TITRES
fO
Tous les éléments de ce tableau sont empruntés à L. Hain et au Katalog der Inkunabeln de M. le docteur L. Ennen, à Texception de Tannée du n** 2 ; au lieu de 1470, j'ai mis
Je diminue ainsi de six ans et demi la durée de la carrière typographique de Pierre Bergmann de Olpe.
Il est évident que neuf mois et quelques jours que je lui laisse suffisaient pour imprimer quatre ouvrages ne formant ensemble que 175 feuilles au plus, tandis qu'il est infiniment peu probable qu'il ait consacré sept ans et trois mois à imprimer seulement quatre volumes.
Vous m'objecterez assurément que nous ne connaissons pas tous les livres qu'il a pu imprimer; voici donc une autre raison qui me donne le droit de remplacer la date de 1470 par celle de 1477.
Vous voyez par le tableau synoptique que Pierre Bergmann de Olpe indique la date de l'achèvement de ses quatre éditions, en faisant connaître le quantième du mois, en même temps que le jour de la semaine. Pour les numéros 1, 3, 4, ces indications sont en parfaite harmonie avec la chronologie; mais quant au n** 2, dans l'année 1470, le dimanche de Pâques, tombant le 22 avril, le 23 juin était un samedi et non un lundi, comme l'admettent à tort les bibliographes. Telle est l'erreur que j'ai découverte.
Quelle est la cause de cette erreur et quel est le moyen • de la corriger? Rien de plus simple :
Le colophon que le compositeur avait sous les yeux contenait ces mots, quant à la date :
Sub anno a Nativitaie Domini, millesimo quadringentesimo septuagesimo septimo finite et complète f'pso die lune XXIII tnensis Ju* nii finiunt féliciter.
11 commit une erreur, fréquente en cas semblable, en plaçant après le mot septuagestmo ce qui ne vient qu'après septimo; il prit Tun pour Tautre ces mots qui finissent par les mêmes lettres imo. Le fait est qu'en Tan 1477 le 23 juin était réellement un lundi, tandis qu'en i470, le 23 juin était un samedi.
Il est vrai qu'en 1466 et en 1488, le 23 juin se trouvait être aussi un lundi ; mais ces dates sont incompatibles avec les dates authentiques de 1476 et de 1477, puisqu'elles assigneraient l'une onze ans, l'autre douze ans à la durée de l'imprimerie de Pierre Bergmann de Olpe, dont il ne reste que quatre volumes d'environ 40 feuilles d'impression en moyenne.
Une durée de neuf mois pour un établissement typographique est-elle vraisemblable ? Je ne le pense pas ; mais comme les livres de Bergmann de Olpe sont d'une rareté extrême, je n'ai pas encore été à même de les examiner et de leur demander des renseignements pour répondre à cette question. Résignons-nous à attendre.
Votre Ami.
XXIU
ALDfi MANUCE ET L'HELLÉNISME A VENISE
M. Ambroise-Firmin Didot vient de publier un nouvel ouvrage intitulé : Aide Manuce et l'Hellénisme à Venise.
La Jtevue de France en donne une analyse qu*a rédigée lui-même le docte académicien. Nous n'aurons donc que quelques remarques à faire sur cette savante et intéressante monographie.
Possesseur d'une des plus précieuses bibliothèques, dont il nous a fait admirer, il y a plusieurs années, certaines merveilles, philhellëne et helléniste distingué, M. Didot était peut-être seul capable d'écrire cet important ouvrage.
Pourquoi les riches collections de manuscrits et d'incunables, au lieu de dormir inutiles ou presque inaccessibles dans certaines nécropoles littéraires, ne se trouvent-elles pas, comme celle dont nous parlons, entre des mains savantes, capables d'en faire usage et d'en publier les richesses? A moins de posséder ces livres rares et précieux, il est impossible de leur emprunter tout ce qu'ils recèlent
de lumières et d*en éclairer la solution de tant de problèmes bibliographiques.
Cet ouvrage sur Aide Manuce rappelle celui de M. William Blades sur Caxton. Tous deux sont écrits par d'habiles imprimeurs ; tous deux font connaître, par de nombreuses citations, les pièces écrites par d'illustres prototypographes. M. Didot a traduit du grec et du latin celles dont il donne le texte ; tous deux, cela va sans dire, professent pour leur héros la plus grande et même la plus contagieuse prédilection. Nous lenr devons la plus vive reconnaissance pour tout le zèle, pour toutes les immenses dépenses de travail et d'argent qu'ont dû leur coûter leurs admirables ouvrages.
M. Didot nous trace une rapide esquisse de la vie d'Aide Manuce, né à Sermonetta, au milieu de xv' siècle, mort à Venise en 1515. « Il ne semble pas, dans sa première jeu- (( nesse, avoir été d'une grande intelligence et était gauche u dans ses manières. » 11 n'en est que plus redevable à sa puissante volonté de s'être fait une meilleure et plus noble nature.
Il étudia à Rome la langue latine, à Ferrare la langue grecque. Dans cette dernière ville il enseigna ces deux langues à de nombreux élèves, jusqu'en 1482. Alors la guerre l'obligea de se retirer chez le célèbre Jean Pic de la Mirandole, qui lui donna l'hospitalité pendant deux ans et lui confia, vers 1485, l'éducation des fils de S4 sœur.
L'enseignement peut donc à bon droit revendiquer Aide comme une de ses gloires incontestables, puisque ce grand homme lui a consacré, jusqu'à l'âge de plus de «quarante ans, ses talents et son activité. D'ailleurs, sans cet austère et long apprentissage, aurait-il jamais pu parvenir à enrichir le monde savant de tant de belles éditions d'écrivains grecs et latins qu'il lui fallait, pour ainsi dire, exhumer de manuscrits tant de fois séculaires?
La Grammaire de Lascains, premier livre grec imprimé, l'a été à Milan en 1476. M. Didot démontre parfaitement que
c*est à Démétrius le Cretois qu'il fant attribuer la gravure et la fonte des caractères qu'employa Denis Paravisini à Timpression de cet ouvrage.
Douze ans plus tard, en 1488, les deux frères, fils de Nerlius, donnèrent, à Florence, la première édition d'un ouvrage auti*ement important que la Grammaire de Lascaris; ce sont les Poèmes (T Homère. M. Didot, par l'interprétation habile de passages grecs et par la comparaison des caractères de la Grammaire et des œuvres d'Homère, démontre encore que c'est Démétrius le Cretois qui a gravé et fondu ces caractères.
En résumé, l'Italie avait imprimé les premiers livres grecs, et on n'en compte qu'une dizaine, y compris Homère et Lascaris, avant 1495, quand Aide allait entrer dans la carrière.
11 s'établit à Venise, près de l'église de Saint-Augustin. Le personnel qu'il employait devait être fort considérable, puisqu'il y eut de véritables grèves, dont se plaint leur patron lui-même. Parmi ces personnes se trouvaient des réfugiés grecs; ainsi on parlait leur langue chez Aide, comme le latin chez les Estienne.
En même temps que les Grecs érudits que nous fait connaître M. Didot, il nous présente deux femmes célèbres à des titres différents : Tune est la marquise de Mantoue, Isabelle d*Est; l'autre la duchesse de Ferrare, Lucrèce Borgia. Isabelle avait résolu de réparer l'outrage fait à la mémoire de Virgile, dont le comte Charles Malatesta avait fait précipiter la statue dans le Mincio. Isabelle aimait les arts et surtout les beaux livres. Aide imprimait pour elle, sur grand papier et même sur vélin, certains livres qu'elle aimait ; le nom d'Isabelle mérite donc au moins un souvenir.
Quant à Lucrèce, son nom éveillera toujours un sentiment pénible : celui de l'horreur pour ses vices, si elle est coupable ; celui de l'horreur pour ses calomniateurs, si elle est innocente. M. Didot penche faiblement du côté de ses
panégyristes; William Roscoe a cependant, il nous semble, démontré que Lucrèce n*est qu'une victime de plus de la calomnie. Lisez sa Dissertation sur Lucrèce Borgia dans la ViedeLéonX{iY
M. Didot nous fait conndtre de nombreux documents relatifs au sujet de son livre; par exemple Y E pitre de Fra Giocondo, de Vérone, sur les charmes de la vie des champs; mais en tête du recueil De Re rustica se trouve une préface d'un critique érudit de la Renaissance, Georges Merula, d'Alexandrie, dont M. Didot ne dit rien, quoiqu'elle contienne d'utiles informations ; en voici une entre autres : (( Nicolas Jenson voulait imprimer ce recueil d'écrits De Re c rustica. Je fus obligé d'en précipiter la révision, afin de (( ne pas laisser chômer les ouvriers de l'imprimerie, au (( grand détriment des maîtres de l'établissement {domino- « rum). » On apprend par l'emploi de ce terme dominorum que dès 1472 et probablement dès 1470, Jenson avait déjà des associés.
Le lecteur qu'intéressent les révélations inattendues ou désirées sur l'histoire littéraire du temps de la Renaissance, et surtout sur les belles et rares éditions des Aide, les trouvera dans le nouvel ouvrage du Nestor de la Typographie. Ces détails échappent à l'analyse.
(l) Ud médecin de Ferrare, Luigi Bonazolo, dédia un ouvrage de son art à Lucrèce, qu'il appelle Divine {Divam), Ua ami de ce médecin composa cinq distiques sur cet ouvrage. Voici le second, que la langue française se refuse à traduire :
In primis tumidi genitalia semina nervi Rima dehiscenti fertilis ore rapit.
Voici la traduction du dernier :
Divine Borgia, Tauteur te remercie ; Il te doit sa fortune, il te doit son génie.
Le futur biographe de Lucrèce pourra tirer parti de ce petit rensei* gnement pour mieux peindre Tépoque dont il s'agit et pour expliquer comment on osait offrir à une femme qu'on appelait divine des vers qui semblent traduits de VOde à Ptnape»
Nous terminerons cette esquisse incomplète en signalant au lecteur érudit Touvrage d'un contemporain et même d'un rival d'Aide Manuce. On verra par là que l'enthousiasme pour l'hellénisme inspirait et animait d'autres imprimeurs que celui à qui nous devons la conservation ùç àcî des œuvres de Platon et d'Aristote.
L'ouvrage est un dictionnaire grec-latin suivi d'un dictionnaire latin-grec ; l'imprimeur est Giovanni Mazocco dal Bondeno. C'est précisément celui qui donna, en 1516, à Ferrare, la rarissime première édition de ïOrlando Furioso.
A la fin de ce double dictionnaire il s'adresse au lecteur en très-bon latin et même en grec ; voici la traduction de sa postface :
« Jean Maciochus au lecteur, salut !
« Lorsque je mettais la dernière main à ce dictionnaire, il arriva, studieux lecteur, ce que j'étais loin d'attendre : au dehors l'ennemi attaque notre pays de deux côtés à la fois, par les malédictions et par le fer: à l'intérieur, sous le nom d'auxiliaires, les barbares nous harcèlent, la peste nous visite, les eaux tarissent, les moulins chôment et la disette arrive. Aussi n'avais-je pas l'esprit tout entier au travail de cette impression ; je le sais, je l'avoue. Mais tout ira bien au premier jour, il faut l'espérer, parce qu'une calamité extrême ne saurait durer longtemps. En attendant, je vais accorder une trêve de quelques mois à ces travaux; toutefois, ce n'est pas en transfuge, mais en soldat invalide que j'abandonnerai mon camp ; j'y reviendrai bientôt lorsque, grâce à la bonté des dieux, la colère de la fortune sera assouvie. Sous de plus heureux auspices, je reprendrai avec plus de courage la lutte que j'ai engagée avec la barbarie de l'ignorance. Je me promets de ne jamais quitter le drapeau sous lequel je me suis enrôlé pour toujours.
Ferrarc, le 27 septembre 1510. ^
Le lecteur doit savoir que Jules II fulmina une bulle contre le duc de Ferrare, Alphonse d'Esté, époux de Lucrèce Borgîa, le 9 août i510, et que le barbare dont parle notre imprimeur est Louis XII, allié du duc.
Dans une dédicace du même imprimeur au prieur des Carmes de Ferrare, Nicolas Signorello, nous rencontrons quelques passages intéressants que nous traduisons. Voici par exemple une des mille et une défmitions de Timprimerie : Haec ars exprimendi aerei's notîs ingeniorum monumenta. « Cet art de reproduire à Taide de lettres de métal les mo- « numents du génie. »
Plus loin il dit :
« J'ai déjà imprimé quelques manuscrits découverts dans le trésor des lettres antiques ; je n'ai pas lieu de m'en repentir, car ces volumes, si j'en crois mes amis, ont comblé les vœux des personnes à qui sont chères les lettres romaines ; aussi ai-je résolu de consacrer à ces travaux toutes mes années, et puissent les dieux immortels ne prolonger mes jours qu'autant que l'on me trouvera capable de remplir cette noble tâche. Le but que je me propose est de procurer aux gens studieux tous les secours en mon pouvoir. Puisse la fortune exaucer mes vœux, et alors, je l'espère, le jour viendra que la reconnaissance des vrais savants récompensera mes efforts. Ce vœu n'a rien qui puisse provoquer la haine des envieux ; est-ce que Dieu n'a pas ouvert la carrière à tous sans exception? Croyez-le, je ne suis pas jaloux de ceux qui m'ont déjà devancé dans cette entreprise. »
Ici Mazocco fait évidemment allusion à Aide M anuce, puis il reprend ainsi :
« Je pourrai ne pas atteindre le but, mais j'aurai du moins le mérite de l'avoir entrepris. Je ne ménagerai ni zèle ni argent. En outre les personnages les plus distingués, les professeurs les plus célèbres me promettent leur concours et leurs veilles. Dans ce nombre se trouve J. -Marie Tricaelius, jeune savant rempli d'ardeur; c'est un soldat de notre
milice typographique, toujours à son poste dans notre officine. »
Notre imprimeur termine sa dédicace en disant que la riche bibliothèque des Carmes de Ferrare lui fournit les plus grands secours pour Faccomplissement de ses projets, et qu*il est le premier qui ait imprimé des livres grecs dans cette ville. Cette dédicace est datée du 3 avril 4510.
Uauteur de ce double dictionnaire, Jean-Marie Tricaelius, s'adresse aussi deux fois au lecteur. Voici quelques passages intéressants :
a La science élève Thomme au-dessus de toutes les créatures, an-dessus même de ses semblables. Par elle nous devenons, pour ainsi dire, des dieux sur la terre. Doctrints in quosdam deos terrestres evaditnus. Mais combien disparaissent toutes les sciences en même temps que les lettres grecques, il sufQt pour le savoir d'être né avec une âme élevée et d'avoir fait de bonne heure l'apprentissage de la littérature. Ce sont les lettres grecques que nous voulons, non pas réveiller de leur long sommeil, mais simplement faire aimer davantage, dans l'espérance que chez le plus grand nombre on verra briller avec plus d'éclat ce feu du génie que rhomme a reçu du ciel. Nous avons parsemé ce dictionnaire d'annotations curieuses destinées à récréer l'esprit du lecteur ; il pourra croire ainsi parcourir une prairie émaillée de fleurs. On les reconnaîtra sans peine à certains signes en
forme de croissants imprimés à la marge (1) Nous ne
partageons pas l'opinion de ces pessimistes qui nous disent que la nature épuisée ne saurait plus produire de ces génies qu'admirait l'antiquité. »
Tricaelius cite ensuite les noms des hommes de talent qui alors honoraient Ferrare ; ce sont Nicolas Léonicène^ Louis
(1) Ces signes sont nos guillemets. On \oit que leur emploi dans l'imprimerie est plus ancien que ne croient ceux qui les attribuent à un Français du nom de Guillemet.
Bonaciolo, Coelias Calcagnini, le jeune Baptiste Piso et Tadolescent Matteo Brocardo.
Plus loin il désigne les imprimeurs par ces mots : Qui praelo scribunt : « Ceux qui écrivent avec une presse. »
Il s*excuse ensuite de la précipitation avec laquelle il a dû composer son ouvrage afin de satisfaire les imprimeurs qui le pressaient. Il finit par ces mots :
« Tu sais, lecteur, dans quel temps nous vivons. La guerre est déchaînée, le Pape vient de nous frapper d'interdit, la contagion étend ses ravages. Il nous faut suspendre nos travaux ; pendant ces loisirs nous allons chercher des manuscrits. Espérons qu^après ces troubles immenses, Mars recevra son congé. Alors si quelque vétéran d'une valeur éprouvée, ou quelque moderne, homme de mérite et de cœur, se présente à notre choix, nous pourrons encore relever Tétendard des belles-lettres. »
Parmi les annotations dont parle le lexicographe, il en est une que nous ferons connaître. A la page 127, au mot
7rav9apôéTOt>p, il dit :
« Voici un distique que j*ai improvisé à Mantoue, en ad- (( mirant, dans le palais d'Isabelle, le Cupidon de Praxitèle, (( endormi sur la peau du lion de Némée ; son flambeau est « éteint ; son arc, son carquois et la massue d'Hercule sont derrière lui : »
ToOtuv U pok^iTt^inç nav^0Lfiàra>p Tre^erat.
L'amour soumet le monde à sa douce influence ; Cependant le sommeil le soumet à son tour.
De l'art de Praxitèle admirez la puissance ; Il soumet à la fois le sommeil et l'amour.
Il s'agit de l'Isabelle dont parle M. Didot et dont il donne un portrait gravé. On voit que l'auteur du dictionnaire était vraiment helléniste et digne d'être le contemporain d'Aide Manuce.