SEIZIÈME LETTRE
A MoHSiEUR LE Directeur,
Vons lirez sans doute avec intérêt les lignes que je vous adresse ; quel fondeur de caractères, curieux, ainsi que vons, des origines de son art, verrait d*un œil indifférent une lettre métallique, une seule .lettre bien authentique, fondue par un des patriarches de la typographie ? Malgré le nombre incalculable de ces lettres, fabriquées au xv* siècle, il n en existe plus une seule, et quand une seule aurait échappé aux ravages de quatre siècles, comment pourraiton en constater Tidentité?
Ce n*est donc pas une lettre métallique que je viens vous offrir; mais c'est quelque chose d*aussi rare et surtout quelque chose d'authentique.
C'est l'empreinte fidèle d'une de ces lettres. Je l'ai découverte dans le traité latin, de Jean Nider, sur la Lèpre moraie^ édition de Conrad Homborch, imprimeur de Cologne à partir de l'an 1476.
Elle se voit au second recto telle que le fac-similé ci-joint la reproduit.
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Voici comme je me rends compte de Torigine de cette empreinte : la balle, recouverte d'une encre visqueuse, appliquée avec force sur la page métallique, dont une ligne avait ses lettres faiblement serrées les unes contre les autres, enleva de cette ligne, au mot thome^ la lettre t probablement et la coucha sur la forme, à laquelle elle resta adhérente. Gomme cette lettre t n'a qu'une très-mince épaisseur, elle n'empêcha le contact du papier et de la forme qu'à une très-petite distance à l'entour.
La preuve que l'œil et les talus de cette lettre t avaient été touchés par la balle, est qu'ils ont laissé une petite portion de leur empreinte en noir sur le papier.
Autre révélation curieuse : à huit millimètres de l'œil de la lettre, on distingue parfaitement un cercle de deux millimètres de diamètre.
Ce cercle, au contour nettement dessiné, nous apprend que la lettre était percée latéralement d'un trou circulaire. Ce trou ne traversait pas l'épaisseur tout entière et servait, ainsi que le cran de nos jours, à faire reconnaître, par le tact, au compositeur, dans quel sens il devait coucher la lettre dans le composteur, afm qu'elle se trouvât droite sur la page imprimée.
Si notre lettre se fût couchée sur l'autre flanc, l'existence de ce petit cercle nous eût à jamais échappé.
La longueur totale de cette empreinte est de vingt-quatre millimètres.
N'est-il pas remarquable que le règlement de la librairie de 1723 fixe à dix lignes et demie cette hauteur en papier, c'est-à-dire précisément à vingt-quatre millimètres?
L'empreinte n'offre rien àt semblable au cran moderne ; ainsi le petit cercle en remplissait la fonction, et par conséquent ne se trouvait que sur une des faces de l'épaisseur.
Voici la fin des quatre lignes sur laquelle s'est couchée cette lettre :
Sct thoe (Sancti Thomae) noiauero (nominavero) bu tho (beati Tho) pre (prae)
Ce qui me fait croire ' que c'est le t de la première de ces lignes qui a été enlevé, c'est que l'espace occupé par les lettres Sel thoe est trop court pour les contenir.
Cette lettre n'est pas un t, lettre encore plus mince que le t^ parce que les deux i recouverts appartenaient à un ^ avec lequel on les avait fondus. Dans tous les cas, la lettre était de très-petite épaisseur, puisqu'elle a si peu empêché les lettres voisines de paraître à l'impression.
Si mon interprétation de cette empreinte est véritable, sa largeur doit représenter la force de corps de la lettre; or, le compas justifie parfaitement cette égalité.
Le lecteur pourra trouver que cette empreinte est un sujet bien mince pour arrêter son attention ; mais comme il lira ces lignes imprimées avec les caractères de votre Typologie, je suis certain, monsieur le Directeur, qu'il regrettera moins le temps qu'il aura mis à les parcourir.
J'ai l'honneur de vous saluer,
J.-P.-A. MxnnEN.