‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 2)Chapitre 3 sur 44 · WILLIAM CAXTON · texte numérisé non relu

WILLIAM CAXTON

Si nos voisins, les insulaires d* outre-Manche, ne devaient Rappeler dans leurs annales maritimes que deux des débarquements sans nombre opérés sur leurs rivages, le premier serait celui du moine Augustin, en 596, dans Tile non loin de Tembouchure de la Tamise, e( le second celui de William Caxton, 880 ans plus tard.

En effet Augustin, de Rome leur apportait TEvangile, et Caxton — venu aussi d'une autre Rome, la Rome de TOccident — leur apportait la presse à imprimer. Bien que la première importation, à cause de son divin caractère, ne doive pas se comparer à la seconde, qui était purement humaine, celle-ci n'en fut pas moins le plus grand bienfait qu'un citoyen pût conférer à son pays, et les progrès de Vimprimerie, depuis quatre cents ans, en Angleterre font bien voir que Tart nouveau ne pouvait pas se transplaifter ' sur un sol plus généreux.

Commençons par fixer — d'une manière approchée (]|fi moins — l'époque de la naissance de Caxton,*afin de pouvoir plus loin nous en faire un point d'appui. L'opinion générale des historiens le fait naître dans le comté de Kent, vers 1411; et il est à peu près certain qu'il mourût en 1491. En dépit de la croyance universelle, le savant auteur du plus important ouvrage sur Caxton, l'imprimeur distingué M. William Blades, ne le fait naître que dix ans plus tard.

Il est cependant nn témoignage, celui de Gaxlon lai-même, dont rinterprétation rigourease ne saurait logiquement se concilier avec ce retard. Il s*exprime en ces termes au commencement de répilogue du troisième livre des Histoires de Troie :

a Voici donc que j*ai fini ce livre ; je Tai traduit en suivant mon auteur d'aussi près que Dieu m'en a donné la faculté. Gloire et louange lui en soient rendues. Or, comme à écrire cette traduction ma plume s'est usée, mes doigts fatigués et devenus tremblants, et que mes yeux se sont obscurcis à force de regarder la blancheur du papier, comme mon courage s'éteint et recule devant le travail qu'il aimait naguère, et que la vieillesse me mine chaque jour davantage et affaiblit tout mon corps; de plus, comme j'ai promis à divers seigneurs et à mes amis de leur envoyer ce livre aussitôt que je pourrais; pour toutes ces raisons, je me suis livré à la pratique et à l'étude de l'imprimerie à mes frais et grandes dépenses, afin de mettre ce dit livre sous la presse. On n'a pas écrit ce livre avec une plume et de l'encre, ainsi que les autres livres. Il fallait le donner à tous en même temps, voilà pourquoi tous les exemplaires de cette histoire, intitulée Recueil des Histoires de Troie, imprimés ainsi que vous le voyez ici, ont été commencés en un même jour et aussi finis ea un même jour. »

Si CaXton, en écrivant le passage que nous venons de traduire fidèlement, n'avait eu — comme le prétend M. Blades — que quarante-neuf ans, il nous faudrait rejeter un témoignage pai" trop invraisemblable; mais Gaxton mérite qu'on le croie sur parole, ainsi, puisqu'il nous dit que « la vieil- « lesse le mine chaque jour davantage, » donnons-lui l'âge conforme à ses propres paroles, c'est-à-dire environ soixante ans, en 1471.

D'après le prologue du premier livre de l'ouvrage que nous venons de citer, il y avait alors trente ans qu'il avait quitté l'Angleterre; ainsi c'est en 1441 qu'il vint s'éta-

blir anx Pays-Bas. On sait qu'il remplissait à Bruges les fonctions de gouyemeur ou consul de la nation anglaise.

En 1464 il fut un des ambassadeurs du roi d'Angleterre Edouard lY auprès du duc de Bourgogne Philippe le Bon, pour renouveler un traité de commerce qui allait bientôt expirer.

Cette même année eut lieu un fait littéraire d*une grande importance dans Thistoire de Gaxton : le chapelain du duc Philippe termina la rédaction d*un roman français qu'il intitula JRecueil des Histoires de Troie. Il obéissait ainsi aux ordres du duc. Ce roman parut quelque temps après imprimé. Rare, car on n'en connaît que six exemplaires, précieux, car on Ta payé plus de 5,000 francs, cet ouvrage, petit in-folio, contient 286 feuillets, dont deux sont blancs; les cahiers, un seul excepté, sont de cinq feuilles; la page a trente et une lignes.

* Qui Fa imprimé? Les réponses ne manquent pas. Suivant Dibdin, c'est Gaxton, à Cologne. Van Praetestdumême avis. Suivant Auguste Bernard, c'est Ulric Zel. Suivant M. Blades, c'est Colcu'd Mansion, à Bruges. Ainsi que le philosophe, le bibliographe doit dire :

Nulliiis add ictus jurare in verba magistri.

C'est dans l'ouvrage lui-même qu'il faut chercher d'abord la solution du problème ; or, il porte toutes les marques d'un incunable, donc il est la pramière édition imprimée du Becueil. En voici le titre : "

a Cy commence le volume Intitulé le recueil des histoires de troyes , Composé par vénérable homme raoul le feure prestre chapellain de mon très redoubté seigneur Monseigneur le Duc Phelippe de bourgoingne. En l'an de grâce, mil. cccc. Ixiiii. »

L'éditeur de la première de. toutes les éditions imprimées — de l'édition la plus rapprochée de l'an 1464 — aurait-il parlé du duc Philippe comme vivant encore, si ce prince

— lofât déjà mort? PooTait^il pousser 'la négGff/aae jusqu'au point de se tromper et de tromper les lecteurs, dès le début d'un livre qu'il prenait la peine de faire imprimer et auquel il devait apparemmeut poiter quelque intérêt? Aurait-il, Philippe mort, imprimé ces paroles de Raoul le Fëvre?

(I Quant je considère et paiee le très crémëu (redoutable) command de Icellui très redoublé prince qm «st cause de ceste œuTre non pour »j,

Aufait-il laissé subsister la lon^fl kyrielle de quinze titres seigneuriaux, que l'auteur donne au prince, et qui, à sa mort, étaient devenus ceux de Charles le Téméraire?

H. William Blades prétend que le titre de cette première édition du Recueil des Histoires de Troie a été copié sur un manuscrit, et que, par conséquent la date (1464) u'est que celle de ce manuscrit et non celle de l'édition imprimée. 11 s'appuie sur la mauvaise habitude des imprimeurs de reproduire littéralement tout le texte de l'édition qu'ils copiaient:-

Pour réfuter ce paradoxe, il suffit de distinguer la première édition de celles qui l'ont suivie: que dans ces dernières les imprimeurs, qui pouvaient avoir oublié la date de la mort de Philippe le Bon (15 juin 1467), aient copié servilement le texte, on peut l'admettre à la rigueur; mais encore nue fois il ne saurait en être de même de celui qui allait imprimer, pour la première fois, un livre digne de la curiosité de nombreux lecteurs, et surtout capable ^ l'exciter.

Concluons donc que notre ii^nable a ét^ imprimé entre les années 1464, date de l'achèvement du manuscrit, et 1467, date de la mort du duc.

Vu certaiges marques de précipitation damr l'impression de ce livre, marques dont nous parleroi^ plus loin, on peut lui assigner pour date l'an 1465. L'imprimerie,'en effet, devait se piquer d'honneur en s'appliquant à laisser bien loin derrière elle les pauvres scribes — qui osaient encore se servir de leur plume en présence de la presse et en présentant imprimé au duc un ouvrage dont il avait lui-même or-

donné la rédaction. Cette date de 1465, une fois ainsi fixée, le lieu de Timpression n'est pas douteux; ce ne peut être que Cologne, chez les Frères de la Yie Commune du Couvent de Weidenbach. (V. Lettres (Tun Bibliographe^ 1" série, lettre xi.) Pour que Caxton, suivant Dibdin, ou Colard Mansion, suivant M. Blades, eût imprimé le Recueil, il faudrait donc qu'ils eussent, dès 1465, possédé un établissement typographique. Or, nous verrons plus loin que Caxton et Mansion n'ont commencé à imprimer Tun et l'autre que vers 1474.

L'examen typographique du livre va maintenant nous donner à son tour quelques renseignements sur l'imprimerie dont il est Touvrage. Les lignes des deux premiers livres sont le plus généralement espacées, c'est-à-dire n'offrent pas Vapparence de vers de longueur inégale ; seulement il y a fréquemment, à la fin de la page verso, une ligne que termine un cadrât, quoique la page suivante ne commence pas par un paragraphe. Ceci n'a plus lieu au second livre. Vers lo commencement du troisième et dernier livre — à partir du sixième verso — l'inégalité des lignes choque la vue, et tout le reste du livre présente la même apparence de vers inégaux.

On ne peut se rendre compte de cette anomalie des pages verso qu'en admettant la dictée qu'un lecteur (un anagnostes) faisait à deux compositeurs, dont l'un travaillait aux verso, l'autre aux recto. (V. Lettres éCun Bibliographe^ â*' série, lettre xi.)

De plus, le premier livre du Recueil contient 120 feuillets, dont le dernier est blanc et le second finit par un cahier de six feuillets, au lieu de dix qu'ont presque tous les autres. Il est invraisemblable qu'on ait eu par là l'intention de mettre le relieur à même de faire un volume de chacun des trois livres du Recueil; 120, et surtout 86 et 80 feuillets, sont bien peu pour fournir un volume d'épaisseur convenable. Il est beaucoup plus probable que ces trois divisions de l'ouvrage

se composaient et s'imprimaient toutes simultanément. Gaxton ou Mansion auraient-ils débuté dans la carrière d'imprimeur avec le grand nombre d'ouvriers que supposent les faits que nous constatons? et cette rapide exécution n'était-elle pas beaucoup plus praticable chez les Frères de la Vie Commune de Weidenbach ?

M. Blades invoque la ressemblance des types du Recueil et de l'écriture de Mansion, afin de prouver que l'on a gravé les types d'après l'écriture. Il suffisait ici — sans se jeter dans de vagues conjectures — de signaler la ressemblance de ces types avec l'écriture française en général. Le Recueil étant destiné à des lecteurs français, il était naturel d'imiter l'écriture française. Du reste, l'ouvrage, le papier (1), le caractère, l'auteur et son Mécène, tout dans le Recueil est français et devait l'être. Il est probable que Nicolas Jenson a gravé les poinçons à Weidenbach. (V. Lettres d'un Bibliographe, 2' série, dernière lettre.)

M. Blades prétend aussi que le Recueil atteste des pratiques typographiques considérablement différentes de celles de l'école de Mayence et par conséquent de Cologne. Il oublie donc que le Recueil^ ainsi que le plus grand nombre des livres attribués à Ulric Zel, est composé de cahiers de cinq feuilles, tandis que les ouvrages de Caxton — ce prétendu disciple de Mansion — sont tous composés de cahiers de quatre feuilles.

Non-seulement le Recueil a été imprimé avant la mort de Philippe le Bon, mais il a dû l'être par ses ordres. « Lui qui (( était, dit David Aubert, le Prince de la Chrétienté, sans (( réservation aucune, le mieux garni de authentique et ri- (( che librairie, » aurait-il vu d'un œil indifférent les premières merveilles de Timprimerie sans demander au nouvel art de reproduire et de multiplier un livre que lui-même

(1) Le premier feuillet de Pexemplaire du Recueil des Histoires de Troie de notre Bibliothèque nationale, lequel feuillet est blanc, a pour Hligrane précisément les armes de France.

venait de faire composer par son propre chapelain? Ecrit par son ordre, il fut imprimé par son ordre.

Ces détails, à propos de la première édition du Recueil des Histoires de Troie, ne fatigueront pas sans doute Tattention de nos lecteurs, qui savent déjà que le premier de tous les livres imprimés dans notre langue est précisément ce Recueil, La traduction anglaise de ce même ouvrage par William Gaxton est aussi le premier livre imprimé dans la langue anglaise. L'ouvrage français et Touvrage anglab ont tous deux été imprimés à Cologne.

Si Gaxton n'a pas imprimé le texte français du Recueil des Histoires de Troie, il n*en est pas de même de la traduction qu'il en a faite, et dont nous allons entretenir nos lecteurs.

Nous savons que Philippe le Bon mourut le 15 juin 1467. Charles le Téméraire, ainsi devenu duc de Bourgogne, épousa un an après, à Bruges, la princesse Marguerite Plantagenet, sœur du roi d'Angleterre Edouard lY . Au mois d'octobre de cette même année 1468, Gaxton renouvela le traité de commerce entre les deux pays.

A partir de ce temps, ne se trouvant pas grandement chargé d'occupation, dit-il dans le prologue de sa traduction, il se mit à lire le Recueil des Histoires de Troie. C'était sans doute dans un exemplaire de l'édition qu'on venait d'imprimer à Cologne. Il semble en effet que Gaxton fasse allusion à un livre imprimé quand il dit : « Ce livre était en « prose, disposé et écrit avec tant de perfection et de régu-

(( larité » Puis quand il ajoute : a Ce livre était nouveau;

c< on venait de le faire. » Une ligne plus haut il semble émerveillé de notre langue, qu'il appelle : the fayr langage of frenshe.

Il se détermine à traduire le Recueil^ et en écrit cinq ou six cahiers {quayers), M. Blades ne donne que cinq feuilles à ces quayers. Nous croyons que Gaxton parle ici de cahiers de vingt-quatre feuilles, et voici nos raisons :

ColardMansion, parlant de sa traduction du latin, intitulée

De la Pénitence Adam, appelle « petit cayer » le texte latin dont sa traduction a fait plus de quarante feuillets. De plus, le mot quire, qui n'est que le quayer de Gaxton, ne se compose-t-il pas encore aujourd'hui de vingt-quatre feuilles?

Il résulte de cette interprétation que Caxton a travaillé à la traduction de ces cinq ou six cahiers plus longtemps que Ton ne le suppose. Il Ta commencée à Bruges, le 1*^' mars 1469. La rédaction des cinq ou six cahiers a dû lui prendre trois ou quatre mois, d'après le temps (près de trois mois) qu'il a mis à traduire les 288 pages du Godfrey of Boloyne {Godefroy de Bouillon).

C'est donc à partir de juin 1469 qu'il faut compter les deux années pendant lesquelles il cessa de s'occuper de cette tra-

duction, dont, nous dit-il, il désespérait d'être capable.

On sait que le 12 mai 1469 il était absent de Bruges ; c'était à Gand qu'il se trouvait, car il nous informe qu il a continué sa traduction dans cette ville. Le 4 février 1470 il a dû y assistera la cérémonie par laquelle Edouard IV faisait donner à Charles le Téméraire l'investiture de l'Ordre de la Jarretière. Le futur évêque de Lincoln, John Russell, était l'un des ambassadeurs, et prononça un discours latin, dont il n'existe que deux exemplaires, imprimés avec un caractère dont Caxton fit usage à Westminster. Tout porte à croire que ce discours fut imprimé en 1470 et sur le Continent.

En 1470, Edouard IV, obligé de s'enfuir de ses Etats, vint au mois d'octobre se réfugier chez son beau-frère le duc de Bourgogne. 11 quitta Bruges le 19 février 1471 pour retourner en Angleterre.

Il est très-probable que l'ambassade et le séjour d'Edouard IV ont contribué à détourner Caxton de la traduction qu'il avait commencée. Pendant ces derniers événements il remplit un emploi auprès de la duchesse Marguerite. Dans un entretien qu'il eut un jour avec elle, il lui parla de sa traduction, qu'elle lui ordonna de terminer promptement. Il s'empressa d'obéir, et en finit les deuxième et troisième

livres à Cologne, le 19 septembre i47i. Cet achèvement de sa traduction dura à peu près aussi longtemps que son premier travail (trois ou quatre mois) et embrassait sans doute la moitié de Touvrage entier.

La traduction finie, il en présenta une copie à la duchesse sa maîtresse ; mais, comme beaucoup d'autres personnes lui en avaient demandé des copies, il résolut à cette époque d'apprendre à imprimer, afin de répondre aisément à tant de sollicitations.

Se trouvant alors à Cologne, il s'adresse à la maison qui avait imprimé l'édition française du Recueil^ aux Frères de la Vie Commune de Weidenbach. La traduction de Caxton est en effet imprimée avec le même caractère que le texte français; même nombre de lignes, trente et une; même nombre de feuilles au cahier, cinq ; même inégalité dans la longueur des lignes; le livre, qui se divise de même typographiquement en trois parties, contient 352 feuillets, dont le premier est blanc. Nous avons vu que Caxton dit avoir appris à grands frais l'art d'imprimer; ainsi avant sa traduction du Recueil il a dû imprimer quelque ouvrage. Ce ne peut être que le Barthélémy de Glanvil, que lui attribue Wynken de Worde, son successeur. Il est probable qu'il n'aura contribué qu'en partie à l'impression de ce livre, qui est énorme et en latin. (V. pour plus de détails Lettres (fun Bibliographe, 2* série, lettre vii.)

Quand la traduction du Recueil^ ce premier produit régulier des travaux typographiques de Caxton, a-t-elle été imprimée? L'année 1474 est la date la plus probable de cette impression ; voici pour quelles raisons :

1* Caxton nous apprend que c'est le 19 septembre 1471 qu*il fmit à Cologne cette traduction du Recueil, Il a fallu pour en écrire une belle copie, digne de la princesse à laquelle il devait la présenter, un temps assez long, car la traduction imprimée se compose de plus de 700 pages de trente et une lignes. Il a fallu de plus le temps nécessaire

au rubricateur pour peindre les initiales. On ne connaît aucun manuscrit de cet ouvrage, mais on peut croire que Gaxton fit orner sa copie suivant la coutume de son siècle : sommaires écrits en encre rouge, initiales peintes en or ou en azur, vignettes, miniatures — il ne négligea rien pour plaire à une maîtresse qui le payait si bien de son travail et de qui, nous dit-il lui-même, il espérait de plus grands bienfaits encore. 11 a fallu enfin le temps de donner à ce beau livre une reliure en harmonie avec sa beauté. Colard Mansion avait, quelques années auparavant, exécuté pour Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuse, un manuscrit, La Pénitence Adam, que Ton admire encore à notre Bibliothèque nationale. Gaxton aurait-il fait moins pour la sœur du roi, pour la généreuse duchesse de Bourgogne? Gaxton remit sa copie aux calligraphes au conunencement de Tautomne de 1471 ; il ne leur a sans doute pas fallu moins de six mois, Thiver surtout, pour achever leur travail. Noussonmies donc au printemps de 1472. Gaxton se fait alors initier à Timprimerie et imprime son Recueil anglais au commencement de 1474, c'esinà-dire au printemps, car Tannée commençait à P&ques. Deux ans pour un apprentissage et pour un premier travail typographique n*est pas une durée improbable.

2"^ Gaxton, vers la fin de sa carrière d'imprimeur, fit graver sur bois sa marque typographique que Ton voit à la fin d*une douzaine de ses dernières impressions. On y lit W G 74, c'est-à-dire, William Gaxton 1474. G'est Finterprétation la plus simple et, par conséquent, la meilleure de cette marque intéressante ; c'est celle qu'adopte M. William Blades. a II semble, dit cet historien zélé de Gaxton, très-naturel que a la date signalée de cette manière fasse allusion à un fait <c important de sa carrière typographique, et ce doit être la <( date de l'impression du Recueil. Une fois la traduction « finie, en 1471, il en circula longtemps des copies mac( nuscrites avant l'édition imprimée. » M. Blades ajoute, avec beaucoup de raison, que cette même date de 1474 in-

iéressait d*autant plus Gaxton qu*elle rappelait, non-seulement son premier livre imprimé, mais encore sa première traduction et le premier de tous les ouvrages imprimés en langue anglaise.

Nos lecteurs nous permettront de poser à ce propos une question, qui ne Ta jamais encore été — du moins à notre connaissance : Que signifient, dans cette marque de Gaxton, la majuscule s à gauche du W, initiale de William, et la majuscule c au-dessus du G, initiale de Gaxton? Wynken de Worde ne les a pas reproduites dans les deux marques que nous avons vues de lui, de manière que sa traduction graphique de la devise de son maître est incomplète et a causé ^ns doute le long oubli dans lequel les bibliographes ont laissé ces deux initiales mystérieuses.

En attendant de plus amples données, voici notre conjecture : Le W et le C, entre lesquels se trouve le millésime 74, formaient, d'abord dans la pensée, ensuite dans le dessin du graveur sur bois, la devise entière et complète. Ges deux lettres et ces deux chiffres sont en effet tracés d*une écriture homogène. Les lettres s et c, dont nous cherchons à deviner rintention, ont évidemment été ajoutées après coup. On les a insérées chacune dans un espace trop petit pour qu'elles eussent la même grandeur et la même grosseur que les signes déjà tracés. On a même été obligé de placer le c additionnel, non à la suite, mais au-dessus du G, initiale de Gaxton. Si l'espace n'avait pas fait défaut, l'inscription se lirait ainsi :

G'est-à-dire que le millésime formerait le milieu de la devise, puis W et G, ensuite s et c seraient distribués symétriquement à gauche et à droite du millésime central. Alors cet s et ce c seraient les initiales de deux mots, séparés, il est vrai, mais exprimant néanmoins deux idées liées entre elles. Quels sont ces deux mots?

Nos lecteurs instruits savent que Ton joignait très-souvent — au moyen âge — au nom de Cologne Tépithète de sainte, Sancta Colonia. Caxton lui-même, dès le titre du Recueil des Histoires de Troie, recueil traduit par lui, dit, en parlant de cette ville : ended and fynysshid in tke holy cyte ofColen,

Ainsi, d'après cette interprétation, que justifient la pensée et le langage toujours si religieux de Caxton dans plus de trente prologues et épilogues, il a voulu rappeler, non-seulement sont propre nom et la remarquable année 1474, mais encore le nom de la cité sainte dans laquelle on Tavait initié à la typographie.

Avant de prendre congé du HecueiliTadaii et imprimé par Caxton, il ne sera pas sans intérêt de signaler le moyen efficace qu il employa dès lors et presque toujours dans la suite, afin d*attirer sur les produits de sa presse la protection de quelque haut personnage. Dès le titre de sa traduction, il déclare qu'il Fa entreprise (1) par Tordre de «puissante et c( vertueuse princesse, sa dame redoutée, Marguerite...» Dans le prologue du premier livre, il énumère les seize titres seigneuriaux de la princesse : elle est cinq fois duchesse, trois fois comtesse, quatre fois palatine, marquise du Saint-Empire et ei^n dame de Frise, de Salins et de Malines. 11 ne fmit pas le premier livre sans rappeler encore le nom de «sa « dame redoutée, Marguerite. » Dans Tépilogue du second livre, il reparle encore de « sa redoutée maîtresse. » Il est naturel qu'il revienne encore, complimenteur infatigable, dans l'épilogue du dernier livre, sur le compte de la duchesse.

Plus tard, il placera ses livres sous la protection du duc deClarence, le frère aîné d'Edouard IV; sous celle d'Edouard lui-même; du prince de Galles, le futur Edouard V; de Richard III, de Henri VII et d'autres personnages.

(1) Il avait réellement entrepris sa traduction avant son entrevue avec la princesse Marguerite.

Ce procédé réussit à Caxton, puisqu'il ne cessa guère de remployer; il connaissait donc son époque et savait que ses livres rencontreraient peu d'acheteurs sans une haute recommandation. Le fait est que son siècle semble avoir méconnu la portée de l'invention qu'il introduisait en Angleterre.

(c L'introduction de Timprimerie n'est nullement signalée « par les chroniqueurs contemporains, tant ils se doutaient « peu de quel instrument allait s'armer l'intelligence de « l'homme. Ainsi Fabien, qui devait personnellement con- « naître Caxton, son confrère de la Compagnie des Merciers, a passe sous silence le nom de son ami et, au lieu de nous « parler de la presse, on ne nous apprend que des niaise- « ries; par exemple, qu'on a placé sur la croix du clocher a de Saint-Paul une girouette neuve. » (Y. Isaac Disraeli, Amenities of Literature.)

Le second ouvrage que traduisit et qu'imprima Caxton sur le Continent — le Recueil anglais étant le premier — est le Chess Book,

n II en finit la traduction le 31 mars 1475, à Bruges, et en (( fit imprimer un certain nombre d'exemplaires, qui furent (f immédiatement expédiés et vendus. » Ce sont ses propres paroles.

Telles sont les impressions de Caxton sur le Continent.

Il datait de Westminster, 18 novembre 1477, celle qui est intitulée Dictes and Sayings of the Philosophera — mais il y avait déjà imprimé Life ofJason, Ainsi Caxton cesse d'imprimer sur le Continent en 1475 et commence à Westminster en 1477 ; c'est par conséquent pendant l'année 1476 qu'il s'est installé dans sa nouvelle résidence. Ces dates se dégagent de l'interprétation sincère des prologues et épilogues qu'il aimait à ajouter à la plupart de ses impressions.

Avant de suivre Caxton en Angleterre, il nous faut réfuter l'assertion de son zélé bibliographe; M. William Blades.

Suivant ce savant imprimeur, ce n'est pas à Cologne, c'est

à Bruges qae Gaxton a été initié à Tart nouveau, sous la direction de Golard Mansion.

Cette opinion n'est pas nouvelle. En 1848 parut, à Bruges, une notice d'un abbé, C. Carton, sur Mansion, dans laquelle ce crédule et paradoxal abbé fait déjà de Caxton un élève de Mansion. Il était crédule, puisqu'il croyait Leroux de Lincy, avançant ces incroyables paroles : a D'après les do- « cuments que Caxton lui-même nous a laissés sur sa vie, « c'est vers l'année 1468 qu'il fut initié dans l'art typogra- « pbique. » (1)11 était paradoxal, puisqu'il prétend que Caxton traduisait et composait typographiquement à la fois les ouvrages qu'il publiait.

M. Blades, n'aurait-il pas dû y regarder à deux fois avant de faire pareil emprunt à pareille autorité?

Mais il faut le reconnaître, M. Blades a aussi recours à de meilleurs arguments pour défendre son assertion. Il invoque la ressemblance des caractères d'écriture de Mansion et d'impression de Caxton. On ne saurait la nier; mais cette ressemblance ne suffit pas pour prouver que Mansion ait gravé les poinçons d'un caractère employé par Caxton. D'abord il est peu probable que Mansion, le calligrapbe, ait jamais su graver des poinçons. Cela était bon pour Nicolas Jenson et pour Bernard Cennini, qui étaient, l'un graveur de la monnaie et l'autre orfèvre. Ensuite l'écriture de Mansion ressemblait à celle de beaucoup d'autres calligraphes, ses contempoi*ains. Il n'y a donc pas grand chose à déduire de cette ressemblance.

M. Blades, poumons convsdncre que Mansion estlemeûtre de Caxton, fait, comme on dit, flèche de tout bois. D'abord il admet comme évident que le Recuyell, traduit en 1471, fut imprimé peu de temps après, shortly after (p. 49).

Si le Recuyell a été mis sous presse en 1471, il faut que

(i) Revue Britannique, 5« série, tome 20, p. 83.

Mansion, qui l'a imprimé avec et pour Caxtm (p. 54), ait eu une imprimerie à lui avant cette année.

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Fac-iimile de la Marque de Caxtoa (1).

(I) Nous devoiu à MH. Ives et Barret la reproduction du hc-simile de la marque de Caxtou que Dona douDona ci-deaiui.

M. Blades s'efforce donc de nous démontrer que rétablissement typographique de Mansion remonte à 1470 ou 1471.

Rien de plus facile que de réfuter son argumentation à ce sujet (p. 43). Aussi Favions-nous fait quand nous rencontrâmes, dans les Monuments Typographiques des Pays-Bas, de Holtrop, précisément ce que nous venions de penser nousmême avant de consulter ce savant bibliographe. Voici le résumé de cette réfutation :

Si Ton admet que Mansion n'imprima que deux ouvrages par an, comme on en connaît vingt-deux, dont le dernier est de 1484, au mois de mai, on arrive à Tan 1474, et non, comme il le faudrait à M. Blades, à 1471 ou 1472.

Il est à propos de remarquer aussi que, dans ce nombre de vingt-deux ouvrages, plus de la moitié n'ont que de neuf à quarante-cinq feuillets; il faudrait donc que, pendant les treize ou quatorze années prétendues de sa carrière d'imprimeur, ses presses eussent été condamnées au plus invraisemblable chômage.

Si Ton admet avec nous que Caxton n'a imprimé le Recuyell qu'en 1474, c'est-à-dire deux ou trois ans plus tard, il n'en résulte pas davantage que Mansion ait été le maître de Caxton. En effet, en 1473 il est certain que Mansion n'était pas à Bruges. Ainsi le temps pendant lequel il aurait initié Caxton ne peut se trouver que dans l'imagination de M. Blades et dans son désir de faire de Mansion, d'abord un imprimeur sans maître et ensuite le maître de Caxton.

Sans avoir été maître et disciple, Mansion et Caxton ont dû se connaître, l'un étant né à Bruges et y demeurant, l'autre y ayant aussi longtemps résidé. Or, on sait que, calligraphe, Mansion avait vendu au duc de Bourgogne un manuscrit intitulé Romuléon, N'est-il pas très-probable que Caxton, sa traduction terminée, voulant en offrir à la duchesse Marguerite une copie digne de cette princesse, chargea Mansion de ce travail ? Les lenteurs et les fatigues de cette transcription firent que le calligraphe et le traduc-

leur pensèrent à s*aâresser à Tait nouveau et se rendirent ensemble dans la ville la plus convenable à ce but — à Cologne.

D'ailleurs Caxton, qui avait sans doute choisi pour texte du Recueil des Histoires de Troie un exemplaire imprimé de rédition de Cologne, devait naturellement choisir les imprimeurs du texte français pour en imprimer la traduction anglaise, et c'est en effet ce qu'il fit.

On se rend compte ainsi de Tabsence deMansion en 1473. Il faisait son apprentissage avec Caxton, qui, nous Tavons vu, s'initiait à Timprimerie à Cologne précisément vers la même année.

Il est certain qu'après leur initiation, Caxton et Mansion retournèrent à Bruges, leur résidence habituelle. En effet, Caxton dit y avoir traduit, en 1475, le Chess Book et en avoir fait imprimer immédiatement, expédier et vendre les exemplaires.

Ce langage ne permet pas de douter que l'impression ne se fît à Bruges. D'ailleurs le Chess Book est composé de quatemions au lieu de cahiers de cinq feuilles, en usage à Cjlogne. Quant à Mansion, Van Praet, son compatriote et son biographe, assigne 1475 comme Tannée de son début dans rimprimerie à Bruges, et rien n'autorise à changer cette date.

Résumons cette pai*tie de notre sujet : On connaît cinq ouvrages imprimés avec le caractère du Recueil; le premier, le Recueil^ et le second, le Recuyell^ ont été imprimés à Cologne, en 1465 et 1474; le troisième, le Chess Book^ a été imprimé à Bruges par Caxton, chez Mansion, en 1475; les Fais du Jason et les Méditacions Font été aussi à Bruges, mais par Mansion — à Bruges parce qu'ils sont composés de quatemions, et par Mansion parce qu'ils sont des ouvrages français et que jamais Caxton n'aurait pu ni voulu en imprimer en cette langue.

Caxton emporta du Continent une fonte différente du ca-

ractère dont nous venons de parler et avec laquelle il imprima ses premiers livres.

C'est avec ce second caractère qu'on avait imprimé le discours de John Russell, vers 1470, ainsi que nous Tavons dit plus haut. Ce deuxième caractère avait la même origine que le premier ; tous deux avaient été gravés à Cologne, car ni Caxton ni Mansion n'auraient su graver des poinçons. Avec le second, Mansion imprima Les Quatre Dernières Choses^ et Caxton ses premiers livres en Angleterre.

Le duc de Bourgogne avait fait graver le premier, ainsi que le dit avec raison Auguste Bemai:d. Le second a dû l'être aussi par les ordres de ce prince, ou par ceux de son fils, Charles le Téméraire. Cela semble résulter d'un des premiers emplois qu'on en fit en imprimant le discours de John Russell, en 1470, discours qui intéressait avant tout la cour du duc de Bourgogne.

Quand Mansion voulut avoir une imprimerie à lui, il fit graver ce caractère de grosse bâtarde dont il se servit pour treize de ses vingt-deux impressions; les neuf autres sont en lettres de somme.

Il faut donc le reconnaître : Caxton n'est pas l'élève de Mansion ; ils ont été condisciples à Cologne, collaborateurs à Bruges.

Ainsi Caxton, en arrivant à Westminster, venait de Cologne ; mais il avait passé par Bruges, voilà tout.

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