque celui de l'ouvrage en feuilles.
Résumons : planare, emprunté au latin, est employé par le relieur dans un sens conforme h l'étymologie. Plantren, emprunté au français, est employé, par les relieurs allemands, pour signifier, non pas aplanir, conformément à l'étymologie, mais pour désigner l'opération qui précède immédiatement celle d'APLANia, savoir, l'encollage.
Je vous dirai maintenant quelques mots du livre dont je viens de vous interpréter la note manuscrite.
Ce recueil de Sermons de Johann Qritsch a eu, pendant le dernier quart du xv* siècle, plus de vingt-cinq éditions : onze en Bavière, deux en Wurtemberg, une à Cologne, trois à Lyon, une è Venise et huit sans nom de lieu. L'au-
leur, né à Bâle, vers 1400, appartenait à Tordre des Franciscains.
L'édition de Quentel, de Cologne, est un in-folio gothique à quarante longues lignes. Des cinquante-sept cahiers qui le composent, quarante-sept sont des quatemions. Je n*y compte que 434 feuillets, y compris quatre feuillets blancs. Hain en compte 441.
Cette édition présente une anomalie remarquable : la première moitié environ du volume est imprimée à longues lignes et contient vingt-six cahiers avec les signatures imprimées.
La seconde moitié commence par un quatemion à deux colonnes. Ce cahier et les suivants ont des signatures écrites; puis viennent des signatures imprimées. Ensuite les signatures sont en désordre.
On reconnsdt à ces signes, sans le moindre doute, que l'on imprimait de ce volume énorme les deux moitiés en même temps, car il n'est nullement probable qu'après avoir composé à longues lignes la première moitié de l'ouvrage tout entière, on eût brusquement changé de méthode et composé les pages à deux colonnes.
Ainsi, Ton imprimait simultanément l'une et l'autre moitié du livre. Le compositeur de la seconde commença par un cahier à deux colonnes et sans signatures. Averti de ses erreurs, il composa de longues lignes et employa les signatures imprimées jusqu'à la fln.
Voici une autre preuve que l'on n'a pas imprimé les deux parties de ce livre l'une après l'autre. On n'y voit aucune pagination, et cependant il commence par une longue table contenue dans quatre cahiers. Cette page ne renvoie pas aux pages ni aux feuillets ; en effet, par quel chiffre aurait commencé la seconde moitié si on la composait en même temps que la première? Le procédé est assez singulier : les passages remarquables des sermons sont marqués successivement d'une des grandes lettres de l'alphabet; il y en a vingt-trois
(il n*y avait ni J ni V). En tête de chaque verso est imprimé : Alphaàeitim primum, Aèphabetum secundum, etc. La table renvoie à la lettre de chacun de ces alphabets.
L'édition de Lyon, 1497, ainsi que toutes les autres, sans doute, est disposée de la même manière à peu près. Au lieu de renvoyer à tel ou tel alphaùet^ la table renvoie au sermon^ et il y en a cinquante. Les imprimeurs de cette édition de Lyon, Jean Bachelier et Pierre Barthelot, ont eu le tort de copier littéralement Tavis qui précède la table, avis informant le lecteur que les lettres de Talphabetne renvoient pas au sermon. Il y a donc contradiction manifeste entre ce qu'ils disent et ce qu'ils font.
11 est une autre anomalie dont il est difficile de découvrir la cause. Dans la seconde moitié de Vouvrage, la feuille signaturée X3, au lieu de pages à longues lignes, a detix colonnes sur ses quatre pages.
11 est à remarquer que la page qui précède immédiatement X3 n*a que trente-neuf lignes, au lieu du nombre normal quarante, quoique le texte ne finisse aucunement avec cette page. De plus, dans les quatre pages à deux colonnes, la longueur des lignes n'atteint pas la moitié de la ligne longue.
On peut conclure de ces deux circonstances que la feuille X3, composée d'abord à longues lignes, dut être remaniée.
Sans doute elle présentait quelque double emploi. 11 fallut donc supprimer quelques lignes ; mais pour combler cette lacune on prit une ligne à la page immédiatement précédente et on substitua aux quatre pages à longues lignes huit colonnes étroites. Par ce moyen on évita une lacune choquante ; il est vrai que la page verso X2 eut une ligne de moins et que les huit colonnes faisaient disparate dans un livre à longues lignes ; mais, sans ces expédients, on eût laissé paraître une lacune trop vaste et trop contraire à la coutume des imprimeurs du xv* siècle, qui aimaient les
vastes marges, mais laissaient dans la page imprimée le moins de blanc possible.
Pubsent mon interprétation de la note manuscrite et mes quelques remarques sur le livre qui me Ta offerte, mériter votre bienveillante attention; ce sera la meilleure récompense de
Votre Ami.