DES LIVRES IMPRIMÉS AVEC VR BIZARRE
Rien ne trahit mieux la précipitation des bibliographes qui se sont occupés des livrq^ dont nous allons parler que les fac-similé Ikès-peu fidèles que la plupart en ont donnés.
Dans les cjitalogues La Vallière, Laire, Kloss, dans Fouvrage de Falken||gin, dans le Sérapéum, de 1866, on peut reconnaître cet ^ trop original pour devenir méconnaissable ; mais il n'est à peu près identique au prototype que dans Fouvrage d'^Qg* Bernard et dans la brochure de M. le jdocteur Desbarreaux-Bernard, sur le Spéculum quadruplex.
Du reste, quoique les livres hVR bizarre soient d*une haute antiquité typographique, on n'a signalé cette initiale • n^ajuscule qu*assez tard. Fouraier (Onjine de t Imprimerie, 1759) mentionne le CathoUcon de Soixante-sept Lignes ^ mais ne dit rien de cette lettre, qui s'y trouve cependant. Meerman, en 1765, dans son gros livre, nous apprend qu'il possède la Bible de Cinquante^ix Lignes sans parler de VR
C'est Van Praet, si nous devons compter sur nos propres recherches, qui l'a signalée le premier, en 1783 {Catalogue La Vallière, m, 5,572). Malgré son fac-similé, les bibliographes demeurèrent encore indifférents. Dans les Monumenta Typographica et les Opéra Rariora, que Strauss publia en 1787 et 1790, ce bibliothécaire cite avec de grands éloges différents ouvrages à l'i^ bizarre sans mentionner cette lettre. Seemiller, en 1787, n'est pas plus explicite.
C'est aussi Van Praet qui a signalé l'importance des édi-
tions oii se rencontre cette lettre. Il désire donc que « Ton « tâche de découvrir, s'il est possible, de quelles presses et <( de quelle ville elles sont sorties. » H propose mênîe une solution, et dit : « Nous avons cherché en vain dans la biblio- « thëque de M. le duc de La Vallière à en connaître Timpri- « meur, que nous avons quelque raison de croire de Venise. »
Il ignorait sans doute l'attribution que faisait Meerman de la Bibk de Cinquante-six Lignes à Gunther Zainer, premier imprimeur d'Augsbourg.
Ebert, dans les deux volumes de son Bibliographischçs Lexiçon^ publiés en 1821 et 1830, ne mentionne pas tous les livres à l' JÇ bizarre, en attribue quelques-uns à Mentelin, puis, mieux informé, vers le milieu de son ouvrage, il dit, en parlant du Sophologium : Welche Di*ucke Panzer Woul UNRiCHTiG Mentelin zuschreibt. Il ajoute que ce livre est de Cologne ou des Pays-Bas (*12,779). Vers la fin de son Lexicon (*21,034) il nomme encore Mentelin, mais avec un point d'interrogation. Ses idées n'étaient pas arrêtéçs.
Dibdin connaissait bien les livres à l'i? bizarre, et plus d'une fois il exprima l'ardent désir d'en voir découvrir l'imprimeur, firunet penche à les attribuer tantôt à Mentelin, tantôt à un imprimeur d'Italie. A. Bernard repousse avec raison l'opinion du rédacteur du Catalogue Kloss^ opinion suivant
laquelle l'imprimeur inconnu ne serait autre que Maso Finiguerra (1), et croit le problème insoluble pour le moment.
(1) Le rédacteur du Catalogue Kloss (pages 281 et 282) commet au sujet de cet R bizarre plusieurs méprises : l*» Cette lettre, loiu de tirer son origiue du célèbre sculpteur de Florence, n'est pas rare dans des livres qu'on ne saurait lui attribuer ; ainsi dans le colophon, en lettres rouges, du Lactance des Frères de la Vie Commune du Jardin Vert, à Rostock, l'initiale de ce dernier nom rappelle notre lettre R, Dans notre exemplaire, dont le colophon est en noir, cette ressemblance n'a plus lieu. L'exemplaire au colophon rouge a la faute de facunda pour facundia que n'a pas Tautre, — Dans la Bible latine, que le célèbre imprimeur de Nuremberg, Antoiue Koburger, faisait imprimer à Lyon, en 1513, par Jacques Sacou, il y a plusieurs gravures sur bois, portant des inscriptions, souvent en italien, dans lesquelles on ren-
Tel est Tétai de la question.
A notre avis, si rimprimeur cherché s'est jusqu'à présent dérobé aux regards des bibliographes, ce n'est pas que les données soient insuffisantes, c'est parce qu'on n'a pas fait de celles dont on pouvait disposer l'usage qu'on devait en faire. Assurément ces données sont singulièrement rares; leur petit nombre est une raison de plus de recueillir et de rassembler tous les rayons épars de lumière qu'elles recèlent, et Ton pourra sans doute s'en éclairer a.<^sez pour lire enfin le nom que l'on cherche depuis près de cent ans.
Gonmiençons par diviser les ouvrages à l' JÇ bizarre en deux classes qu'on a trop souvent confondues :
La première se compose de livres in-folio, en caractère romain de près de quatorze points typographiques. Ils sont au nombre de onze, en langue latine. En voici les titres en français, avec les nombres de feuillets et de lignes à la page :
Nombre Nombre de feuillets de ligues
La Bible ^ ... 426 56 1
Gonunentaires de Servius sur Virgile. 181 56*^? (!)
Raban-Maur, De l'Univers .... 167 56 i
Vies de Plutarque. ....".. 5« 2 49
Lettres de Pie U 215 37 ^
Denis de Çorgo sur Valère-Maxime. . ^79 36
Commentaires de Donat sur Térence. 250 35
Sophologium dcfLegrand .... 219 35
Lettres de Sénèque 210 35
Sermons de Caracciotl 173^ 35
Pétrarque, De la Vie Solitaire et du •
Mépris du Monde #142 34
contre plusieurs fois une lettre à peu près semblable; 2^ c*est Jacques Faust^ et non son frère Jean, qui était orfèvre, ebau lieu de Mentclin, chrysograpbe et non orfèvre, le rédacteur de ce catalogue aurai! pu nommer l'imprimeur de la Grammaire de Guarini, maître Antonello, orfèvre de la Monnaie, à Venise, 1478.
(1) Les pages de ces trois ouvrages ont deux colonnes.
On peut grossir cette liste : i® du Traité de Dominique Bollanus sur rimmaculée Conception (trente feuillets à trentecinq lignes par page); 2° de deux feuillets, à trente-huit lignes, intitulés : Beclaratio de Dissensionibus in Esslingen; 3« d'une bulle de Sixte IV (11 juillet 1478) sur deux feuillets.
Panzer (i, 7^ donnait déjà, en 1793, une liste complète des livres hV R bizarre. Nous ne devons pas compter dans ce nombre les deux dernières pièces qui n'ont gu*une feuille. Nous avons trouvé Tune dans L. Hain, et A. fiemard a pris l'autre dans le Cftalogue Kloss; il fait de cette bulle un opftscule.
A quoi bon multiplier les êtres sans nécessité? Nous n'admettons — quant à nous — que onz%,ouvrages de la liste de Panzer ; nous n'en faisons qu'un des deux traités de Pétrarque et nous excluons Ja mincc^ plaquette de Bollanus. Le reste consiste en onze ouvrages véritablement importants.
La seconde classe se distingue de lajpremière en ce qu'elle n'a de commun avec elle que la plupart de ses majuscules, y compris rie bkarre. L^s lettres de bas de casse sont semigothiques, et par conséquent différente^ des lettre;3 romaines ; de plus, la force de corp^ de ce caraq^e romain eêt h celle du semi-gothique" comme 42 est à41.^ans cette seconde classe il y a des majuscules de deux et m^e^e trois formes différentes; par 'exemple, trois A, trois C, trojs N etVois P.
Panzer ne cite que huit ouvrages de cette classe. Nous voirons qu'il en a méoonnu plusieurs de grande importance.
La division des livf es à l'JÇ bizarre à laquelle on s'est borné est incomplè^. Aux de^ classes dont nous venons de parler la logique prescrit d'en joindre une troisième, celle des livres imprimés aVec laMnême fontç semi-gothique,^ mais «ans la lettre R et ses congénères. Cette troisième classe existe et se comgj^se d'ouvrages consiâérabl^s, ainsi que noms le verrons.
En résumé, les livres dont nous parlons sont imprimés : 1** en^ caractère romain; 2^ en caractère semi- gothique;
3"* en caractères romain et semi-gothique. Leur ensemble constitue donc une famille parfaitement naturelle.
Le caractère romain est Faîne du semi-gothique. En effet, le romain, comme nous allons en donner la preuve, existait au plus tard en 4465.
Or, avant cette date, on n*imprimait nulle part, si ce n'est à Mayence, et on n*a jamais attribué à cette ville les livres en question.
Voici comment nous justifions la date de 1465, à laquelle nous faisons remonter au moins Texistence du caractère à la lettre R , *
La Bibliothèque nationale possède un^récieux exemplaire du livre de Raban-Maur De Umvet'so^ imprimé avec le caractère romain dont nous cherchons Torigine. Au bas de la seconde colonne d^ dernier verso on peut lire encore une note manuscrite, dont voici \% transcription :
Est Ambrosii de Cambray (i)
jurU utriusque doctoris et canontct parisiensis
1467 20 JuUi
A. de Cambray V
hY
^ ^ date est authentii|ue. AmbroisAie Cambrai était en ^ possession de ce liTre le 20 juillet 1467. Pouf graver et fondre le caractère, pour iftiprimer le livre, pour lui donner
^ (i) Lambinet lit Cameracensifi^ 1. 1, p, 256 ; il ^a cependantpamien^ù». ^Lalanne, Curiosités Bibliographiques^ p. 87, %e trompe, à la remorque de Lamèinet, san^daate. ■
(2) (m lit encore sur deux manuscrits latins de la Bibliothèque nationale une note de 1482, dans laquelle on donne à ce même Ambroise . les titres de docteur en droit, conseiller du roi et maître ordinaire des requlfttes de l'hôtel, et une note de 1487, qui lui donne ceux de chancelier de l'Eglise et de TUniversité d^ Paris. (Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, ii, 143. Paris, 1874.)
le temps d'arriver entre les mains d'Ambroise, deux années ne sont pas trop. Encore ce raisonnement snppose que ce livre est le premier qui ait été imprimé avec ce caractère, II est plus probable que d'autres l'avaient précédé; entre autres la Bible, dont la lettre est en général plus correcte et plus pure.
Ainsi l'imprimerie de VR bizarre existait en 1463; la date ainsi fixée, il est facile de découvrir le lieu. A la fin de l'an 1463, il y avait plus de trois ans que l'on n'imprimait plusàMayence(l). Mais, dès 1463, on imprimait à Cologne (2) ^ et seulement à Cologne, et l'on n'imprimait pas encore à Strasbourg; la Chronique de Cologne nous l'a déjà appris : II Après Mayence, la première de toutes les villes où s'éta- (I blit l'imprimerie fut Cologne ; après Cologne, ce fut Stras- II bourg et ensuite Venise, n
Ainsi, de 1463, au plus tard, date de l'impression du Rabtmus, résulte aussi le lieu qui est Cologne.
Or, OD n'imprimait alors dans cette ville que chez les Frères de la Vie Commune du Couvent de Weidenbach. (V. Lettres d'un Bibliographe, 1" série.) Un enfant de la Touraine, l'imprimeur justement célèbre de Venise, Nicolas JensoD, était, vers 1465, l'un des hôtes de cette maison si longtemps oifbliéo. Il y préludait, en gravant le caractère h r jÇ bizarre, à celui de la Préparation Evangélique, d'Euscbe, qu'admirent tous les connaisseurs. En effet ces deux caractères, sans être identiques, sont d'une ressemblance évidente, et la même main a préludé par l'un & la merveilleuse perfection de l'autre.
Quant au séjour de Jenson à Cologne, qu'on se rappelle ces paroles de la vieille chronique de cette ville, pfiroleg que dicta Zel lui-même au chroniqueur : « Il y a encore « (en 1499) des personnes vivantes qui attestent que l'on im-
— Gl —
u primait à Venise avant que Jenson y fût allé. » Pour que Zel et ses contemporains sussent si bien que Jenson n'était pas à Venise en 1469, année où Jean de Spire imprimait dans cette ville les premiers livres, il fallait bien que Zel et ses contemporains fussent avec Jenson dans la même ville, c'està-dire à Cologne.
Une erreur commune à plusieurs historiens italiens du xv^ siècle, qui font de Jenson un Allemand, nous semble résulter du long séjour qu'il fit dans cette ville ; ainsi nous lisons dans Marc-Antoine Goccio Sabellico : Omnium qui libraria impressione claruerunt, maxime opibus et ekganti litterarum forma, cœteros antecelluerunt Nicolaus Jenson et Joannes Coloniensis, ambo Teutonici. a De tous les imprimeurs illustres, « ceux qui ont laissé leurs rivaux le plus loin derrière eux, f( quant à la fortune et à Télégance du caractère, sont Nicolas « Jenson et Jean de Cologne, Allemands Tun et Tautre. » Le moine augustin Jacques-Philippe Foresti, de Bergame, dans son Supplementum Chronicorum, dit que Nicolas Jenson est un des inventeurs de Vimprimerie en Allemagne.
Marino Sanuto, Thistoriographe de Venise et de ses Doges, s'exprime en ces termes : L'arte del stampar di libri hâve prinr dpio da akuni Tedeschi^ ira quali uno chiamato Nicolo Jenson Tedesco... « L'art d'imprimer les livres doit son origine à des « Allemands, et, parmi eux, à celui qu'on appelle Nicolas (c Jenson l'Allemand... » On pourrait citer d'autres exemples de cette erreur sur la nationalité de Jenson. *
Voici des faits qui prouvent mieux encore qu'il venait de Cologne : Jean de Cologne, qui imprimait à Venise dès 1471, fut l'associé de Jean Manthen de Gherretzem, de 1473 à 1480; alors il s'associa à Jenson. Or les colophons des livres qu'ils imprimèrent ensemble mentionnent souventd'autres associés, sans les nommer; on peut donc regarder Jean Manthen comme l'un d'eux. Ainsi Jenson avait pour associés un citoyen de Cologne et un natif de Gherretzem, petite ville voisine de Cologne.
De telles relations ne viennent-elles pas k l'appui de notre assertion que Nicolas Jenson avait été initié h Cologne dans l'art qui lui dut à Venise tant de merveilleux progrès?
Maintenant nous allons passer à l'examen de quelques-uns des livres à l'i? bizarre, afin d'en tirer des preuves intrinsèques de leur origine.
Nous commencerons par la Bib)€ qui a très-probablement servi de début, suivant la pieuse coutume des premiers imprimeurs allemands. C'est un livre d'une beauté sévère et grandiose. Il se développe sur 1 ,700 colonnes à cinquant«-six lignes (1). Le Seu'nl Jérôme de SchoilTer est aussi de cinquantesix lignes par colonne, et, dans ces deux beaux livres, les pages ont h. peu près la même proportion (3). La colonbe du Sainl Jérôme dépasse celle de la Bible de quarante-trois millimètres; de vastes marges encadrent les colonnes.
Si le lecteur se rappelle que la première Bible a trente-six lignes, la secc^e et la troisième quarante-deux et la quatrième quarante-huit, il sera porté h penser avec raison qn« le nombre des lignes augmente avec le nombre des années. •
Cette loi, sans être absolue, peut faire connaître, approximati.vement du moins, la date d'une impression ; ainsi, la quatrième Bibie étant de 1463 (la première édition d'Ulric Zel), il s^nsuif rait que la Bible à fJÇ est un peu postérieure à
(0 La Çibte R te ccimpoae de qaiiraDt6-quatrecâliieradecinqfeaill«!>, à l'eiceplioD du 12°, du31*, du 22>qui n'en ont que quatre, du 3S*et 36* qui n'en ont que troii. Le premier feuillet est blanc; ToilA pourquoi les bibliographes ue comptent qne i2i feuilleta. Les cabiers de moins de cinq feuilles termioaient sans donte les trois premières portions de l'ouvrage, contenant respeclivement tl8, 96 et 132 feuillets-, laderujhte, qui n'en a que 80, ne contient pas PEvangile tont entier, dont le» six premiers feuillets terotîoent la troisième division. Cette division en quatre portion» n'avait donc pas pour objet de constituer quatre volumes ; elle râsnita de ce que l'on composait aimultanilment les quatre parties de cette Bible. ,
(!) La hauteur de chaque colonne est un peu plus du triple de sa
cette année. Nous nous retrouvons ainsi vers Tan 1465, que d'autres considérations nous ont déjà indiqué.
Nous ne citerons, comme application de cette loi, qu'un exemple, mais un exemple frappant : Antoine Zarot a imprimé à Milan trois éditions des Lettres de Pie II, que nous possédons :
La première, de 1473, a 32 lignes.
La seconde, de 1481, a 34 lignes.
La troisième, de 1487, a 35 lignes.
Ces trois éditions sont imprimées avec le même caractère,
et le nombre de leurs feuilleta est respectivement 182, 1Ç2
et 146. . . -
Il en est d*une édition pour laquelle on a le moins ménagé le papier, comme de celle dont le caractèi:e est le plus grand : Tune et Vautre révèlent également une très-probable anté- ' rioritéi* Notre Bible révèle aussi soft antiquité par le nombre des lettres qui ont servi à l'imprimer ; ce nombre est un minimum : la même lettre n'a qu'une seule, tjigurc; le même «îgpe i sert quelquefois de z et de m; nous n'y avons trouvé liik ni 88 ni ^ qne*iious verrons cependant dans quelquesuns des livres qui nous occupent. On n'y a imprimé ni titres, ni Incf'pîty ni Explicita les réservant à la plume du calligraphe, ainsi que les initiales.
La Bible^ l'R et celle de Weidenbach (Ukic Zel) ont d'énoMnes fautes communes. Nous n'en citerons qu'un trèspetit nombre : Au chapitre ix de l'Évangile de Saipt Mathieu, le mot utres^ « des outres », est imprimé quatre fois uteres. En tête de cet Évangile est une épître de Saint Jérôme, dans laquelle ceMocteur parle d'encre rouge, de minium; les deux ^ Bibles ont minimum. Au chapitre xxvii, verset 35, même • Évangile, Saint Mathieu, après avoir dit que les sol^^ts s'étaient partagé les vêtements du Sauveur, ajoute cettevéilexion importante :
Utimplereturquoddictùm est per prophetam (David, xxi, 19) dicentem : diviserunt sibi vestimenta mea et super vestem meam
miserunt sortem. Dans les deux Bibles ce passage est absent.
Au chapitre premier, verset 17, de Saint Luc, cet évangélîste rapporte les paroles de Tange à Zacharie ; entre autres celles-ci :
« Jean convertira les incrédules. » Au lieu du mot increduloSf les deux Bibles ont : incredibiks^ c*est-à-dire a Jean « convertira les incroyables! »
Mêmes solécismes, mêmes barbarismes, mêmes mots tronqués, mêmes passages supprimés, toute cette communauté de fautes ne trahit-elle pas une communauté d'origine? En un mot, les deux Bibles n'ont-elles pas été imprimées chez les Frères de la Vie Commune de Weidenbach?
Disons maintenant quelques mots du Rabanus Maurus de Umverso{{). 11 se compose de dix cahiers de cinq feuilles, de huit de quatre feuilles et d'un dernier cahier de trois feuilles. Le premier feuillet et les deux derniers sont blancs ; voilà pourquoi les bibliographes n'en comptent que 167, quoiqu'il y en ait 170, ainsi que nous l'iavons constaté sur nos deux exemplaires. La page est à double colonne ; mais comme plusieurs de ces pages sont blanches en grande partie, on peut porter à quatre le nombre des feuillets non imprimés ; en tirant 250 exemplaires, on perdait donc 500 feuilles ou le pVpier de six exemplaires. Gomme ce papier est extrêmement beau et très épais, et que par conséquent il^coûtait fort cher, vers 1465, on peut en conclure que l'on n'a tiré notre Rabanus qu'à très-petit nombre, à cent exemplaires, au plus. On sacrifiait encore ainsi huit mains de papier.
On rencontre dans ce livre les lettres 88 œ k qui font défauKlans la Bible : 88 feuillets 264 v. , 166 ; œ 166 ; k 2 v. , 35
(1) Raban, le premier élève crAlciiin, devenu, en 847, archevêque de Mayence, sa patrie, avait composé cet ouvrage en 844. Les vingtdeux livres dont il se compose ne contiennent guère que des définitions de mots et de choses à Tusage des ecclésiastiques. C'est une encyclopédie cléricale qui rappelle les Etymologies d'Isidore de Séville et que rappelle le Mammotrectus de Jean Marchesinus.
(y. indique le verso du feuillet). Il est assez remarquable que ces lettres ne se voient guère qu'au commencement et à la fin du livre. On a laissé vide la place des mots grecs (voyez le livre XIII).
Les colonnes du 53* feuillet recto ont cinquante-sept lignes, au lieu de cinquante-six. De plus, les lignes des mêmes colonnes et celles du verso ont un centimètre environ de plus que les autres. Rien ne rend compte de cette anomalie, si ce n'est Tinexpérience d'ouvriers primitifs.
Un des plus importants des ouvrages kVR bizarre est la traduction latine des Vies de Plutarque.
Le Bavarois Ulric Hahn (le coq) en imprima aussi à Rome une édition que cite Philelphe, dans une lettre du 19 octobre 1471. A l'empressement avec lequel il en parle à son correspondant, on reconnaît que Tédition de Hahn venait de paraître, sans doute, cette même année 1471 . Laquelle des deux est Y édition prtnceps? Ce n'est que par la comparaison des deux' éditions qu'on peut résoudre ce problème. Celle d'Ulric Hahn contient trois distiques de l'évêque Jean-Antoine Campani, que l'on a souvent cités et estropiés sans jamais les traduira . Les voici :
« toi, la gardienne du temple de Jupiter Capitolin; toi qui, par le bruit de tes ailes et de tes cris, fis mettre en fuite le coq gaulois, pauvre oie, tremble à ton tour; voici venir Ulric, cet autre coq qui enseigne à se passer de tes plumes. Sa presse imprime en un jour ce que ta plume n'écrirait pas en un an. Honneur donc au génie! Rien ne résiste à sa puissance. »
Ces six vers sont tout ce qu'il y a de Campani dans l'édition du Plutarque de Hahn; en effet elle fourmille de fautes que le savant évêque n'y aurait pas laissées, s'il en avait surveillé l'impression. Il avait réuni les vies traduites par plusieurs interprètes et les avait données à l'imprimeur et ce fut tout, car pendant l'impression il se trouvait à Ratisbonne
où Paul II l'avait envo}^ à la diète tenae dans cette villo ponr engager les princes d'Allemagne à s'unir pour arrêter tes progrès des Turcs.
Remarqaons en passant que Campani, en disant d'Ulric Hahn : uUor adal, semble afllrmer ainsi que cet imprimeur fut le premier & Rome.
lies éditions à la lettre R n'ont jamais de colophon.
Les deux Piutttrque ont une foule de fautes eommunei ; en Toioi quelques échantillons pris au hasard :
Le biographe d'Atticus dit de ce Romain : neque makbat uleitci quant obHvisei. u II n'était pas homme à préférer la vengeance au pardon. » Les deux derniers mots sont passés.
Dans la même vie, & la Un, il manque vingt-six mots. Ibidem : nullum abeàai homamenttim.
Vie de Phocion, au lieu de : in academia, machademia.
Vie de Pompée, dernier feuillet, au lieu de : Sophocleum iamàicttm, Sophlocheum iambiltium.
Vie de Brvtus, au lieu de ; Apollaniates, AppoUantei.
Dans l'abrégé de Y Histoire Romaine, abrégé qni se trouve déplacé au milieu des Vies des Hommes Illustres, on lit au lien de : Caria, Hellespontta, Cariaheles Pontus. Ibidem : l'époux de Zénobie est appelé d'abord Odoranus, ensuite Ordinatus, jamais Odenatus.
Dans la Vie de Virgile, Mantoue, la patrie du poète, s'appelle Montua; htcoliconan devient àucililorum; lambendo, lanniendo; eaniabrica, eandatrica
Ces fautes sont choquantes; mais il l'est davantage de les avoir copiées dans une édition subséquente, car assurément on a fait l'une de ces éditions d'après l'autre.
Voici maintenant des fautes dilTércntes :
Vie de Démoslhène, vers la fln, au lieu de Pkocertsi, Hahn imprime ^Aofftui et R vothensi.
Vie d'Antoine, au lieu de Situm loci, l'un met Sirum loci, l'autre Sipvm loci.
Vie d'Atticus, au lieu de ces mots : inpraesenti ulrum, l'un
a mpretratun^ Tautre impretratim^ mots plus que barbares, car ils ne sont d'aucune langue.
Le Z dans le Plutarque d*Ulric Hahn est représenté par un Ç muni d*un appendice inférieur en forme de cédille. Dans Tautre Plutarque ce Z est devenu tout simplement un Cy de manière que Zama s*y change en Coma, Zenobia en Cenobia^ Teribazus en Teribacus, etc.
Cette substitution d'un C à un Z est de la plus grande importance ; elle nous révèle laquelle des deux éditions est Taînée de Vautre ; c*est celle de Hahn qui a précédé celle hV R bizarre.
En effet, Coma et Cenobia ne pouvaient jamais se métamorphoser en Zama et en Zenobia; mais la forme bizarre du Z de Hahn se prêtait facilement à devenir un C, et par conséquent à faire changer Zenobia en Cenobia et Zama en Coma.
Voici une autre différence entre nos deux éditions, qui nous montre aussi laquelle est la première :
Au commencement de la Vie d'Aristote^ Hahn imprime avec raison : genus in Machaonem, . . . amyntam Macedonise regem. Voici ce texte altéré par notre imprimeur inconnu : genus in Macedonem, . . . amintam Machaonie regem.
Qu'on ne dise pas que Hahn a fait son édition après et d'après celle à riÇ bizarre et qu'il l'a corrigée; trop de fautes communes prouvent assez qu'il n'a rien corrigé. D'ailleurs il est plus aisé de se fourvoyer, car il ne faut que clore les yeux, que de corriger, car il ne suffit pas de les ouvrir, mais il faut encore les tenir ouverts. Il est donc plus logique d'attribuer une faute de plus à l'imprimeur inconnu, qui en commet tant, que d'en faire corriger une par Hahn, qui en corrige si peu.
D'après ces considérations, le Plutarque kVR bizarre est postérieure 1471.
Les lettres de ce livre sont loin d'avoir la fraîcheur et la pureté de celles de la Bible et du Rabanus. Le K majuscule
manquait apparemment dans la Biographie d'Alexandre. Au troisième verso (en comptant à partir du dernier), & la quatorzième Ugne, il fallait composer le mot Kale; on enleva la partie snpérieure du fameux Ji et cette lettre ainsi tronquée servit de K. Celte majuscule ne manque pas à Ulric Hahn.
Outre les innombrables et les énormes fautes communes aux deux éditions, il en est de non moins graves qui n'appartiennent qu'il la seconde, celle à 1'^ bizarre.
La Biographie d'A ilieus y est annoncée dans le titre comme traduite du grec: or elle est de Cornélius Népoi. Celle de Charkmagne, qui est la dernière, est aussi présentée comme une traduction de la même langue. Le mot barbare Unguagium relève dignement ces grossières erreurs.
Avant de prendre congé des deux éditions princepi de Plutarque, nous ferons remarquer combien Ulric Hahn a prodigué le papier pour la sienne. Le second volume contient six et probablement sept feuillets blancs; nous en compterons une douzaine à cause do pages et de feuillets restés blancs en grande partie. Ce volnme, ayant trois cents et quelques feuillets, il en résulte que le papier perdu est de presque 5 p. 100 en ne tirant que cent exemplaires ; perte considérable, et qui nous autorise k redire qu'on ne tirait vers 1470 qu'à très-petit nombre.
Le Sophologium va maintenant nous offrir un nouveau sujet d'étude.
LE SOPHOLOGIUM kU R BIZARRE.
Avant d'entretenir nos lecteurs de Tédition du Sopkologium à riS bizarre, il est indispensable de leur faire connaître le livre et Tauteur ; ils n*en comprendront que mieux nos développements typographiques.
L'auteur, Jacques Le Grant, de Toulouse et non de Tolède, appartenait à Tordre des Ermites de Saint-Augustin. Il naquît probablement vers i350. Prédicateur éloquent, il fut appelé à Paris. C'était au temps de la démence du malheureux Charles YI. L'odieuse reine Isabelle et son amant Louis d'Orléans, son beau-frère, étaient l'âme du parti des Armagnacs. Un parti rival avait dû se former ; c'était celui des Bourguignons, dans lequel Jacques Le Grant, oubliant que le règne du Christ n'est pas de ce monde, fut assez faible pour se laisser entraîner. Il est vrai que le jour de l'Ascension, en 1405, prêchant devant la reine et la cour, il osa reprocher à Isabelle son faste, ses mœurs dissolues, ses extorsions et tous les mauvais exemples qu'elle donnait du haut de son trône. Mais quelque temps après la mort tragique du duc d'Orléans, l'auteur de ce meurtre, le duc de Bourgogne, favori à son tour, excita une ligue des princes contre lui-même. Jacques Le Grant, alors devenu Armagnac, se chargea d'aller demander pour son nouveau parti des secours à l'Angleterre. Ainsi, ministre d'un Dieu de paix, il trempe d'abord dans les deux partis qui déchirent son
pays et ensuite il contribue à en préparer Finvasion par une nation rivale. Il en coûte cher d*être éloquent !
Le principal ouvrage de Jacques Le Grant est le Sopholxh gium. C'est une énorme et indigeste compilation d*un nombre infini de petits morceaux qu*il emprunte aux poètes, aux orateurs, aux philosophes, aux pères de TEglise. Il indique assez fidèlement le livre auquel il emprunte ; mais au lieu de se servir de renvois, il interrompt son texte par de continuelles répétitions de teste Ovidio, teste Tullio, etc., dont la lecture fait perdre patience. Gesi une immense mosaïque dont les innombrables morceaux sont grossièrement joints.
L*ouvrage se divise en dix livres, dont les trois premiers traitent de la sagesse, des sciences et de Tamour des vertus; les trois suivants des vertus théologales, des vertus cardinales et des sept péchés mortels ; le septième a pour sujet la mort; le^huitième, Tétat ecclésiastique; le neuvième, les princes et la noblesse; dans le dixième, Tauteur considère les autres classes de sujets.
Dans la dédicace d*un ouvrage au duc d*Orléans, il s'exprime en ces mots :
« J'ai fait ce livre-ci en français, lequel premièrement « j'avais composé en latin, et est appelé YArchiloge-Sophte, (f qui vaut autant à dire comme : le livre qui principalett ment parle de Sophie, autrement dite Sapience ; car eu a ce livre, à mon pouvoir, premièrement parlerai de toutes CI les sciences dont Dieu m'a donné aucune connaissance, et « puis après de toutes vertus, et finalement de tous états. »
Un autre ouvrage français du même auteur, le Livre de Bonnes Mœurs, enseigne les remèdes contre les péchés mortels et les règles à suivre dans les différents états.
Ainsi les deux ouvrages français reproduisent plus ou moins fidèlement le Sophologium,
On imprima souvent ce livre au xv* siècle; L. Hainen énumère quatorze éditions. Il fut un des premiers produits de la presse parisienne. Ulric Géring, Martin Grantz et Mi-
chel Friburger en donnèrent trois éditions. Ia Livre de Bonnes Mœurs fut même traduit et imprimé par William Gaxton, à la prière d'un ami intime et de vieille date (1), de William Praat.
Signalons, en passant, la faveur dont les ouvrages du genre de notre Sophologiwn jouissaient au moyen âge. Il ne fallait pour les faire qu'une paire de ciseaux, et Ton n*avait qu*à ouvrir le livre au hasard pour y lire quelque passage intéressant. L'auteur et le lecteur étaient de complicité dans la paresse.
Faisons-nous mieux vers la fin du xix* siècle?
Toutefois frère Jacques Le Grant a souvent la main heureuse dans ses citations. Celle-ci, qu'il emprunte à Cicéron {pro L. Corn, Baibo XX), peut-elle être trop souvent rappelée?
Assiduus usus uni rei deditus, et mgenium, et artem sœpe vincit, 49 v (2). « La pratique assidue et passionnée d'une (( seule chose mène souvent plus loin que le génie, aidé tt même de la théorie. »
Il avait observé la forme si légère et si gracieuse des cristaux de la neige quand il disait, 56 :
Nives cadunt sub forma stellarum ab influxu stellarum. n La tt neige tombe en forme d'étoile à cause de l'influence des « étoiles. »
Si Texplication est fausse, l'observation est vraie.
On a souvent cité Swift, disant : Laws are Itke cobwebs, which may catch small flies, but let wasps and homets break tkrough. Cette comparaison des lois et des toiles d'araignées se trouve dans le Sophologium, 105.
Cet ouvrage relevait, dès le xiv* siècle, cette pensée de
(1) Nous tradaisoDs ainsi ces moto da prologue : my synguler f^ende and of olde knowiege. M. W. Blades les entend autrement (t. ii, p. 191).
(2) Les nombres, sans autre désignation, sont le numéro du feuillet recto; un ▼ ajouté indique le verso.
Publius Syrus, que VEdinburgh Revietv a choisie pour devise :
Judex damnatur cum nocens absolvitur, 78 v. « Le juge qui « absout un coupable se condamne soi-même. »
Nous ne citerons pln& qu'un emprunt fait, sans doute, à ce vieux recueil :
Pascal a dit : « Le monde est une sphère infinie, dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » [Pensées, Connaissance générale de l'Homme.)
N'est-ce pas la paraphrase timide de ces paroles du Sophologium ii, v : Deus est sphera cujtacentrum est ubique et drcumferentia nusquam.
Donnons maintenant le signalement typographique de notre édition hVR bizarre.
C'est un volume in-folio de vingt-quatre cahiers : quinze de cinq feuilles, huit de quatre et un de trois, ce qui fait 220 feuillets. Au cinquième cahier il n*y a que neuf feuillets, et les deux derniers sont blancs; cela donne 217 feuillets imprimés.
Les pages sont à longues lignes ; la surface de chaque page est triple au moins de la surface imprimée et contient trente-cinq lignes. La force de corps est, on se le rappelle, de quatorze points typographiques; les marges sont vierges.
Le petit nombre de lignes, la grandeur du caractère, le papier prodigué dans chaque page et dans chaque exemplaire, ce sont là autant d'indices d'une haute antiquité. Il en est d'autres encore et beaucoup plus significatifs.
On est tout surpris de rencontrer une page entièrement nlanche; c'est le recto du feuillet 97. Rien ne justifie cette vaste lacune, et même rien ne nous Texplique. Elle est évidemment une défectuosité, et nous aurons à en parler encore un peu plus loin.
Au feuillet 26 v, en parlant de l'invention de l'alphabet, l'auteur dit que ce fut le maître d'école Salluste qui introduisit la consonne k; cette lettre manquait au compositeur,
qui en improvisa une de cette façon : il prit un 1 et un i ; il évida le milieu de Ti, supprima le point et, de ces deux signes rapprochés forma son U tant bien que mal.
Voici une faute moins grave, mais qui nous révèle Tincurie de certains correcteurs du xv* siècle. Frère Jacques nous raconte comment la belle Phrynô perdit le pari qu'elle avait engagé avec de jeunes Athéniens de séduire le sage Xénocrate, et comment elle refusa d'en payer le montant. c( J'ai parié, disait-elle, d'un homme, non d'une statue. » Dans ce récit on voit le mot limmobilitatis, qui n'est pas latin ; mais dans la ligne qui suit se lit le mot capituum^ auquel il manque précisément / qui est allé s'égarer plus haut.
Dans notre second exemplaire de cette édition cette faute n'existe pas. Il est certain que la balle enleva la lettre l, que l'ouvrier remit au hasard dans une autre ligne et à un autre mot.
Mais nous allons voir les fautes foisonner d'une toute autre manière.
Nous possédons trois exemplaires d'une édition du Sophologium qui présentent, avec celle dont nous venons de donner une légère idée, les plus singulières ressemblances, et, en même temps, les non moins singulières différences. Sonielles successives? Non. Nous allons le démontrer. Ce sont deux sœurs jumelles.
Faciès non omnibus una, Nec diyersa tamen ; qualem decet esse sororam.
« Sans avoir toutes le même visage, elles ne laissent pas de a se ressembler; c'est la ressemblance qui convient à des « sœurs. )) Ovide n'aurait pas autrement parlé de nos deux éditions si, au lieu de Néréides, il avait dû les décrire.
Indiquons d'abord le moyen de les distinguer l'une de l'autre. Dans le colophon de lune l'ouvrage est appelé Zophilogium, et on lit fxliciter; dans le colophon de l'autre il est appelé Zopihlogium, et on lit féliciter. Dans le texte du
premier les mots latins si nombreux, terminés en tia^ tio, sont presque toujours terminés en cm, cio. Dans Tautre édition ces mêmes mots sont en général bien épelés. Nous désignerons, pour cette dernière raison. Tune des éditions par la lettre G et l'autre par la lettre T.
Le signalement que nous avons donné plus haut de G convient à T.
Les 434 pages des deux éditions se correspondent ligne pour ligne, et cependant le nombre de ces lignes dépasse 15,000. Nous verrons bientôt une insignifiante exception.
En tête des éditions G et T il y a cinq pages de tables frappantes à la fois et par leurs ressemblances et par leurs différences.
A la troisième page, on a oublié d'indiquer le chapitre lY, De Misericordia et JustiHa, et on a joint ce titre au suivant,
De Temporantia {sic). Il en est résulté que les n** 4, 5, 6,
16 de la table sont dans le livre les n°' 5, 6, 7 17.
Erreur pareille page 5, où on a passé le titre De Juvenibus et eorum Statu, sans même le joindre au titre suivant. Ainsi à 8, 9, 10, 16 il faut substituer 9, 10, 11, 17.
Le titre du chapitre De fidelitate Militum dans la table est devenu De fidelitate Principum, faute qui n'appartient qu'à la table et non au texte.
Ge qu'il importe de remarquer, c'est que ces fautes sont communes à l'une et à l'autre éditions.
Il y a dans le texte de G et dans celui de T un nombre immense de fautes identiques. En voici d'abord quelquesunes résultant de la prononciation vicieuse du lecteur ou anagnostes qui dictait aux compositeurs :
6 V olovemo pour olopherno
9 V velud — velut
19 V commendator — commentator
28 V faccam — vaccam
58 V élevantes — elephantes
65 V seperatus pour separatus
69 V pravio — bravio
87 bumnam — humanam
— temporare (grand nombre de fois) — temperare 76 fellere — vellere
98 vastum — fastum
lOâ V tbedalli — dœdalii
— saguis (très-souvent) .... — sanguis 127 fasculum — vasculum
137 Grecoum — Grecorum
139 vestalibus — festalibus
140 vetorem — fœtorem
159 zenonensem — senonensem
Parfois la prononciation germanique du lecteur change absolument le sens de la phrase. Ainsi on lit, page 90 : discite apcUeis, « que la paille vous instruise, » au lieu de*: discite ab aliis, o que l'exemple des autres vous instruise» »
Voici d'autres fautes identiques dans Tune et Tautre éditions. Elles font voir clairement que Vanagnostes dictait aux compositeurs d'après un manuscrit qu'il ne savait pas toujours déchiffrer :
84 trito au lieu de certo
— omnium .... — ahnimium 95 V verum — rerum •
135 sceleris .... — sterilis
146 V Eortiorum. ... — Fortiorum
215 V scepturatis floridis . -^ scripturarum floridis
Voici quelques noms propres que les deux éditions nous offrent écorcbés identiquement :
4 V necau pour Neckam
5 V Caralo — Carolo
31 V amthomato — a Nicomacho
76 arissippns — Aristippus
95 V gustius . .
— Quintorcins.
90 V Anaragoras
107 V Suffodes. .
130 Xenason. .
— Unis , , .
206 V Scalpharius.
310 Hardocus
pour Justinus
— Quintus Cartias
— Anaxa garas
— Sa p h odes
— XenophoD
— Cyrns
— Calpurnius
— Herodotas
Nous ne citerons plus qu'une classe de fautes identiques ; leur énormité ne permet nullement de croire qu'on ait jamais pu les admettre dans une seconik édition : 4i V pccudinibus... aratronim pour pecudibus... aratorom
6t rationi —
78 V spospondit —
82 V Iiumananiorcm ... —
89 empturnus —
101 V tanto temporo .... —
109 praïsummant .... —
110 Aiinudare —
1 10 V gnotos olitos . . . . —
114 Niserrima —
133 V posterioritate gloriœ ser-
vamns —
140 V delibitat —
143 Rurpitur , —
141 prœdictam architam tl-
rantinum —
154 V instrure —
201 peregrina^^nium ... — Ovide dit : Quoi bona tune kabm Il Autant de biens j'eus autrefois, autant de peiies je déplore <i aujourd'hui. » Voici comment les deux éditions défigurent ce pentamètre : Quod bona tune humt toi modo damna fieo, 143 V.
Romani
spopondit
humaniorem
emptunis
tantopere
prsesumant
abnndare
gnothi seauton
Miserrima
[viamus posteriori gloriœ serdebilitat Rumpitur
[tarentinum pro^dictum architam instruerc peregrinagîum tôt modo damna fleo.
On connaît cette belle stance d*une ode d*Horace :
Non poBsideDtem multa vocaveris Rfîcte beatum ; rectius occupât Noraen beali, qui Deorum Muneribus eapienter uti, Duramque callet pauperiem pati.
« Quel abus d'appeler heureux le possesseur de grandes (( richesses! Ah, donnez plutôt ce nom au mortel qui use en « sage des dons des Dieux et qui sait endurer les rigueurs (f de la pauvreté. »
En voici le commencement tel que les deux éditions s'entendent à le rendre méconnaissable : Non possibilitatem multant notabisid est recte beatum, • . .
Le titre même de l'ouvrage, Sophologium^ n'est jamais écrit ainsi. Les deux premières fois que C l'emploie il l'épelle Zophilogium; la troisième, il l'épellc Zophologium; la quatrième, Sophilogium^ et — ce qu'il importe de remarquer — T commet les mêmes fautes, aux mêmes endroits. Ce n'est que dans le colophon que T a trouvé une cinquième variante, Zophihlogium, G s'en est tenu à Zophilogium.
Il est encore une autre espèce de ressemblance frappante entre nos deux éditions. Il y a dans l'une et dans l'autre quelques pages où les abréviations fourmillent; ces pages prennent alors une physionomie si différente de toutes les autres que l'œil le moins typographique ne manque jamais d'en être surpris. Telles sont huit pages entre autres. Eh bien, elles sont de même rang dans les deux éditions, et appartiennent aux feuillets 56 et 57, 146 et 147.
Le lecteur sait combien rare est l'emploi des diphthongues se, œ dans les manuscrits- du moyen âge et dans les livres imprimés au xv® siècle. Il en est de même dans notre Sophologium. Cependant, à la page 34 v, dans le chapitre de l'astronomie, le mot cœlum est imprimé cinq fois avec œ. Il est vrai qu'il est imprimé celum deux fois dans cette même page ; mais, ce qu'il est utile de remarquer, dans nos deux éditions, c'est précisément aux mêmes endroits que sont
employées les mêmes variantes. Il en est de même de la page 11 y. Elle offre d'abord, dans G et dans T, cinq fois de suite le même mot cœlum^ puis une sixième fois il est écrit celum, et enfin une septième et dernière fois cœlum.
L'emploi, beaucoup plus rare, du signe q (surmonté d'un petit e), pour représenter cre, ne se rencontre guère qu'aux feuillets 56 et 57 (feuillets chargés d'abréviations), mais il est cinq fois dans l'un et cinq fois dans l'autre.
Que le lecteur veuille bien nous croire quand nous lui disons que nous sommes loin de lui avoir donné toutes les preuves d'idendité des deux éditions, et quand nous ajoutons que, malgré ces marques innombrables d'identité, les deux éditions diffèrent typographiquement Tune de l'autre. Nous allons du reste lui présenter quelques-unes des différences dont nous parlons.
Frère Jacques Le Grant cite ce pentamètre de YEpitre de Phèdre à Hippolyte :
Hœc(reqmes) réparât vires, fessaque membra novat, a Le re- (c pos répare les forces et rend aux membres fatigués leur « vigueur. »
G estropie ainsi la fin de ce vers : fessusque membrahiliter novat. T est moins féroce : fessàqtte membra rénovât, 16.
A la page 92, T donne assez correctement ce passage du septième livre des Métamorphoses :
Faciès stasque jiibebat Credere adalterium ; prohibebant credere mores.
(( Elle est si belle, elle est si jeune, que je soupçonne Pro- « cris de m'être infidèle ; mais sa vertu fait taire mes soup- « çons. »
Voici l'incroyable galimathias de G :
Factens xtasque jus vtdebant adulterium credere prohibebant in ore, 92.
A la page 96 v, notre compilateur cite Justin, qu'il appelle Gustius. Il s^agit de Gynégire, qu'il baptise du nom de Tbemistodes^ et de la bataille de Marathon, devenue prœlium
maratorium. Gynégire a perdu la main droite, ensuite la main gauche. Qua rursus amissa, ajoute Fauteur.
T a ces trois mots; G les a passés. Cette différence est importante; elle contribue a prouver que Fédition G n'a pas servi de modèle à Fédition T.
Remarquons aussi que la lettre k, qui manque à la page 26 V de G, se trouve correctement imprimée à la même page de T ; cette lettre y a même un air de fraîcheur et de finesse que n'ont pas les autres lettres. G*est sans doute un k que Fon venait de graver et que Fon n*avait pas encore fondu, puisqu'il ne devait paraître qu'une seule fois dans le Sopkologium.
Voici une liste de fautes qui n'appartiennent qu'à G :
15 intendundunt .
. au lieu de intendunt
17 V splendiderunt .
splenduerunt
25 V immitemur . .
innitemur
— infusemnt . .
usi fuerunt
27 catululus. . .
catulus
27 V sysogissimis
syllogismis
64 V enumeraverunt
evanuerunt
65 V numeranda . .
miranda
72 peccatoribus .
pectoribus
82 V omnibus. . .
nullis
92 V cogitaciciones .
cogitationes
95 fortido . . .
fortitudo
i05 inDei . . .
hodie
115 V peccatoribus .
pectoribus
133 V potestt . . . .
potest (deux fois)
146 microsmo . . .
microcosmo
173 V libibidinem . .
Aâ t» « « •
libidinem
positeur de Fédition G ajoutait et retranchait des syllabes aux mots, mettait une lettre pour une autre, un terme pour un autre, lâchait le solécisme et le barbarisme, sans même
s*en douter. II est évident qa'il.n*a commis tant de fautes énormes que parce qu'on lui dictait le texte qu'il avait à composer. On dictiiit mal ; il entendait mal et devait composer mal. En lisant sa copie j il eût évité ces fautes :
Num eertior aure arbiler est oculus,
« II est plus sûr de s'en rapporter aux yeux qu'aux oreilles, » dit notre Sophologium lui-même. (p. 92.).
Nous allons parler maintenant d'une différence beaucoup plus considérable. Nous avons déjà signalé la page blanche du feuillet 97 de l'édition C. La page du même rang de l'édition T est aussi presqu' entièrement blanche; elle ne compte que treize lignes au lieu de trente-cinq. Ces treize lignes suffisent à peu près pour prévenir le mauvais effet que la même page produit dans l'édition de C. On voit aisément par quels moyens T est parvenu à éviter la page entièrement blanche. II n'a donné aux six pages qui précèdent la page blanche que trente-quatre lignes au lieu de trente-cinq ; il a fait plus courtes les lignes de ces mêmes pages ; il place les titres des chapitres xni et xiv entre deux lignes blanches ; il évite les abréviations; c'est ainsi qu'il arrive à donner treize lignes à la page 97.
Il est évident que C, dont la page 97 est entièrement blanche, n'a pas pris pour modèle T, qui a soigneusement évité cette choquante anomalie.
En effet, C, copiant T, n'avait rien à changer aux six pages qui précèdent le feuillet 97, et pouvait éviter ainsi sans peine un énorme défaut. Si T lui eut servi de modèle, il aurait donc perdu sa peine et son, temps à remanier les six pages et les treize lignes de T pour en arriver à interrompre, par une page blanche, une série de 434 pages, toutes imprimées dans son prétendu modèle.
Nous avons vu plus haut que T n'a pas copié G. Nous pouvons donc affirmer, au sujet de ces deux éditions, que l'une n'a pas copié l'autre.
Voici notre conjecture pour rendre compte de la page blanche : Cette page avait été remplie par un double emploi qu'il fallut supprimer; mais quand on le constata le cahier était fini; il fallut donc supprimer cette page. Le compositeur de rédition T remania les six pages afin de refouler treize lignes dans la page 97. Celui de G négligea d'en faire autant.
On voit maintenant pour quelle raison, surplus de i 5,000 lignes, il n'y a que celles de sept pages qui ne se correspondent pas identiquement.
Les éditions G et T n'ont pas servi de modèle l'une à l'autre, et cependant elles ofTrent d'innombrables ressemblances ; donc G et T n'ont pu être que composées simultanément, sous une seule et même dictée.
L'importance dont sera bientôt pour nous cette conclusion nous autorise à la fortifier par d'autres considérations.
1° Un de nos exemplaires de l'édition T diffère de l'édition G, ainsi que cela doit être, dans toutes ses pages. Il y a cependant une exception. Les feuillets 147 et 154, formant une même feuille, au lieu de différer dans G et dans T, sont identiques. Ainsi T, à qui manquait cette feuille, l'a empruntée à G pour en compléter un cahier. Quoique cette feuille soit certainement empruntée à G, elle offre, à sa première ligne, une faute qui n'est pas dans G, où elle a été corrigée. G'est le mot a^opiis^ au lieu de corpus. Nous avons constaté qu'en touchant la forme avec ses balles, l'ouvrier enlevait quelquefois une lettre et la replaçait, ou bien corrigeait une faute légère, telle que celle de cropuSy avant de placer la forme sous la platine. Voici un empinint du même genre, mais beaucoup plus important : Dans un de nos trois exemplaires T il manquait apparemment le troisième cahier. En effet, T a emprunté ce cahier à G, afin de compléter le volume. Ainsi sur nos trois exemplaires T un seul n'a rien emprunté à G. De pareils emprunts se font-ils entre deux éditions que séparent évidemment plusieurs années?
Et ne devienneot-ils pas tout naturels quand Icf deux éditions sont, ainsi que nous le démontrons, deux véritables sœurs jumelles, pouvant, sans que le lecteur vulgaire puisse s'en douter, jouer le rôle l'une de l'autre?
2* Dans G et dans T le cinquième cabier n'a que neuf feuillets, an lieu du nombre normal dix ; de plus, la page 48 V, qui appartient à ce cahier, est hérissée d'abréviations dans l'une comme dans l'autre édition. Le diagramme G montre la section du cahier de l'une et T celle de l'autre :
On voit que le feaîllet isolé occupe une place diCTérente. Ou'une édition postérieure s'astreigne ù reproduire tant d'abréviations fatigantes et à supprimer un feuillet que la première édition seule nvait un motif de supprimer, voilà ce que le simple bon sens ne saurait jamais croire. La dictée despotique de l'anagnostes peut ^eule en rendre on compte raisonnable et satisfaisant.
3° Les 110 feuilles de G offrent quatre-vingt-treize fois pour filigrane la lettre I^ et dix-sept fois la tète de taureau. Les 110 feuilles de T offrent cent fois pour filigrane la mémo lettre P. De plus, c'est dans les trente-huit derniers feuillets que les deux éditions ont l'une et l'autre le moins de P. Nous avons constaté ces faits sur nos deux exemplaires de G et nos truis exemplaires de T. Cette prédominance du filigrane P dans les deux éditions et sa rare apparition pi'écisément dans les derniers cahiers de l'une et de l'autre furti- ' fient notre assertion que ces deux éditions sont contemporaines dans la signification la plus rigoureuse de ce mot.
4' Nous n'indiquerons plus qu'un fait de quelque importance au sujet des éditions G et T du Hophologium. Le livre
— Base décompose en vingt-quatre cahiers. Voici combien de feuillets contiennent ces eahiers dans les éditions G et T :
Nous voulons, en présentant au lecteur ces deux séries de nombres parfaitement identiques, le mettre à même de prononcer sur le synchronisme des éditions C et T. Les nombres 6, 8, 9 et 10, termes de ces deux séries, y figurent le même nombre de fois et y occupent les mêmes rangs. Etait-il besoin de s'astreindre si rigoureusement à reproduire une seconde fois une distribution qui n*avait sa raison d*être que dans une première édition ? Et Tidentité saisissante de ces deux séries ne démontre-t-elle pas victorieusement que les deux éditions G et T du Sophologium se composaient, s'imposaient et s'imprimaient simultanément ?
Ainsi c'est la dictée que faisait l'anagnostes aux compositeurs qui rend compte des ressemblances; quant aux différences, il devait s'en produire. Chaque compositeur entendait la dictée et la comprenait suivant qu'il avait l'oreille plus ou moins fme, l'intelligence plus ou moins vive. Les listes des fautes différentes nous font voir que T composait beaucoup moins incorrectement que G.
Nous avons entretenu nos lecteurs assez longuement do ce Sophologium pour deux raisons :
i® L'Histoire des Origines de l'Imprimerie doit révéler, quand elle a suies découvrir, les procédés primitifs en usage chez les patriarches de l'art. Il ne suffit nullement de se contenter de dire avec indifférence, comme Auguste Bernard (u, 387), au sujet de la Bible de Quarante-deux lignes (de l'an 1462) : a Les changements qu'a subis ce livre sont con- « sidérables. » Le même auteur (p. 280) dit des Epiires de Saint Jcvùme : « Je ne puis deviner le motif qui a porté « SchoifTer à réimprimer une portion de cet ouvrage. » Les différences signalées dans les exemplaires de ces deux im-
portants ouvrages valaient bien la peine qu*au lieu de renoncer à en deviner la cause on s*appliqnât à la découvrir.
^ Afîn de parvenir à trouver cette cause, il n y a pas d*autre moyen que la comparaison minutieuse des exemplaires qui offrent ces dilTcrences. Nos patientes recherches nous ont procuré trois exemplaires de T et deux de G. G*est grâce à la léunion de ces rares incunables qu'il nous a été possible de remonter à leur véritable origine. Or, cette réunion est plus rare encore que les exemplaires eux-mêmes. En efTet, on vend maintenant les doubles de ces livres précieux, et en les dispersant dans les différentes bibliothèques, on rend la comparaison radicalement impossible. Cependant il ne reste plus guère aux bibliographes sérieux, qui veulent jeter quelques rayons de lumière sur le berceau de rimprimerie, qu'un seul moyen d'y parvenir : c'est l'étude attentive, et surtout l'étude comparative des incunables. Sans parler de la Bible de 1462 et du Saint Jérôme de 1470, qu'ils comparent minutieusement, par exemple, les deux nationale, n^' *6,405 et *6,466 de L. Uain. D'après le peu qu'en dit ce bibliographe, il est probable que ces deux éditions sont synchronîques. Nous pouvons conjecturer qu'il en est de même des deux éditions des Traités de Droit qu'indique L. Hain, *i 1,479, *11,480. Nous ne possédons que la prc- .mière, dont le caractère est identique à celui du Lis Christi et Belial, a l'exception de quelques majuscules initiales. Le Lis Christi est interligné ; les Traités de Droit ne le sont pas. Le cataAgue du docteur Kloss indique aux numéros 275, 276, 277 trois prétendues éditions du Confessionale Antonini. Nous n'en possédons, par malheur, qu'une seule jusqif à^ce jour; mais il nous semble très-probable que ce sont enc#re trois éditions synchroniqucs.
Sans parler de celles que nous avotis étudiées dans les Lettres d'un Bibliographe, nous pourrions en indiquer plusieurs autres.
La comparaison de nos cinq exemplaires du Sophologium ne pouvait manquer d'être longue ; nous serons plus rapide dans ce qui nous reste à dire de quelques autres livres à l'iS biazrre.
L'un des plus rares des ouvrages qui nous occupent est assurément celui de Pétrarque, intitulé : De Vita Solîtaria.
Depuis tantôt vingt ans nous le guettions dans les nombreux catalogues français, anglais, allemands qu'on nous adresse, sans jamais Ty rencontrer. Enfin, le 14 décembre dernier, on le mit aux enchères à la salle de vente de la rue des Bons-Enfants.
Sans doute, aussi recherché que rare, ce livre excita une lutte ardente parmi quelques passionnés connaisipurs, et ce ne fut pas sans joie que nous en devînmes possesseur, bien qu'il nous coûtât au moins autant de francs qu'une année bissextile compte de jours.
Nous regrettons cependant qu'un autre livre de Pétrarque, le dialogue Z)e Cfmtemptu Mundi, imprimé avec le même caractère et relié avec notre De Vita Solitaria, en ait été arraché par une main ignorante. Le lecteur se souvient que nous n'avons fait qu'un seul article de ces deux ouvrages de Pétrarque, malgré l'autorité de Panzer, qui les place chacun à part dans son dénombrement des livres à l'iÇ bizarre. Nous avons reconnu avec plaisir que des siècles avant nous on avait déjà adopté cette manièijjf de voir, puisqi(*on les avait reliés ensemble.
Pétrarque composa le traité De Vita Solitaria dans la solitude de sa petite maison, auprès de la fontaine de Vaucluse. 11 le dédie à Philippe^Patha, évêque de Cavaillon, qu'il appelle « un petit évêque mais un grand homme. » La Sorgues et Vaucluse, sa source, se trouvaient sur l'étroit territoire de son évêché. Pétrarque lui envoya son ouvrage en i365. Cet évêque devint patriarche de Jérusalem et cardinal.
Pétrarque, dans la préface qu'il lui adresse, lui apprend que c'est pendant le Carême et la Semaine Sainte d'une année qu'il a composé le Traité de la Vie Solitaire y et que s'il a dû lui faire attendre dix ans Tenvoi de cet opuscule — c'est le terme qu'il emploie — il faut s'en prendre surtout aux lenteurs des copistes qui nous promènent de promesse en promesse, sans jamais les tenir :
a Je n'en ai pas, dit-il, gardé un souvenir fidèle, mais laissant de côté les vieux sujets de plainte, ce ne fut qu'après avoir fait recommencer dix fois au moins la copie de ce petit livre que je trouvai un prêtre dévoué qui parvint enfin à l'achever à grand'peine. Son écriture n'est pas travaillée et tourmentée, mais elle convient à notre âge et même, selon moi, à tous les âges. Les jeunes gens, toujours étourdis, vains admirateurs de la frivolité, contempteurs des choses utiles, ont pris Thabitude d'écrire en petites lettres serrées et indéchiffrables, dont ils se font gloire. Ce ne sont que monceaux et kyrielles de lettres, serrées, superposées et comme à cheval les unes sur les autres, œuvre de confusion, que le copiste, s'il venait bientôt à la rencontrer, aurait peine à lire lui-même. Aussi pareille emplette est-elle pour l'acheteur bien moins un livre qu'un grimoire indéchiffrable. I)
Ces plaintes et ces reproches qu'adressait Pétrarque aux copistes près d'un siècle avant l'invention de l'imprimerie ont dû inspirer aux génies inventeurs du xiv*" siècle le désir de trouver un procédé moins imparfait que l'écriture pour la multiplication des livres. Le résultat de ces tentatives fut, sans doute, la xylographie, ce précurseur de la typographie.
Le nom de Pétrarque rappelle invinciblement celui de Laurc. Il est surprenant de voir comment l'amant platonique de cette chaste beauté parle de la femme dans son Traité de la Vie Solitaire.
Cet ouvrage se partage en deux livres; le second ne con-
tient guère que de courtes notices des plus célèbres solitaires ; c'est Adam, on doit s'y attendre, qui marche en tête du long cortège. Voici les quelques lignes que lui consacre Pétrarque :
(( Pour commencer par le commencement, Adam, ce père universel du genre humain, tant qu'il fut seul, fut la plus heureuse de toutes les créatures; il en devint la plus misérable dès qu'il eut une compagne. Seul, il marchait dans sa force ; marié, il succombe et tombe. Seul, il était citoyen de la patrie bienheureuse ; marié, il commença le triste pèlerinage de l'exil. Seul, il vivait en repos et en joie; marié, travaux et douleurs Taccablenl. Seul, enfin, il eût été immortel; dès qu'il eut une compagne il courut à la mort. Voilà donc, dès les premiers jours du monde, un éclatant, un insigne présage de ce que devaient espérer ses descendants de la société de la femme ! (40 v.) »
Un peu plus loin (44 v) Pétrarque, après avoir cité un passage de Saint-Ambroise , ajoute ces très-sévères réflexions :
u L'amant de la solitude n'a pas à redouter de poison plus mortel que la femme. Sa beauté est d'autant plus à craindre et d'autant plus funeste qu'elle charme davantage. Je ne dis rien de son caractère, pétri de caprices, ennemi implacable du calme et du repos. Tu cherches le repos? Eh bien, gardetoi de la femme, cette officine de procès et de tourments. Rajement le même toit abrite femme et repos. Le poète satyrique l'a dit : « Le lit nuptial est l'asile des procès et des « querelles et la couche de l'épouse n'est pas celle du som- « meil » Etre sejil. la nuit surtout, en silence, en repos, en liberté, dans son lit solitaire, est-il plus grand bonheur?
« Ainsi rien de plus heureux que le célibat et rien ne sied mieux au célibat que la solitude. toi qui fuis la querelle, fuis donc aussi la femme ; ou n'évite l'une qu'en évitant l'autre. La femme, fut-elle, chose rare, du plus doux carac-
If-iv, il :>iirnt do «n présonco, il aufflt mOmc de son ombre, pour miir«*. Si tn m'ou ci-oi;», lu 6vitoras de lu voir, tu 6vi- U'va* dt* lVnU'udr<>, ft dn, qui cherclics la paix do la soliliiili'. Kviti'-ln, jo ne tUs pas comme la couleuvre, mais foinuio le i-0}!;ai'd et le Kifdeniont du basilic. L'ccil de la fonnno Ine comwo ru'il du biLMlic; elle tue .si victime avant uu^me de l'atteiiidiv. N'en doutez pas, c'est à la Tcmme plu- UM im'i\ nous (iHÎl faut nppliijuer ces deux vers où Virgile, it pwpos de ctt^iUurvs fort diffi^reiites, dit pcut-èlrc avec «ut«t)t do vi^mU'' ipie d'ii-prt»pos ;
l*T\'» il'i'Ui- il foiiil (("iinHinr; il eriv tri?l* et s^ïnibrr.
Kl iii^iifTi' hf i-nus (1 la ver\liirf ti l'.•n>^^^•,
« (,*u'il SHtlis»' d"»H simple rx-iiard p.iur ahiitlre ot dôlruire lo> ri>ï\>'s du ei>ip> e1 di- IMme, vi'ilà co ijir.m peut dire «s- Mm^menl de Ions veiiv .;«! de\i<uuont l.i prvio de co Ilêau diHi«i\îHl; ut.ii* >iYii-^iV eut tli: lîe* h'tuîiîi-s et non di"* O^'Ui-iois el dis t.mïx\;H\. f,,;*- c- :".\m loe.r f.i;' ."ub'iior les t.ivî- el U"> pir,t:!ti->, i> .•,îîi oos v»'rvc.'»\:i-.;,;r,iion:-i'.s mioux
>^sUic::.';»- eiu^Ar.uu-v-t-s de U fs— .-.mv. *^ ;".À, *<■', a mi-i. ce i;-^.' :,ttJ o>..v;.,':u i\>.'.u de i:.i:\îcr saîv.: fî -lUrcoiv-rps
quels étaient les sentiments de mon cœur : Il me semblait que toutes les feuilles qu*agitait le vent, que tous les ruisseaux des sources d'alentour unissaient leurs voix et leurs murmures pour me dire : Pétrarque, voilà de sages conseils, voilà de bons avis, voilà la vérité. »
Voici le signalement typographique du livre :
Il contient quatre-vingt-neuf feuillets, formant dix cahiers, dont les nombres des feuillets respectifs sont : 10, 10, 8, 8, 10, 10, 11, 8, 8, 6. Nous savons que les pages ont trentequatre longues lignes ; cependant le feuillet 67 v en a trentesix, et ces lignes ont 4 millimètres de plus que toutes les autres. En outre, cette même page a — de même que les cinq qui la précèdent immédiatement — beaucoup plus d'abréviations que les autres. Enfin cette page 67 v termine un cahier. On peut conclure de ces détails que le cahier suivant était déjà composé, et que cet ouvrage, ainsi que plusieurs autres de la même famille, se composait et s*imprimait simultanément par plusieurs ouvriers.
La dernière page recto de Touvrage offre un moyen victorieux de réfuter Fincroyable paradoxe du bibliographe qui prétend que Ton imprimait l'une après l'autre toutes les pages des premiers livres. S'il en eût été ainsi, il aurait donc fallu, dans le cas le plus favorable — celui d'un in-folio, tel que notre Pétrarque — ajuster quatre fois différentes chaque feuille dans la frisquette, au risque de la salir, de la déchirer et d'en rendre les marges inégales. En disposant les formes d'une manière convenable, une fois pour toutes, on évitait aisément des inconvénients aussi graves.
Il faut d'ailleurs en convenir, la feuille entière constitue, * jour ainsi dire, une véritable unité typographique; aussi l|s premiers inventeurs s'appliquèrent-ils histinctivcment k ûnp rimer à la fois les deux pages in-folio et à chercher à nfcdrc la platine assez grande pour les imprimer d'un seul coup. S'ils n'y réussirent pas de suite, ils n'y renoncèrent jamais. ;
Voici du reste le fait que nous signalons plus haut et qui démontre que Ton n'imprima pas notre Pétrarque page par page : le dernier recto, au lieu du nombre noimal de trentequatre lignes, n*en contient que vingt-huit, suivies d'une ligne de cadrats. Il fallait donc, afin de remplir la forme, ajouter cinq lignes de plus de cadrats. N'en ayant sans doute pas sous la main, le compositeur prit cinq lignes déjà toutes composées et justifiées et les plaça dan3 le vide qu'il voulait combler. Ces cinq lignes, encore dépour\'ues d'encre, n'en ont pas moins laissé leur empreinte parfaitement visible et lisible. Seulement, pour les lire sans peine, il faut placer en haut le bas de la page où elles se trouvent, le compositeur ayant renversé ce faisceau de cinq lignes en l'introduisant dans le bas de sa dernière page. Une fois la retiration des pages H et 2 de ce cahier terminée, il reporta ces cinq lignes à leur place légitime.
Or — et c'est ici le fait intéressant — ces cinq lignes sont précisément les dernières du recto immédiatement précédent.
Il est donc évident que la neuvième page du cahier était déjà composée quand on composait l'avant-dernier recto (la onzième page), et qu'elle n'a été imprimée qu'après la onzième.
Notre exemplaire du même ouvrage nous offre encore l'occasion d'une remarque intéressante : on voit à la page 74 V le résultat peu flatteur d'une énorme erreur en typographie ; ce verso a reçu deux fois la même impression, toutes les lignes se recouvrant presque les unes les autres. L'une des impressions déborde à gauche, l'autre à droite d'environ 5 millimètres; l'une et l'autre sont d'un noir égaleraient intense ; on a donc encré deux fois différentes de suite la même forme. On comprend sans peine que cette page offre un aspect fort disgracieux et qu'il soit à peu près impossible de la lire.
* Ce qu'il importe de remarquer, c'o»t que le recto 79, im-
primé en même temps que ce verso 74, se montre régulièrement imprimé. Nous en pouvons rigoureusement conclure que la platine n'était pas assez grande pour imprimer deux pages à la fois et que par conséquent on faisait usage d'une presse u deux coups.
Il est dans cette édition de la Solitude de Pétrarque une autre anomalie remarquable : elle est relative à ces lettres directrices, imprimées en petit caractère au milieu de l'espace rectangulaire laissé en blanc, afin que le calligraph'j y peignît une grande lettre ornée. 11 fallait dans tout l'ouvrage 111 de ces directrices; il n'y en a que trente-quatre. Ce n'est pas tout : les quatre-vingts premières pages n'en contiennent que quatre, les quatre-vingt-dix-huit dernières en ont trente. Le compositeur a été, à cet égard, près de deux fois environ plus négligent dans la première moitié de sa tâche que dans la dernière.
Autre remarque à propos de ces mêmes espaces : soixïmteflix-huit de ces rectangles ont une hauteur de trois lignes d'impression ; les dix autres ont quatre lignes. C'est suiiout dans la première moitié du livre que ces espaces de quatre au Heu de trois lignes se rencontrent.
Signalons, dans cette énumération d'erreurs typographiques, la ponctuation, qui est si désordonnée, si dépravée, que, loin d'aider à comprendre le texte, souvent elle en empêche.
Enfin, voici quelques échantillons des fautes innombrables et énormef^ qui non-seulenîent rendent toujours pénible, mais encore souvent impossible la lecture de cet ouvrage :
1 Si multa . . au lieu de simulata
— natu visque . — nativus
— moderantis . — moderantibus
— veritate. . — varietate
— britto ... -- Bruto Scripturus. . — Scriptus
Scribentis. .
au lieu de Scribente [passé)
non.
(ce mot important est
creatoribus .
oratoribus
tamen. . .
cum
utrumque. .
utcumque
minatorem .
miratorem
meo
modo
fulgendum .
fulgidum
Spes .. . .
Speres
f^SL ■ • • •
(mot passé)
insto . . .
inscio
harum. . .
litterarum
topica. . .
compita
hujus modi .
habui
Valermis . .
falernus
maculam . .
materiam
coquere . .
conquirerp
nitorem visite
nitore insito
mensati. . .
»i rt •»»
insensati
Nous constatons ces faits afin d'en tirer une conséquence; mais auparavant occupons-nous de quelques autres ouvrages de la môme famille typographique.
Nous commencerons par le Commentaire sur Valette Maxime. L'auteur était Tami de Pétrarque. 11 s'appelait Denys de Borgo-San-Sepolcro, du nom du lieu de sa naissance, non loin de Florence. 11 appartenait à la Congrégation des Ermites de Saint Augustin. Dans un voyage qu'il fit à Avignon, il s'attacha au cardinal Jean Colonna, l'un des amis de Pétrarque, et lui dédia son Cmnmentaire sur Valère Maxime. Sa réputation le fit appeler à Paris, où ses leçons de théplogie, de philosophie et l'éloquence de ses sermons lui valurent des ai\plaudisscments. Ce fut dans Ôette capitale qu'il se lia à Pétrarque, dont il devint le sage et pieux conseiller.
Le roi des Deux-Siciles, Robert, venait de rappeler à Napies et de lui conférer Tévêché de Monopolî, quand il mourut très-âgé en 4342, le i\ janvier, et non en i339, comme le prétend Fabricius. Pétrarque, dans une lettre adressée à Robert, exprime à ce prince la douleur que lui cause la mort de Denys et lui envoie une épitaphe dans laquelle il célèbre les talents et les vertus du vénérable défunt.
Outre le Commentaire sur Valère' Maxime, il en composa plusieurs autres, un par exemple sur les Métamorphoses d'Ovide. On a prétendu qu'il tirait de ses récits mythologiques les leçons les plus utiles à renseignement des pt'uples; cela aa pas empêché Clément VIII de les faire mettre à rindex.
Le Commentaire sur Valère Maxime mérite un premier reproche : il est près de trois fois aussi long que le texte qu*il veut expliquer. En second lieu, il ne donne que les premiers mots du texte, qu'il faut consulter dans un autre livre, si Ton veut entendre le commentaire. Troisièmement, il prodigue les explications sans nécessité; souvent même il obscurcit le texte sous les nuages et les brouillards de son langage scolastique.
En sa qualité de commentateur, Denys de Borgo aime à donner Tétymologie des mots qu'il rencontre. Elles sont presque toujours absurdes; ainsi il dérive sorite^ espèce d'argument, de souris; pirate du prétendu mot grec epir^ qui signifie feu; basikos^ qu'il donne pour un mot grec, de basis et de laos. La Ligurie tire son nom de l'abondance des légumes. Triumphus vient des mots grecs t7'is et phone^ triple voix et triple joie, etc.
Un commentateur dissipe d'ordinaire l'obscurité de certains pas^ges de son auteur; Denys de Borgo-San-Sep«lcro verse à pleines mains des ténèbres épaisses sur le texte de Valère Maxime.
Voici la composition du volume qui nous occupe :
11 contient quarante et un cahiers, vingt-six quintemions.
douze quatemions, trois ternions, ce qui donne 374 feuillets, quoiqu'on disent certains bibliographes.
Le premier feuillet et les cinq dernières pages sont blancs; le quatrième feuillet du dernier cahier étant blanc aussi, on Ta supprimé. Le verso du feuillet 270 n'a que treize lignes, au lieu du nombre normal trente-six.
Ce n'eêt pas encore tout le papier prodigué : la page imprimée de ce livre couvre à grand peine le tiers de la page entière, tant les marges sont vastes. La page métallique n'a pas deux décimètres carrés, la page de papier en a plus de six.
Le fait typograpliique le plus intéressant que nous ayons à signaler dans ce livre est son partage en sept groupes de six cahiers, h l'exception du sixième, qui n'en compte que cinq.
Ces groupes contiennent tous h peu près le même nombre de feuillets, savoir : 56, 54, 52, 54, 54, 46, 58. A cause des pages blanches déjà mentionnées, et pour d'autres raisons que nous ferons connaître, le premier et les deux derniers de ces groupes diffèrent à peine, quant au nombre de pages imprimées, des autres groupes.
Voici nos preuves :
1® Chaque cahier a des signatures écrites en noir près du sommet de l'angle sud-est de la page. Au lieu de varier pour chaque cahier différent, elles restent les mêmes pour tous les cahiers du même groupe. Ainsi il y a successivement 6 a, 6 t, 6 b, 6 d, 6 r, 5 e, 6 1. De plus, chaque cahier porte en tête un chiffre écrit en encre rouge, indiquant son rang, et destiné au relieur.
2** Chaque groupe se termine par un, deux ou même trois cahiys ayant moins de dix feuillets.
3^ Ces groupes s'accusent encore d'une manière frappante, excepté le septième qui est le dernier; les groupes i, 2, 3, 4, 6 offrent leurs dernières pages surchargées d'abréviations; dans le troisième, on compte, au lieu de trente-six, jusqu à
trente-sept et trente-huit lignes. On en compte aussi trentesept aux trois dernières pages du sixième cahier. Au contraire, dans le dernier cahier du cinquième groupe, les trois avant-dernières pages n ont que trente-cinq lignes, et la dernière treize. De plus, conpàe cette page presque vide, sans cause apparente, au milieu de pages nombreuses toutes remplies, aurait surpris et inquiété le lecteur, on a imprimé en tête de ce vide :
Sequitur Scipio quoque.
C'est une véritable réclame typographique, probablement la plus ancienne de toutes; on peut la traduire ainsi : le cahier suivant commence par les mots : Scipio quoque»
4' Le commentateur ne cite que les premiers mots du texte de Yalère Maxime; ces mots sont imprimés dans la même ligne que le commentaire, excepté au commencement des second, troisième, quatrième et cinquième groupes; là, ces citations sont isolées et mises en relief dans une ligne à part, dont elles remplissent le milieu.
Ces citations, au nombre de treize en tout, ainsi isolées, quand toutes les autres, en nombre énorme, sont noyées dans les lignes du commentaire, s'expliquent de la manière la plus satisfaisante : on composait, puis on imprimait en même temps les sept dififérents groupes de Vouvrage. On voulut d'abord mettre en relief les mots cités par le commentateur ; alors on reconnut qu'il en résulterait des blancs innombrables, et on donna contre-ordre aux compositeurs; ainsi s'expliquent de la façon la plus naturelle ces anomalies dont aucune autre hypothèse ne saurait rendre compte.
Nous finirons en faisant remarquer deux graves désordres de cette impression :
1" Des neuf livres de ce trop long commentaire, deux sont seuls précédés d'une table de chapitres, le v* et le viii" (pages 178 v et 286 v).
2** Les titres imprimés en tête des chapitres, pour en indi-
quer le raug al le livre auquel ils appartienueiit, sont soaveut trompeurs et souvent oubliés. En un njot, ce commentaire imprimé avec l'iÇ bizarre est l'œuvre incontestable d'ouvriers primitifs et d'apprentis en typographie.
Nous ferons maintenant cennaître à nos lecteurs les /lecueils tfEpttres de Sénèque d'abord et de Pie 11 ensuite.
Comme on connaît les Lettres de Sénèque à Lucilius, nous passerons de suite h la description de l'édition de 1'^. Le livre se compose de vingt-quatre cahiers, deux de douze feuillets, treize de dix, trois de huit, et six de six feuillets ; de ces 214 feuillets, le premier et le dernier sont blancs; dans le troisième cahier, ainsi que dans le vingt-deuxième, il se trouvait un feuillet blanc qu'on a supprimé. 11 n'y a donc que 210 fcuillels d'imprimés, encore le dernier ne l'cstil qu'au recto. Comme dans le Commentaire de Denyn de Dortjo, les marges occupent au moins les deux tiers de la page.
Il est très- remarquable que ce livre se divise, comme le précédent, en sept groupes différents, de trois ou quatre cahiers chacun. Ils ont presque tous une trentaine de feuillets ; le dernier n'en a que vingt-deux, l^es signatures, qui sont les mêmes pour les cahiers du m6me groupe, sont respectivement a, h, a, d, f, c, d.
D'autres circonstances très- remarquable s accusent encore ces groupes ; le premier se termine par une page verso, qui, au lieu de trente-cinq lignes, nombre normal, en contient trente-huit, et ces trente-huit lignes sont plus longues que les autres de onze millimètres; de plus, cette page est hérissée d'abréviations; enfin le numéro (xxv) de l'épîtro^st passé.
Le second groupe a, vers la fin, trois ou quatre pages chargées d'abréviations.
Le troisième finit par deux pages ti trente-six lignes, que suivent trois pages à trente-sept lignes. Ces pa^es sont hérissées d'abréviations.
Le quatrième groupe, ne se révèle que par les quatre signatures de ses cahiers, ces signatures étant toutes des D.
Le cinquième finit par deux pages, les avant-dernières, qui ont trente-six lignes.
Le sixième ne s'accuse que par les signatures de ses trois cahiers, savoir, C, c, c.
Dans celui de nos exemplaires, double de la Bibliothèque de Munich, ces signatures ont disparu sous le couteau du relieur, cet exemplaire ayant été relié deux fois.
Dans l'autre exemplaire, venant de 1* Académie de Bdle, on voit encore la plupart de ces signatures.
Fhiissons par quelques remarques sur la correction du texte de ces «Z^Wres de Séneque : nous en prenons deux au hasard : la vingt et unième est tellement farcie de fautes de toute espèce, qu'elle en est presque inintelligible ; d'un bout à l'autre on n'y rencontre que mots écorchés, changés ou barbares.
La ponctuation est nulle ou désespérante. Beaucoup de mots soiit passés.
Idoménée, ami et correspondant d'Epicure, s'y appelle d'abord Idioménie, puis Idonée, Idoménée et enfin lidomenée; Atticus y est devenu Actricus; Pythoclès, autre disciple d'Epicure, y est nommé quatre fois de suite Phitoclès.
Ce beau vers de Virgfile :
Nulla dies unquam memori vos eximet œvo.
(( Jamais les siècles ne verront le jour où votre nom soit « oublié, » s'y lit ainsi défiguré, en dépit de la prosodie et du bon sens :
Nulla dies inquam memori nos eximet tuo.
La 124' épître compte presque autant de fautes que de lignes. Il y a des membres de phrases de passés; deux membres finissent par le mot protinus; on lit après le pre-
mier de ces mots ce qui ne vient qu'api<t3*le second; même erreur à propos du mot pe^^fecta, Barbfu^ismes, solécismes, ponctuation 'absurde, tout est tellement dépravé dans ce texte, qu'il n'e'st pas possible de le comprendre.
En tête de la prétendue correspondante de Saint Paul et de Sénèque, àlafm du volume, se trouvent quelques lig|Ks de Saint Jérôme sur Sénèque, qui nous apprennent que ce philosophe avait été le disciple de Sotion le Stoftien ; Téditcur JÇ a imprimé : focionis Stoice discipulus. Saint Jérôme dit encore que Sénèque était Toncle paternel, patruuSy du poète Lucain. Notre éditeur remplace patruus par patenus; Apud ChrisU'anos est devenu Apud Cristiqna nos. Immédia^ tement après cette faute énorme, les mots Jiic ante sohM» passés. En un mot, les neuf lignes de la notice biographique de Saint Jérôme sont inintelligibles.
L'ordre que nous suivons nous amène à parler des EpUres de Pie II. Il en est de ce recueil comme de Tédition des Epîtres de Saint Jérôme de Pierre Schoiffer; ces recueils contiennent, outre les lettres, des traités qui n'appartiennent en rien au genre épistolaire.
Ainsi nous trouvons dans le Recueil des Lettres de Pie II des dissertations sur la science héraldique, sur les exercices littéraires de son temps, une autre sur le totoîment et son roman célèbre de Lucrèce et d'Euryale. Ces pièces, des harangues, des morceaux d'histoire, devaient inspirer à Téditeur un autre titre que celui à! Epîtres qu'il a adopté.
Au point de vue typographique, cette édition à l'iÇ bizarre n'offre pas d'anomalies; ainsi nous n'y découvrons pas de ces pages à plus grande justification et chargées d'abréviations. Les vingt-quatre cahiers ont des signatures écrites dans lesquelles se suivent les vingt-trois lettres de l'alphabet ; seulement entre les signatures s et t se trouve (le thêta grec). Les cahiers sont de dix, de huit et de six feuillets. De ces 216 feuillets, le dernier est blanc.
La disposition plus régulière de cette édition prouve
qu'elle est postérieure à celles dont nous avons déjà entretenu le lecteur.
En tête de ce recueil est une préface de Téditeur qui Rappelait Nicolas de Wile ; il nous apprend qu'il était comte du Sacré Palais et de VEmpire. 11 y fait un court panégyrique de Pie II, dans lequel il commet deux erreurs; ce n'est pas Nicolas V qui a élevé Aeneas Sylvîus à la dignité de Cardinal, c'est Galixte III. Ce n'est pas Pie II qui succède à Nicolas V, c'est Galixte III, qui occupe le Saint-Siège de 1455 à 1458.
De Wile a donné la première édition de ces lettres :
« J'ai rassemblé, ditril, les lettres d' Aeneas Sylvius et « j'ai pris soin d'en faire faire une. impression fidèle, /m- « pressura tri fideliter ordinavi. »
« J'ai cru, dit-il encore, devoir les communiquer aux « amis des études latines n ; nouvelle preuve qu'il en donnait la première édition.
Ces lettres ne vont pas au-delà de l'an 1454. Elles sont donc antérieures au pontificat de Pie II. Sans prétendre que cette édition princeps remonte à ce pontificat (de 1458 à 1461), elle a dû paraître peu d'années après la mort de Pie II, à une époque où Nicolas de Wile n'avait pas pu réunir la suite de la correspondance du Pontife, suite qu'imprima trois fois Antoine Zarot, à Milan, en 1473, 1483 et 1487.
Parmi les lettres de Pie II, il en est une qu'il adressa alors qu'il n'était qu'évêque de Sienne, après 1451, à Nicolas de Wile lui-même.
Aeneas donne à son correspondant le titre de Secrétaire de la Ville d'Esslingen (en Wurtemberg). Entre autres compliments qu'il lui adresse, il lui dit qu'on peut l'égaler à Zeuxis ou Apelle.
(( Je vous donne des louanges, lui dit-il, à vous qui tt avez atteint la perfection |daiis la peinture et qui l'attein- « drez dans l'éloquence. Ce que vous êtes comme peintre,
« veuillez le devenir comme orateur et ramenez enfin Télo- « quence dans FAllemagne, votre patrie. »
Nous avons en vain cherché, surtout dans Vasari, le nom de ce peintre que compare Aeneas Sylvius à Zeuxis et Apelle; la date de sa mort eut indiqué celle de notre édition.
Des onze ouvrages imprimés avec yR bizarre, nous n'en avons plus qu'un à faire connaître à nos lecteurs ; ne possédant pas encore les Commentaires de Donat sur Térence, et de Servtus sur Virgile, nous ne pouvons en rien dire.
Le livre dont il nous reste à parler est un recueil de Sermons pour l'Avent dont Tauteur est Robert Garaccioli de Licio ; on y trouve à la fin un Traité de Divina Caritate^ par le même. Le premier a 238 pages, le deuxième quatrevingt-quinze. Il y a une table de six feuillets ; elle manque à notre exemplaire. Sans compter la table, il y k vingtcahiers, dont voici les nombres de feuillets respectifs : • '
L'ordre des cahiers est indiqué par des réclames écrites au bas de chaque dernière page, procédé qui n'a pas été employé dans les ouvrages précédents.
Le caractère paraît fatigué ; on a plus ménagé le papier que dans les ouvrages déjà décrits, car la page imprimée recouvre plus du tiers de la page entière. On peut conclure de ces deux circonstances que ce livre est un des derniers du groupe auquel il appartient. Joignez à cela que les fautes n'y sont pas nombreuses. Elles offrent un caractère singulier : ce sont presque toujours des lettres redoublées, comme quaantumcumque, page 94 ; illarius, 159 ; Steffanus, 166; quuicquid, 183; Sabaa, 187, et même des syllabes redoublées, comme : indidigere, 54 ; susuum, 55 ; susuperbo, 93 ; pelelagii, 246, etc. Ces fautes ne s'expliquent guère qu'en admettant que l'on dictait aux compositeurs et que l'anagnostes balbutiait.
Il ne sera pas mutile de donner quelques renseignements sur l'auteur et surtout sur ses ouvrages.
Il nai]iiit, l'ii i\2o, à Ltjcci^ {Licium du moyen Age), et entra dr> liiiniii.' hr^nre dans l'ordre de Saint-François d'Assise. Daii'^ lu pûroL'aisoa.desiiii sermon sur Saint Bernardin de Sienne, il nvuir' qu'il n souvint imité ce prédicateur et que même il \w hisait qu'en d^ilaïuer les sermons au début de sa corriiTc. Il iivait cniUTtuLuié h. parler en public d'une faconassessîpguliére : un Hongrois précbait dans les églises de la PouHlo en langue latine lit l'on traduisait ses paroles en italien ; ce prédicateur, ayant perdu son interprète, le remplaça par le jeune Robert, qui apprit de ce maître à assortir à son langage les gestes, l'action et l'intonation convenables.
Bientôt, il alfci prêcher dans les villages et les bourgades les sermons qu'il savait par cœur et débitait parfois, le môme jour, en différents lieux un seul et même sermon.
Assise, Gubbio, Florence, Aquilée, admirèrent tour à tour son éloquence. Il prêcha huit fois le Carême à Naples.
Pendant cinquante ans que dura sa carrière apostolique,
il fit applaudir son éloquence dans toutes les villes de l'Italie.
U osa, du haut de la chaire évangélique et dans ses écrits,
attaquer le vice, même à la cour pontificale, et opéra des
, conversions.
Le dimanche t7 mars 1182, après vêpres, Robert, alors évêque d'Aquino, prêcha dans la Basilique de Sainte-Marie- Majeure, et eut, entre autres auditeurs, sept cardinaux et Catherine, fille de Galéas, duc de Milan.
Il prêcha une autre fois, la même année, devant une foule immense, sur la place de l'antique église de Saint- Laurent in Damaso; il montrait un crucifix qu'il baignait de ses larmes et en fit verser à ses nombreux auditeurs.
Le 14 avril 1-182, Sixte IV canonisa Bonaventure, et Robert de Licio prononça un sermon célèbre au sujet de cette canonisation.
Ce prédicateur, après avoir rempli pendant cinquante ans son noble ministère, monmt en 1495, dans sa ville natale, à Tâge de soixante-dix ans.
L'historien des Frères Mineurs, Tlrlandais L. Wadding, dit de lui : Apudamnes Secundus Paulus audiebat^ vu, 368. G*est ce que dit aussi Hermolao Barbaro dans Tépitaphe qulF lui consacra :
« Depuis Saint Paul, FEglise n'a jamais eu de plus éloo quent prédicateur que Robert, mort après un demi-siècle de prédications. Il fut enfant de Licio et devint évéque c d'Aquino. Son corps repose sous cette pierre^ son âme a dans les cieux. »
Les sermons de Garaccioli ont été souvent imprimés en latin et en italien, de son vivant; L. Hain en indique quatrevingts éditions pendant le dernier quart du xv* siècle.
Nous laisserons à Técart les versions italiennes qui ne sont pas de lui. Il nous suffira de classer les sermons Jatins chronologiquement :
1* Les Sermons sur r A vent, L'éditioiyi VR bizarre qui nous occupe contient ces sermons. Saint^Bonaventure y est désigné plus d'une demi-douzaire de fois par ces mots : JJominus Bonaventura, messire Bonaventure. Cette édition est donc antérieure à 1 iSâ de plusieurs années; en effet, il n est pas probable qu'en invoquant l'autorité du docteur Séraphique, franciscain comme lui-même, Robert de Licio n'eût pas fait au moins la plus légère allusion aux honneurs que l'Eglise préparait à Bonaventure. Nous pouvons reculer encore la date de l'impression de ce recueil; dès le titre, on nous a dit que Robert est très habile théologien et le plus éloquent prédicateur de la parole de Dieu de son époque, in hoc aetaie; ces mots flatteurs nous autorisent à penser que s'il eût été évêque on nous en eût informé. Or il est mentionné comme évêque d'Aquino dans le colophon d'un de ses ouvrages imprimé en 1476. (v. Hain, *4433.) Cet ouvrage a été écrit par Robert de Licio avant 1471. (v. Hain, *4428.)
De|i;uites les éditions de cet Avant, celle hVR bizarre a le moins de lignes et par conséquent le plus de pages, indice certain d'antériorité. Un coup d'oeil sur les autres recueils de sermons de Robert de Licio nous fera voir qu'ils sont tous postérf^purs à celui de VAvent.
2* Les sermons pour le Carême de Poenitentia. Ce recueil a été écrit sous le poiïtificat de Paul II, entre 1464 et 1471. Hain en cite vingt éditions. C'est lô chef-d'œuvre de Robert de Licio. On l'imprima plusieurs fois dès 1472. On voit par là que ce Carême doit être postérieur à ÏAvent du même auteur; on ne débute guère par un chef-d'œuvre. Nous allons voir l'année 1471 consacrée l^.tSi|;iroisième recueil, et l'année 1470 employée à prêcher à Naples ; il faut donc placer le Carême de Poenitentta vers 1468, et YAvent vers 1465; l'auteur avait alors quarante ans, âge où le génie de l'orai^ur s'épanouit dans sa pleine maturité. ^
3* Sermones de timoré divinorum judiciorum. L'auteur, dans l'épître dédicatoire à Jean d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de Sicile, dit à ce prince : « Votre seigneurie a daigné « venir entendre presque tous les jours mes sermons, pence dant que je prêchais à Naples, et de plus vous avez bien c< voulu m'exhorter à rédiger par écrit ce travail, sur la « crainte des jugements de Dieu, et à vous le transmettre c( afin de le lire. J'ai exécuté vos ordres avec empressement <( et je me suis appliqué à répondre à vos désirs. » Dans l'un des sermons de ce recueil, il rappelle que c'est en 1470 qu'il les prêchait. Il les écrivit sans doute pendant les deux années suivantes, car il en parut une édition en juillet 1473, à Naples même, et qui dut être la première. Pour que le prince Jean d'Aragon fût si curieux d'entendre le prédicateur, il fallait que celui-ci eût déjà prêché avec éclat; c'était assurément YAvent et le Carême dont nous venons de parler, VAvent précédant le Carême dans l'ordre de la composition comme dans celui de la liturgie.
4* Robert de Licio a écrit les panégyriques de plusieurs saints. On s aussi réuni plusieurs de ses ouvrages en un seul recueil; comme la date des éditions des panégyriques est assez tardive, de 1489 à 1496, et comme les recueils sont évidemment postérieurs aux ouvrages dont ils s% composent^ nous nous bornons à en signaler Texistence.
5* Le même auteur a écrit un second Carême de Peccaiis. Cinq éditions, mais surtout celle que décrit Hain (n* *4I41), nous donnent d'intéressants renseignements. Nous y voyons d*abord que le Mécène de l'éloquent prédicateur était devenu cardinal et que Robert lui-même était devenu évêque de Licium, ensuite que l'ouvrage avait été commencé dans eette même ville et qu*il y avait été achevé en 1483, dans la soirée de 9 octobre; enfîn que ce Carême est consacré à la louange et à la gloire du Dieu Tout-Puissant, de la glorieuse Vierge Marie, du bienheureux François, père des Mineurs et du nouveau Saint, Bouaventure. Cette édition est de Venise,
Le grand nombre d'éditions des Sertnons de Robert de Licio est d'autant plus rcmai'quable que ces éditions étaient de^^tinées surtout aux prédicaleui*s. Ainsi une des éditions de Venise (1496) s'adresse : universis hominum piscaUtribus orthodoxis, (( à tous les pêcheurs oilhodoxes des âmes. » Elle se propose pour but de consoler et de servir les propagateurs de la parole de Dieu.
Dans une autre édition d'un Avent de Robert de Licio, l'éditeur recommande Touvrage en affirmant qu'il sera trèsutile au prédicateur, sermocionanti (sic).
Le lecteur instruit ne s'étonnera pas de la multitude de livres imprimés au xv* siècle à l'usage du clergé : le prêtre savait lire, on lui imprimait des sermons que les fidèles ignorants étaient heureux d'entendre. Du haut des chaires innombrables, les prédicateurs débitaient les sermons qu'avaient composés quelques hommes de génie ou du moins de talent.
La foule venait les écouter; le monde n*en allait pas plus mal.
Nous venons de passer en revue neuf des onze ouvrages imprimés avec VR bizarre; nous allons, pour terminer, tirer quelques conclusions de cette revue, non pour prouver qu'on les a imprimés à Cologne, au couvent de Weidenbach, ce qui ne peut plus être mis en doute, mais afm de fortifier les preuves déjà alléguées.
1^ Les imprimeurs de Cologne ont tous donné leurs noms et souvent même leur adresse ; dans les livres kVR bizarre, absence absolue de colophon, silence impénétrable. A qui ce silence pouvait-il moins nuire qu'à un établissement qui de~ puis un demi-siècle était en possession de multiplier les livres par récriture et de les vendre à de nombreux clients? Et puis la vanité de répandre et de propager son nom peut être la faiblesse d'un individu; mais une association, grâce à soa caractère impersonnel, cède moins facilement à cette petite tentation*
2** Wusieurs de ces ouvrages offrent des traces évidentes d*inexpérience typographique, d'ignorance même de la langue latihc, dans laquelle ils sont écrits ; on n imprimait pas assurément des textes si souvent illisibles afln de les vendre à un grand nombre de lecteurs ; mais on pouvait les imprimer dans le but d'exercer des apprentis, dlnitier de futurs imprimeurs; où ces essais préparatoires pouvaient-ils mieux se faire qu'au monastère de Weidenbach, où depuis cinquante ans on dressait les novices à la transcription des manuscrits? D'ailleurs ne devait-il pas y avoir à Cologne une école de typographie, puisque cette ville, outre les imprimeurs qu'elle com]>tait en grand nombre, au xv* siècle, en envoya au moins une douzaine pratiquer Fart nouveau dans différentes villes de TEurope ?
3° Remarquons enfin que ces livres h VR bizarre, au nombre de onze seulement, ont été imprimés de 1465 à 1475, c'est-à-dire pendant une durée de dix ans. Un établissement
typographique poDTait-il, avec si peu de traTanx, se sootenir aussi longtemps? Mais rendez ces onze ouTrages à la maison de Weidenbach, où Ton imprimait en même temps les livres si nombreux attribués à Ulric Zel, et toute rinvraisemblance disparaîtra. A Weidenbach on trouvait des graveurs pour les poinçons, des fondeurs pour les lettres, des scribes pour écrire les innombrables signatures, des clercs pour déchiffrer et lire les manuscrits, enfin tous les artistes, tous les ouvriers nécessaires à Timprimerie.
Si, conmie nous croyons Tavoîr démontré dans les Lettres d'un Bibliographe^ le monastère de Weidenbach était une école de typographie, ces éditions jumelles ou s^^nchroniques dont nous avons parlé plus d'une fois, éditions ruineuses pour tout autre établissement, trouvent naturellement leur raison d*être et ne sont plus, quelques-unes d*entre elles du moins, que le résultat d'essais d'apprentis qu^on initiait au nouvel art et qui, au dire de William Caxton, payaient fort cher cette initiation.
On voit donc qu eu attribuant à cet établissement Timpression de ces onze ouvrages hVR biz^re, nous n^avançons rien qui ne soit au moins très-vraisemblable.