‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 2)Chapitre 4 sur 44 · CAXTON A WESTMINSTER · texte numérisé non relu

CAXTON A WESTMINSTER

On devait célébrer cette année le quatrième centenaire de rétablissement de Timprimerie en Angleterre ; on vient d'y renoncer, en remettant cette cérémonie à 1876.

Nous avons déjà allégué des raisons favorables au choix de Tannée 1476 pour rétablissement de Fimprimerie à Westminster. En voici encore d'autres :

Dans le prologue du Golden Legend, première édition, Gaxton donne une liste de plusieurs de ses ouvrages. Or, immédiatement après le Ckess Book^ vient le Jason, Gomme le Che$$ Book a été imprimé après le printemps de 1475, le Jason n'a pu être traduit et imprimé qu'en 1476; il ne peut l'avoir été qu'en Angleterre. Il parle d'Edouard IV, de la reine et du jeune prince de Galles de manière à ne laisser aucun doute à cet égard.

Il est en faveur de cette date de 1476 une autre considération. Gaxton dit, dans le prologue du Jason : « Je prête sente ce livre à mon jeune seigneur, afin qu'il puisse « commencer à apprendre à lire l'anglais. » {To thentente, he may begynne ta leme rede English.) Le prince de Galles, né en septembre 1470, était donc dans sa sixième année. Or, il ne pouvait guère apprendre à lire plus tard que 1476.

Nos lecteurs se rappellent que ce jeune prince est l'un (^es touchants personnages de la tragédie des Enfants d'Edouard, par Casimir Delavigne.

Le premier livre dans lequel Caxton ait imprimé la date et le nom du lieu d'impression est le Dictes and Sayings of the Philosophers. Il y nomme Westminster et Vannée 1477.

Nous ferons remarquer, à propos de cet ouvrage, que Caxton en donna trois éditions, qui toutes les trois portent la même date, 18 novembre 1477. Cependant, d'après les considérations très-judicieuses de M. Blades, la seconde édition est postérieure à 1478 et le troisième à 1488.

D'après ce même auteur, les premiers typographes n'auraient fait ici qu'imiter les copistes, en réimprimant, dans des éditions subséquentes, le colophon de la première. On ne saurait admettre que Timitation doive aller jusqu'à celle de grossières erreurs, que tous les copistes d'ailleurs n'ont pas commises.

Nous indiquerons une cause beaucoup plus vraisemblable de ces négligences. Pendant les treize années où parurent ces trois éditions du même ouvrage, Caxton atteignait les limites extrêmes de la vieillesse, étant, comme nous l'avons dit, né vers 1411. Il lui fallait donc abandonnera des subalternes gagés le soin de son imprimerie. Alors est-il surprenant que des travaux exécutés loin de Tœil du maître offrent de pareilles erreurs ?

Du reste, les livres qu'imprima Caxton fourmillent de fautes énormes. Par exemple, si le compositeur avait omis une ligne tout entière, Tomission subsistait dans tous les exemplaires.

Bagford prétend, il est vrai, qu'une fois le livre imprimé, Caxton prenait la peine d'en faire la révision et d'en corriger les fautes, sur un exemplaire, à l'encre rouge. Leroux de Lincy va plus loin : Caxton, selon lui, relisait chaque exemplaire et corrigeait les fautes qui lui étaient échappées. Cette pratique insensée n'a jamais existé que dans la folle imagination de Bagford, ce qui n'a pas empêché de l'adopter.

« J'ai examiné, dit M. Blades, environ cinq cents des li-

(( yres de Caxton, et je n*y ai jamais rien rencontré qui ap- « proch&t d'une correction grammaticale contemporaine de a rimpression. n

Ces fautes nous en rappellent deux autres beaucoup plus graves :

L'exemplaire du Recuyell du duc de Devonshire nous en présente une dans le troisième quintemion. La feuille qui dans ce cahier porterait la signature c, si Ton avait employé les signatures, au lieu d'offrir ses pages I, 2, 3 et 4 dans l'ordre de ces chiffres, nous les donne dans l'ordre ou plutôt le désordre suivant : 1, 4, 3 et 2. Voici, à notre avis, la cause de cette erreur : L'imposition, au lieu de placer les quatre pages dans l'ordre suivant :

Les plaça ainsi :

On reconnaît sans peine ici l'inexpérience d'un novice en typographie. Il s'agit, en effet, du troisième cahier du premier ouvrage qu'imprima tout entier Caxton à lui seul. On signala cette erreur, car il existe une seconde épreuve dans laquelle la faute n'est pas corrigée, il est vrai, mais dans

laquelle on commença da moins à la rectifier. G*est dans Texemplaire de la Bodléîenne qu'elle se trouve. Il fallait commencer par enlever du châssis contenant le côté de première, la page métallique 2 ; c^est ce que fit Caxton, mais il s'en tint là, et cette page est restée blanche au lieu 4e contenir la page 4.

Les données que nous empruntons à H. Blades ne nous permettent d'aller plus loin dans la recherche des causes de ces anomalies; mais ce qui est certain c'est que Gaxton a conservé deux épreuves très-défectueuses par un motif d'économie, ce qui nous porterait à croire qu'il ne devait tirer qu'à très-petit nombre, puisque ces exemplaires lui coûtaient assez cher pour qu'il ne voulût pas sacrifier de si mauvaises épreuves.

Revenons à la date du premier livre imprimé en Angleterre, 1476. La Bible de Quarante-4eux Lignes avait paru en 1455; c'est donc vingt-un ans après que Gutenberg eut donné, pour la seconde fois, une bible imprimée que Gaxton offrit à son pays, pour premier fruit de la presse anglaise, le roman de Jason.

Faut-il s'étonner de cette tardive adoption? Faut-il s'étonner du choix de ce livre?

Quant à la date, que le lecteur veuille bien se rappeler l'histoire de ces temps désastreux. Depuis un quart de siècle que la guerre des Deux-Roses avait commencé, les luttes sanglantes des maisons d'Tork et de Lancastre couvraient l'Angleterre de ruines et de deuils. L'ignorance grandissait de jour en jour et semblait devoir précipiter la nation dans la barbarie. Gombien d'écrivains, combien de lecteurs pouvait-on compter au milieu de tant de rapides révolutions? L'oubli et non l'histoire semblait, dit Disraeli, la consolatt tion de ces temps misérables. » Eh bien, ce fut alors que Gaxton, ce marchand éloigné de son pays depuis près de quarante ans, lui apporta l'imprimerie. Quelques années plus tôt, il est douteux qu'il eût osé le faire. On pourrait

citer douze batailles, dont la dernière est celle de Tewkesbury (1471), grâce auxquelles T Angleterre avait trop de larmes à répandre pour pouvoir faire à Gaxtpn et à sa presse un accueil favorable.

Quant au choix du roman français qu'il venait de traduire et qu'il imprima, il fut inspiré par une heureuse timidité et par une connaissance parfaite des goûts dominants de cette triste époque.

Sa timidité consistait à ne pas se lancer dans des entreprises d'impression dun succès douteux, a Je dois, nous a dit-il lui-même, des prières à la mémoire de mes parents « qui, en m'envoyant à Vécole, m'ont mis à même de gagner ma vie, et, je le crois, je la gagne avec honneur. »

Sa presse étant donc son gagne-pain, il n'entreprenait jamais de rien imprimer sans s'être assuré d'un débit sûr et de puissantes protections.

Les romans mythologiques de France avaient alors le don de charmer les lecteurs dans les palais et dans les châteaux; il imprima donc ses traductions des romans français et presque chaque année en vit paraître un nouveau.

Il imprima aussi pour le clergé des psautiers, des livres d'heures, des sermons, etc., mais ce qui rend surtout son nom cher aux littérateurs, c'est qu'il donna les premières éditions des poèmes de Chaucer et de ses disciples Gower et Lydgate.

Gibbon et Disraeli lui attribuent des traités de vénerie, de fauconnerie et d'art héraldique. On voit moins le tort qu'aurait eu Caxtonde les imprimer que celui qu'ont ses censeurs de l'en blâmer, car il n'a rien imprimé de semblable.

Mais ce qui intéresse surtout le bibliographe, ce sont les prologues et les épilogues qu'il ne manque guère de joindre aux livres qu'il imprime. L'âme sincèrement pieuse de Gaxton s'y révèle, en colorant ses sentiments et son langage d'une teinte pour ainsi dire sacerdotale. Presque toujours il les termine par le mot liturgique amen.

Tout Tart de son style consiste dans remploi monotone de termes synonymes et de kyrielles d'épithëtes qu'il aligne quelquefois par douzaines et davantage (1). La langue qu*on parlait de son temps imposait sans doute remploi habituel de synonymes, la même idée pouvant s'exprimer à Taide d'un mot d'origine saxonne ou d'origine française. Afin de se faire entendre des deux ordres de lecteurs, princes, seigneurs, barons, chevaliers et gentilshommes, d'un côté, et de ceux beaucoup plus nombreux, d'un autre côté, qui ne parlaient et ne comprenaient que le pur anglais, il fallait bien recourir à cet ennuyeux procédé.

Est-ce négligence? Estrce désir d'être clair?

Il hésite rarement à prodiguer le même mot dans la même phrase, témoin un passage de treize lignes du prologue du Jason^ dans lequel il emploie sept fois le mot boke (book). Combien on aimerait mieux qu'au lieu de se répéter il nous eût donné plus de détails sur ses maîtres en typographie !

Dans ces mêmes prologues et épilogues on découvre sa timidité prudente : c'est sous le patronage successif d'Edouard IV, d'Edouard V, de Richard III, de Henri VII, ou sous celui de la reine, de la duchesse de Bourgogne, de puissants seigneurs et de riches marchands qu'il place la plupart de ses livres.

Sa prudence parfois même ne manque pas d'audace. Ainsi dans le prologue du Recuyell^ en parlant de la duchesse Marguerite, il dit quels motifs il a eus de lui obéir en traduisant cet ouvrage ; puis il ajoute : « En outre de ces grands a et nombreux bienfaits, j'espère bien en recevoir encore « davantage de cette princesse. »

(1) Dans les trois éditions du Dictes and Sayings of the Philosopkers Caxton dit> en pariant de l'Angleterre : « Les femmes de ce pays sont « très-bonnes, sages, agréables, humbles, discrètes, sobres, chastes, « soumises à leur mari, sincères, sédentaires, constantes, toujours « actives et Jamais oisives, mesurées dans leurs paroles et vertueuses « dans toutes leurs actions ; ou bien — ajoute le malin vieillard— elles « doivent l'être. »

Il nous reflète aussi les mœurs naïves de son siècle. Ainsi dans le second prologue du plus grand ouvrage qu*il ait traduit et imprimé, la Légende iOr (i), il nous apprend, qu'effrayé de la longueur de la traduction et des frais d'impression, il allait renoncer à son entreprise, sans les instances et les prières du comte d'Ârondel.

(( Ce seigneur, dit-il, me pria de poursuivre et de conti- « nuer mon ouvrage, me promettant d'en prendre un nomce bre raisonnable d'exemplaires quand ils seraient achevés « et terminés. Il m'envoya même un honorable gentleman a de sa maison nommé John Stanney. Celui-ci me sollicita, (t au nom de mylord, de ne pas du tout renoncer, mais (t d'aller jusqu'au bout. Il me promit que mylord s'engatt geait à me donner et à m'accorder, ma vie durant, chaque année, pour honoraires, un chevreuil en été et un daim tt en hiver. Or je me tiens pour très-content de ces honoraires. »

Gaxton nous laisse voir aussi combien il fallait flatter ses puissants protecteurs. Dans le titre, le premier prologue et les trois épilogues du Recuyell il fait l'éloge de la duchesse Marguerite cinq fois bien comptées.

Elle aspirait sans doute à la renommée de Mécène féminin, qui, grâce à l'imprimerie, se propagerait chez toutes les nations et dans un long avenir. Son espoir ne l'a pas trompée, et c'est à ce même Gaxton, à qui la noble pédante recommandcdt de corriger son style, qu'elle en est redevable. On peut compter jusqu'à trente-six* lignes qu'il a rempUes du nom et de l'éloge de Marguerite.

Disons à ce propos que si Gaxton avait imprimé leBecueil français, des Histoires de Troie, il n'aurait pas manqué d'en

(1) Un passionné bibliophile, M. le duc d'Aumale, payait, il y a ▼ingt ans, près de 6,000 francs un exemplaire de cette Légende d'Or, Un exemplaire da même ouvrage, peu de temps après la mort de Caxton, se Tendait 60 francs.

faire la dédicace à quelque paissant protecteur. A défaut d*autres arguments, celui-ci pourrait suffire pour démontrer qu*il n'en est pas l'imprimeur.

Signalons, avant de finir cette étude, la noble fin de la carrière de Gaxton comme auteur et comme imprisieur. Voici en quels termes s'exprime son successeur, Wynken de Worde, dans le colophon du Vitas Patrum :

n Ainsi finit la très-vertueuse Histoire de la Vie dévote et « très-renommée des Saints Pères vivant au Désert, Cette his- « toire, digne du souvenir de tous les gens de bien, a été « traduite de français en anglais par William Gaxton, de (( Westminster, qui vient de mourir, et qui Va terminée le (( dernier jour de sa vie. »

Ainsi Gaxton quittait sa plume pour aller à sa presse quand la mort le surprit. G'était en 1491. Il comptait quatrevingts ans.

Mourir après une si longue vie de travail — en travaillant encore — n'est-ce pas bien mériter de la postérité par l'exemple qu'on lui lègue, après avoir bien mérité de ses contem'porains par les services rendus?

Il serait inutile d*entretenir nos lecteurs des livres nombreux que Gaxton a imprimés. Le bel ouvrage de M. Blades, The Life and Typography of William Caxton, en dispense. Disons seulement avec ce dernier auteur :

a Le produit total de sa presse s'élève à plus de 18,000 (c pages, presque toutes in-folio. Voilà des chiffres qui pro- (( clament plus haut que tout argument la grande activité et (( la grande persévérance de Gaxton. Encore faut-il ajouter (( à cette liste la traduction du Vitas Patrum^ que la mort (( ne lui permit pas d'imprimer, mais dont il finissait la tra- « duction lorsqu'elle vint le frapper. »

Quand on sait l'humble opinion qu'il avait de lui-même, il serait injuste et même odieux de le comparer aux premiers imprimeurs de Rome et de Venise. Gaxton était tout à fait de son siècle et de son pays ; aussi n*imprima-1ril au-

cane impulsion ftnx esprits de ses contemporaios. Au milieu de peuples chrétiens, il Téoat et monrat chrétien; au seïD de l'ignorance universelle, il s'élève à peine au-dessus d'une instruction médiocre. D'une nation chez laquelle, sans déroger, les nobles mêmes s'enrichissent par le commerce, il s'imprima que des livres qu'il était assuré de vendre et dont l'exécution typographique permettait le débit certain.

Quoi qu'il en soit, la Providence a choisi Caxton pour doter sa patrie de la plus civilisatrice de toutes les inventions, et s'il n'a jamais eu conscience de l'immense portée de l'imprimerie, ce qui l'a cependant rendu digne de son noble r61e, c'est sa rare modestie, son caractère bienveillant et sa sincère piété. S'il n'a pas imprimé de ces livres qui font l'admiration de quelques connaisseurs, du moins la page qae lui a consacrée l'bistoire le rend respectable et cher à tous les honnêtes gens.

JEAN MENTEUN

Les bibliographes 8*accordent avec raison à reconnaître Jean Mentelin, de Schelestadt, pour le prototypographe de Strasbourg; quant aux maîtres dont il se fit le disciple, on est moins d^accord. Leibniz nous semble avoir le premier émis Topinion que Gutenberg lui communiqua ses découvertes (i) et Tadmit à ses conseils; mais c^est une erreur de ce grand homme qui, en désignant Mentelin comme un eertain Strasbourgeois, nous montre assez que ses recherches sur Mentelin étaient insuffisantes. Ce dernier ne figure pas dans le procès de Strasbourg ni dans celui de Mayence, comme il aurait dû le faire s'il avait été attaché à Timprimerie de Gutenberg.

Auguste Bernard prétend que Mentelin alla s'instruire à Mayence dans l'une des trois ou quatre imprimeries qu'il suppose alors dans cette ville. C'est là une assertion qu'il était aussi facile d'avancer qu'il nous le sera de la réfuter.

Nous invoquerons encore une fois l'autorité si imposante de la Chronique de Cologne. Nos lecteurs ne l'ont pas oublié : c'est d'Ulric Zel que le chroniqueur tient ce qu'il nous dit sur les origines de l'imprimerie. Voici le texte et la traduction du passage qui nous intéresse :

(1) Œuvres de Leibniz^ t vi, !'• partie, p. 209, édition de Dntens.

Item van Mentz is die vursz Kunst kamen aire eyrst izo Cœlr Un; daimae tzo Strmssburch, md datmae tzo Venedige. « Après Mayence, la première de toutes les villes où s^éta- « blit rimprimerie fut Cologne; après Cologne, ce fut Stras- « bourg et ensuite Venise. »

Pour classer ainsi les importateurs de Timprimerie à Strasbourg et à Venise, Ulric Zel avait dû les connaître à Cologne, car on ne dira pas qu*il se trouvait à point nommé à Strasbourg pour y voir arriver Jean Mentelin, à Venise pour y voir arriver Jean de Spire. D'ailleurs comme Mentelin commença à imprimer en i465 — ainsi que nous le verrons bientôt — il ne pouvait pas alors venir de Mayence, où la guerre des deux archevêques empêcha Schoiffer de rien imprimer depuis le 14 août 1462 jusqu'au 17 décembre 1463.

Or, si Mentelin venait de Cologne en 1465 quand il établit les premières presses à Strasbourg, c'est qu'il avait reçu à Weidenbach, chez les Frères de la Vie Commune, l'initiation au nouvel art. Au reste — ainsi que beaucoup d'autres propagateurs de l'imprimerie — il avait d'abord exercé la profession de chrysographe et de calligraphe, excellent prélude h. sa nouvelle occupation.

En sa qualité de* scribe, il se trouvait sans doute dans la catégorie de ces personnes auxquelles Gutenberg, lors de son procès de Strasbourg, tenait avec tant d'insistance à dérober la vue de ses formes à imprimer. Il y a loin de là à faire de MenteUn un élève de Gutenberg.

Le nom de Mentelin parait imprimé pour la première fois dans le De Arte Prxdicandi, de Saint Augustin. Nous avons démontré dans la Huitième Lettre d'un Bibliographe (seconde série) que ce livre fut imprimé au plus tard en 1466. On voit son nom imprimé une seconde fois à la fin du Spéculum Historiale, en 1473, et une troisième et dernière fois, en 1476, dans le colophon du Spéculum Morale.

Plusieurs ouvrages imprimés avec ses caractères oftrent des dates écrites authentiques : ainsi la partie la plus impor-

tante de la Somme de Saint Thomas (fAquin, partie que Ton désigne sous le nom de Secunda Secundœ, a été imprimée par Mentelin au plus tard en 1466, car on lit cette date écrite sur deux exemplaires, Tun de la Bibliothèque de Strasbourg, Tautre de celle de Munich. Cette même Secunda Secundx présente une disposition typographique que Ton n*a jamais signalée, bien qu'on en puisse tirer une conséquence importante sur Toutillage abondant et sur le personnel nombreux de rimprimerie de Mentelin avant même Tan 1466. Voici en quoi elle consiste :

Cette édition princeps se compose de 244 feuillets à deux colonnes de cinquante- neuf lignes, formant vingt-deux cahiers dont dix-sept sont de douze feuillets; les cinq autres sont respectivement de six, sept, huit, neuf et dix feuillets. En voici la raison : on composait et on imprimait en même temps les quatre quarts à peu près de Touvrage; ainsi, après les quatre premiers cahiers de douze feuillets, il s'en trouve un de dix seulement; comme le texte ne suffisait pas à remplir la dernière colonne, qui n*a que quarante et une lignes, on a laissé une lacune, en avertissant que rien ne manque par ces mots imprimés : hic nullus est deffectus {sic). Les cinq cahiers suivants sont de douze feuillets; la dernière colonne n'ayant que quarante-sept lignes, on a placé au bas le même avertissement. Viennent ensuite quatre cahiers de douze feuillets suivis d'un cahier de huit et d'un cahier de sept. La dernière colonne n'ayant que cinquante et une lignes, on a encore imprimé au bas le même avertissement. Ainsi l'ouvrage se décompose en quatre parties de cinquante-huit, soixante, soixante-trois et soixante-trois feuillets. Comme chacune de ces parties est trop mince pour former un volume, et que de plus ces parties ne correspondent pas aux divisions de l'ouvrage, on ne peut s'en rendre compte qu'en les attribuant h leur composition et à leur impression simultanées.

Mais revenons aux dates certaines relatives à Mentelin :

voici, traduit du latin, ce que Schœpilin lisait dans le registre des glas funèbres de la cathédrale de Strasbourg :

a Messire Jean Mentelin, imprimeur, est mort le samedi d'après la Conception de la Vierge Marie, Van 1478, et on a tinté la grande cloche en son honneur, le lendemain, dimanche, au soir. »

Comme le jour de Pâques, en 1478, tombait le 22 mars, c'est le 12 décembre que Mentelin est mort. Ainsi sa carrière typographique dura moins de quatorze ans.

Quels ouvrages a-t-il imprimés durant cette période? Nous donnons ici la liste de la plupart de ceux qu'on lui attribue :

« Uq^ Bible Latine.

a Une Bible Allemande.

a Commentaires de Lyra sur la Bible. (Quatre volumes.)

« Les Concordances de la Bible.

a Le Traité De Laudihw Virginis Marix.

« Epîtres et Traités de Saint Jérôme. (Deux volumes.)

c( Epitres et Cité de Dieu de Saint Augustin.

« Saint-Chrysostome, sur Saint Mathieu.

« Secunda Secundx, de Saint Thomas d'Aquin.

« Le Scrutinium Scripturarum.

(c La Somme d'Astexanus. (Trois éditions, sù& volumes.)

« Bosarium Decretorum.

(c Les Etymologies dlsidore de Séville.

(c Catkolicon. (Deux éditions.)

« Le Spéculum MajuSj de Vincent de Beauvais. (Dix vol.)

(( Les Antiquités judaïques, de Flavius Josèphe.

(C Virgile.

d Térence.

a Valère-Maxime.

(( Ethica, Politica, OEconomtca, d'Aristote.

« Confessions de Saint Augustin. »

Voilà quarante et un volumes, dont trente-sept sont d'énormes in-folio. Il serait facile de grossir cette liste, s'il fallait en croire les bibliographes. A ce taux-là Mentelin aurait

donc imprimé trois in-folio par an ; et si Ton se rappelle qu'il devint très-riche en fort peu de temps, il faudra lui en faire imprimer encore davantage pendant les premières années de sa carrière. *

Or, d'après Auguste Bernard, juge compétent dans cette circonstance, la Bible allemande a demandé plus d'un an de travail et chaque volume du Spéculum Majus une année entière. Il est donc impossible que pendant moins de quatorze ans Mentelin ait imprimé plus de quarante et un volumes in-folio.

Le fait est que les bibliographes oiit préféré écraser le prototypographe & Strasbourg, ainsi qu'ils avaient fait celui de Cologne, sous l'énorme poids de plus de quarante et un in-folio, à examiner avec attention et à comparer minutieusement entre eux ces antiques volumes.

Nous allons soumettre à l'appréciation du lecteur nos observations sur quelques-uns de ses ouvrages, dans le but de démontrer qu'on ne peut raisonnablement les attribuer à Mentelin. Commençons par le Spéculum Majus, qu'Auguste Bernard appelle tcmvre capitale de cet imprimeur.

Le Dominicain Vincent de Beauvais, gr&ce à la protection de Saint Louis et à la coopération de ses confrères, publia une véritable encyclopédie, dont il intitula les trois parties : Spéculum Historiak, Spéculum Natttrak, Spéculum Doctrinale, On y joignit plus t^d un Spéculum Morale d'un mérite inférieur aux trois autres. Tout le monde connaît le Voltaire Baudoin; il faudrait soixante-trois volumes de cet ouvrage pour représenter le Spéculum quadruplex dont nous parlons.

Telle est l'énorme compilation dont, suivant Auguste Bernard, Mentelin terminait l'impression le 4 décembre 1473. Ce bibliographe admet en outre que Mentelin donna le 9 novembre 1476 une seconde édition du Spéculum Morale (1).

(i) Auguste Bernard, bien qu'il n'en dise rien, a copié ici Tarticle du savant Daunou, Histoire Littéraire de la France, t. xvm, p. 470 et 471.

Ces deux assertions sont deux erreurs. Mentelin terminait en décembre 1473, non pas la collection des quatre Spécula, mais seulement le Spéculum Historiakj et en novembre 1476 il donnait le Spéculum Morale, que personne n^avait encore imprimé. Voilà donc la lourde liste de ses impressions diminuée de rénorme Spéculum Naiurale et du Spéculum Doctrinale.

Un bibliographe distingué, M. le docteur Desbarreaux- Bemard, avoue ne pas connaître ce dernier Spéculum, mais il admet Texistence du Naturale sur Tan^ité de Maittaire qui, ne donnant pas le nombre de lignes (soixante-deux) de ce Spéculum^ ne doit pas être cité dans cette circonstance.

Si Mentelin avait imprimé ces deux derniers Spécula^ on en rencontrerait des traces dans les catalogues où elles font complètement défaut. Dans celui de Mentelin lui-même, que Ton conserve à la Bibliothèque nationale, on ne trouve ai»noncé que le Spéculum Historiale. Cette mention prouve que ce catalogue a été imprimé entre 1473 et 1476, années de la publication des deux seuls Spécula de Mentelin. ^

Et quand Auguste Bernard nous dit que cet imprimeur termina cette vaste publication par le Spéculum Historiale^ on peut lui opposer les faits suivants : Vincent de Beauvais commença par le Spéculum Historiale sa longue compilation ; ce fut en 1244 que fut terminée et publiée cette première partie, suivant Natalis de Wailly. (7. Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 2" série, t. i, p. 393.)

L'édition de Koburger, à Nuremberg, a commencé par Y Historiale, en 1483.

Celle de Melchior de Stamham, abbé du couvent de Saint- Ulrio et Sainte-Afre, à Augsbourg, a commencé de même, en 1474. La mort de Melchior interrompit la publication des autres Spécula,

La même année à Paris parut un Spéculum; c'était Y Historiale,

Quel Spéculum a-t-on choisi pour le traduire en français et en hollandais? (1) c'est YHùtoriale.

Enfin, c'est ce même Spéculum, d'après le catalogue du docteur Kloss, que l'on rencontre le plus souvent en Angleterre.

Ne résulte-t-il pas de ces faits que Dannou et Auguste Bernard se trompent quand ils nous parlent d'une édition des quatre Spécula donnée par Mentelin et se terminant par YHùtoriale de 1473? Ils se trompen^ encore plus gravement quand ils supposent une réimpression du Spéculum Morale en novembre 1476.

En effet ce dernier ouvrage, composé de 676 feuillets grand in-folio, est trop considérable pour que Mentelin en ait donné une seconde édition si peu d'années après la première.

Une autre considération va nous permettre de diminuer encore le fardeau dont on accable Mentelin. On lui attribue trois éditions de la Somme tTAstexanus : la première se compose de 442 feuillets in-folio à deux colonnes de soixante lignes. Trois éditions d'un tel ouvrage en moins de quatorze ans nous semble invraisemblable. L'identité de caractère n'est pas toujours une preuve de celle de l'imprimeur. Or un des gendre de Mentelin, Adolphe Rausch, d'Ingweiler, lui succéda; n'est-il pas fort vraisemblable que c'est lui qui a imprimé la seconde et la troisième édition d^Astexanus, Il est possible aussi que Martin Schott, le second gendre, ait imprimé l'une de ces deux dernières éditions.

Quant aux deux énormes Catholicon, l'un de soixante-cinq, l'autre de soixante-sept lignes, que l'on attribue à Mentelin, nous espérons pouvoir encore en alléger sa charge quand nous entretiendrons nos lecteurs des livres à l' JÇ bizarre.

(1) Le Spéculum Historiale a même été traduit en vers flamands par Jacques Van Maerlant, qui entreprit cette traduction, en 1483. Voyez Histoire Littéraire, i. XVlll, p. 472.

Il se trouvera donc n*aYoir imprimé que deux in-folio par an, au lieu de trois. Sa besogne ainsi réduite aux deux tiers lui permettra encore de s'enrichir promptement et de se faire une grande et honorable réputation.

Signalons, à propos de certains livres qu'imprima Mentelin, deux notes manuscrites intéressantes :

Le catalogue de la bibliothèque du docteur Kloss mentionne (n® 460), un exemplaire de la Cité de Dieu, revêtu de sa première reliure. Sur la face extérieure du premier plat est imprimée en grandes lettres Tinscription ci-après :

Augu . Sti . nus . de . civitate . Dei .

pertinet . dno . Géorgie . Ruch .

de . Gamundia .

Sur la face extérieure de l'autre plat on lit :

Illigatus . est . ano . 1470 . per • me .

johanem . Richenbach . capellanû .

in . gys . lingen .

Gmîind et Geislingen sont à quelques lieues de Stuttgart.

A la fin de son exemplaire, George Ruch nous apprend, dans une note manuscrite, qu'il a acheté ce livre le 14 décembre 1469 et qu'il l'a payé neuf florins.

Le numéro 468 du même catalogue nous offre une autre note du même George Ruch. En voici Iç texte tel que nous le restituons, car le dernier tiers en est inintelligible dans le catalogue :

Anno Domini 1470, emi istum Ubellum pro trigenta grossis, in sextemis et quatemis, non Ugatis, nec rubricatis et cum aUquo labore rubricavi litteras incompletas, a J'ai acheté trente (( groschen ce petit livre, l'an du Seigneur 1470; il était en « cahiers de six et de quatre feuilles, non reliées, non ruc( briquées, et ce ne fut pas sans quelque travail que j'en ru- « briquai les majuscules qui n'étaient qu'ébauchées. »

Les plats portent deux inscriptions analogues à celles du volume précédent. La date de la reliure est 1470.

Signalons aussi parmi les ouvrages qu*on peut attribuer aux presses de Mentelin celui qui a pour titre : De Laudibtis Beatx Mariœ Virginh, C*est la première et rare édition de ce bizarre traité que composa, au xiii* siècle, Richard de Saint-Laurent, chanoine de Téglise de Rouen. On peut douter que Richard en soit Fauteur, car il ne s'est pas nommé et il dît même : Nomen meum malui subttcere ne tractatus forte mlesceret cognito tractatore. n J*ai mieux aimé taire mon nom « qui nuirait peut-être à l'ouvrage si Ton en connaissait « l'ouvrier. »

Le dernier feuillet du livre contient une longue liste des objets auxquels Marie est assimilée. On y en compte 184, dont voici quelques-uns : l'amandier, l'abeille, l'aigle, l'aurore, le baume, la bibliothèque, le cèdre, la fournaise, l'air, l'eau, le feu, la terre, le lis, la lune, la neige, le palmier, la prairie, la rosée, la rose, le saule, le soleil, l'étoile du matin, la sœur, l'épouse, le térébinthe, la vigne et la violette. Nous en laissons de côté 157 autres.

Le lecteur doit s'attendre à un long ouvrage. En effet, celui-ci compte 213 feuillets grand in-folio à deux colonnes de soixante et une lignes. Daunou {France littéraire^ t. xix, p. 24) augmente ce nombre de dix feuillets; mais l'excellent bibliographe Ludwig Hain (*467) et notre exemplaire n'en donnent que 213. ^ici, au point de vue typographique, quelques remarques sur ce livre :

1^ Nous y avons constaté l'existence de signatures imprimées très près du sommet de l'angle sud-est de quelques pages; ainsi placées, elles ont presque toutes disparu sous le couteau du relieur, qui a cependant laissé de très-larges marges. Concluons de là que l'absence apparente de signatures ne prouve pas que l'imprimeur n'en ait pas fait usage.

2° Mentelin a prodigué ses majuscules romaines pour l'impression des titres, quoique le caractère de bas de casse soit

semi-gothique; il a même toujours placé un point après chaque mot, dans le style des inscriptions romaines. En voici un échantillon :

DE • VBERIBVS • MARIE •

« Des mamelles de Marie. » Auguste Bernard dit, en parlant de la pierre tumulaire que Mentelin fit placer sur la tombe de sa seconde femme : a Les caractères de cette ins-

« cription sont en majuscules romaines on reconnaît là

« le goût de Mentelin.... » Ce rapprochement est, en effet, très-rema][quable, et nous pensons que cette prédilection du célèbre imprimeur lui venait de son séjour chez les Frères de la Vie Commune de Cologne. C'est en réalité à Weidenbach que Nicolas Jenson a gravé le premier caractère romain, par lequel il préludait à celui qu*on admire encore dans son Eusèbe de Venise^ en 1470.

3** Nous avons remarqué dans ce livre un signe que nous n\vions jamais rencontré dans aucun autre incunable ; c'est pour ce motif que nous en parlons ici. Il consiste en un trait d'un centimètre de longueur, à l'aide duquel l'auteur, afin de prévenir la confusion, distingue et signale les différentes subdivisions de son ouvrage. Ces barres sont à gauche des initiales et, par conséquent, sur la marge intérieure et entre les deux colonnes pour les pages recto ; sur la marge extérieure et entre les colonnes pour les verso. Rarement horizontales, elles sont inclinées, à partir de l'initiale, vers le haut ou vers le bas. L'auteur appelle les initiales grossas litteras capitales, et les traits dont nous parlons lineolœ ou tractuli, Epars au hasard sur presque toutes les pages, ces traits maigres et raidcs ne font que gâter la blancheur des marges, et l'effet désagréable qu'ils produisent ne vaut nullement la peine qu'ils ont dû coûter au compositeur.

Disons, pour en fmir avec ce livre, qu'il contient dix-huit cahiers de dix feuillets, trois de huit et deux de six. Le septième cahier, avec lequel fmit le quatrième des douze

livres composant l'ouvrage, n'ayant que huit feuillets, indique que trois ouvriers y étaient employé^ en même temps. Le huitième cahiem'a que neuf feuillets, et les deux derniers du livre sont blancs. Gomme le papier, très-épais et très-beau, coûtait cher, on n'a dû tirer qu'un pietît nombre d'exemplaires. En n'en tirant que cent, il y avait cent feuilles de perdues, c'est-à-dire un exemplaire presque^entier.

Citons encore, à propos du petit nombfet auquel tirait Mentelin, l'édition princeps des Ethica, Politica et Œcono^ mica d'Aristote, traduits par Léonardo Bruni d'Arezzo. Hain n'en indique pas l'imprimeur; Lasema y prfiteq^ reconnaître le caractère du Virgile L$vaUière; ce qui est' faux. Ce livre est de Mentelin, car les majuscules sont celles du Liber Qttartus de Arte Prxdicandi de Saint Augustin, dont la préface nomme cet imprimeur.

Cet in-folio se divise en quatre parties, commençant par des cahiers de cinq feuilles et terminées par des caliiers ^ trois, quatre et six feuilles. De plus, ces parties fînis|fnt par des pages non renq)lies et même pa^ un feuillet blanc (le trente-sixième). Il y a un autre feuillet blanc (le cent vingt-huitième) dans Tintérieurdu livre. En un mol^ ^r les 198 feuillets dont il se compose, on aurait pu en épargner au moins six; ainsi, en tirant à cent exemplaires seulement, on perdait le papier de trois exemplaires au moins. Ces détails sont loin d'être superflus, parce que notre exemplaire contient les feuillets blancs qui manquaient à ceux de Lasema et de Hain, car le premier n'indique que 196 feuillets et le second 197, au lieu du nombre véritable 198. Au verso du 195* feuillet la main contemporaine qui venait de peindre les initiales en rouge a écrit ce qui suit :

p . F • 1.4.70* émit.

L'impression de ce volume, acheté en 1470, doit être antérieure à cette année-là. C'est encore un bel âge pour un incunable.

Nous ne citerons plus qu'un ouvrage de ^enlelin intéressant au point de vue qui nous occupe : c*^t la traduction latine du Traité de Shint Jean Ckrysostome sur Saint Mathieu^ par rinfidèle traducteur George do Trébizonde. Le tître^ imprimé à la fin de Touvrage, porte cette indication : Ru^ brica pertinens ad principium h'bri. On voit par là combien on ménageait les intérêt»des copistes, puisqi^on leur laissait encore écrire un titre qui était cependant déjà imprimé. Les livres de Mentelin en offrent de nombreux exemples; il se souvenait d'avdr été longtemps leur confrère.

Ce livre in-folio, du même caractère que le Quartus Liber ^ se compose de vingt^un cahiers de six feuilles, à Texception do onzième, qui n*en a que cinq, et du dernier, qui en a sept. Il y a compensation : le quatemion a un feuillet blanc et une page*iflncA^.

Si Ton avait composé et imprimé ces cahiers dans Tordre où ils se suivent, aurait-on gâté cet ordre, si simple et si uniforme, en substituant à deux d'entre eux un cahier plus petit et un plus grand de deux feuillets? Pour quelle raison a-t-on enlevé une feuille au onzième pour en ajouter une au dernier? Pourquoi aus^i ce feuillet blanc et cette page bfancbe perdus au milieu du livre? Pourquoi Fexhortation cinquante-six, sur le Jugement dernier, s'arrête-t-elle bien avaht«de finir dajis ce onzième cahier?

Le compositeur a reconnu cette anomalie, car la dernière ligne dans laquelle le texte s'arrête si inopinément contient cet avis : Hic nullus est deffectus {sic). Sequitur textus. « Il ne (( manque rien ici; la suite du texte est plus loin. »

Voici la raison de ce désordre : le manuscrit d'après lequel on imprima cet ouvrage a été partagé en deux portions presque égales, qu'on imprimait en même temps. Le compositeur de la première ne put remplir avec la fin de son texte que dix-sept pages au lieu de vingt-quatre ; celui de la seconde, au contraire, fut obligé d'ajouter aux vingtrquatre pages normales trois pages additionnelles, car la dernière

du livre est blanche. Gomme il n*y a que 250 feuillets d*imprimés, on pouvait employer vingt cahiers de douze feuillets et un dernier de dix pour contenir le texte, et Ton ne perdait, par ce moyen si simple, pas même une page. Au lieu de cela, on a perdu deux feuillets et Ton a laissé dans Tintérieur du livre un feuillet blanc, et surtout une page blanche, qu^le ]g^teur ne rencontre p.as sans surprise.

Gepeldant^rimprimeur a remarquablement ménagé le papier. Il a commencé en belle page et n a pas laissé de vide, excepté dans les endroits que nous signalons. Tous ces détails, en nous démontrant que Ton imprimait à la fois les deux moitiés de Touvragc, nous révèlent aussi la lenteur de la presse de ces siècles reculés, puisque Ton doublait le nombre des ouvriers, ainsi qu'on n en saurait douter.

Nous ne prendrons pas congé de Mcntelin %ans dire un mot de Henri Eggestein et d'Adolphe Rausch dlngweilcr, parce que le premier fut son associé et le second son gendre et son successeur.

Un panégyriste latin de Tempereur Charles-Quint, Jérôme

Gebwiler, écrivait en 1521 : « Nous avons vu nous-

« même la convention écrite par laquelle Jean Mentelin et « Henri Eggestein avaient arrêté entre eux dans ce temps-là « d'exercer ensemble et en secret l'art de rimprimerie. ...»

Voilà un témoignage qu'on ne saurait repousser. Gebwiler, né quelques années avant la mort de Mcntelin, recteur de l'école de Schelestadt, patrie de Mcntelin, dans un discours qu'il dédie nu jeune empereur, n'avait aucun intérêt à supposer un acte d'association, si naturel et si ordinaire.

L'association ne dura que peu d'années; mais elle dut commencer, d'après le témoignage que nous invoquons, dès les premiers travaux de Mentelin, en 1465. Elle cessa, sans doute, vers l'époque où Eggestein et Mcntelin font connaître dans un colophon leur nom et la date d'impression. Or, 1471 est la première date que donne Eggestein; 1473 la première que donne Mentelin.

Cette association de deux amis dévoués au nouvel art, de deux hommes doués d'une grande intelligence et d'une ardente activité nous fait mieux comprendre : 1® comment Mentelin devint promptement très-riche ; 2^ comment Eg-

gestein a pu dire au colophon des Clémentines ; « im-

a primé par H. Eggestein, très-habile dans cet art, ainsi a que l'attestent les innombrables volumes qu'il a déjà publiés » En e£E^t, s'enrichir et imprimer d'innombrables

volumes dans la courte durée de cinq ans est plutôt le fruit d'une association que le résultat d'un travail isolé.

L'association rend compte aussi du silence que gardent Mentelin et Eggestein pendant sa durée; c'était, sans doute, une clause prudente de leur contrat. Devenus libres, ils font connaître leur nom, car leur art n'a plus d'indiscrétion à redouter.

Quant à Adolphe Rau^ch d'Ingweiler, comme aucun livre n'offre son nom imprimé,' on devrait, d'après la méthode incroyable de Laserna Santander, rayer ce nom des fastes typographiques. Cependant, pour être imprimé, il faut d'abord qu'un nom soit écrit ; or il existe une note manuscrite latine où ce nom peut se lire ; elle se trouve dans un volume contenant le Térence et le Valère-Maxime de Mentelin. La voici traduite :

(c L'an du Seigneur 1470, à l'époque de la foirç de Nœlinc( gen, moi, frère Sîgismond Meusterlin, j'ai acheté cet ou- « vrage de Térence xm florin du Rhin; mais le Valère-Maxime a m'a été envoyé en remercîment par son fameux impri- (c meur, Messire Adolphe d'Ingwiler, dont cependant je « n'avais jamais vu le visage. »

Il s'agitici d'Adolphe Rausch, car Wimpheling nous l'apprend : a A Mentelin succéda Adolphe Rausch et bientôt à <c Adolphe Martin Flach. n

Si donc on s'en rapporte à cette note, et rien ne s'y oppose, Rausch, comme successeur de Mentelin, n'imprima que peu de temps; mais, puisque dès 1470 son nom était

famea^ic comme imprimeur, il en faut conclure qu'il était déjà Tassoci^de son beau-père.

« A Rausch succéda' bientôt Flach. » Ce mot bientôt (mox) employé par «Wimpheling est miportant à noter ; il nous aide à' comprendre Vâbsencedu nom imprimé de Rausch dans les ouvrages sortiâ de ses presses ; il va nous aider encore à réfuter le paradoxe d'un bibliographe distingué. 4 Dans le n<> 18 du Sérapéum ^e f866, se trouve un article traduit de M. H. Helbig, de Liégé, article dans lequel ce savant prétend démontrer que les livres hV R bizarre ont été imprimés par Adolphe Rausch dlqgweiler. Le mox de Wimpheling suffit à le réfuter. Rausch n'aurait pas eu le temps de les imprimer; car, biev que moifts «nombreux que ne les fait Auguste Bernard, ils ont exig^ plusieurs années. Si Ton prétend que Rausch les imprima pendant qu'il était l'associé de Mentelin,*on n'a pas plus le droit d^ les attribuer à Rausch qu'à Mentelin. •

Or, nous ferons voir dans une ^e nos prochaines études que Mentelin ne saurait pas davantage en êfre l'iq^priiïLeur.

Le lecteur trouvera, à la fin du présent volume, une Aote sur Henri d'Ingweiler. , ^ „

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