DES LIVRES EN CARACTÈRE SEMI-GOTHIQUE AVEC ET SANS VR BIZARRE
Le lecteur n*a pas oublié le Spéculum Majus de Vincent de Beauvais, cette énorme compilation, formant lés miroirs historialj naturel et doctrinal. Les premières éditions de cette encyclopédie du xiii" siècle contiennent plus de sept mille colonnes de près de soixante-dix lignes chacune, c*est-à-dire environ un demi-million de lignes, s Comme ces lignes ont près d'un décinièfre, placées à la suite les unes des autres, elles couvriraient une longueur de 50 kilomètres, à peu près la distance de Par^ à Etampes.
Cette compilation devient plus lo;igue et surtout plus lourde lorsqu'on lui ajoute le * Spéculum Morale^ qui cependant n est pas de Vincent de Beauvais.
C'est un usage consacré par la routine d*attribuei»à Jean Mentelln, de Strasbourg, une édition de ce ' Spéculum Quadruplex, toute composéciqtt'elle soit des partie Mtérogènes que voici : ^
1^ Spéculum Naturale de soixante-six lignes à la colonne.
2® SpmÂlum Doctnnale de goixante-sept lignes 3" Spéculum Jforale^de soixante-deux lignes 4** Spéculum Historiale de soixante-deux lignes
Les dAix premiers Spécula sont imprimés en caractère semi-gothique; le premier sans rJÇ, le seogad aphec cette
lettre bizarre. Les deux derniers sont d'un caractère différent et offrent un nom d'imprimeur, celui de Mentelin, ce qui suffisait pour empêcher de les attribuer tous les quatre à ce dernier.
Suivant un bibliographe que nous avons déjà cité, M. le docteur Desbarreaux-Bemard, dans son Etude sur le Spéculum Quadruplex, le Spéculum Naturale de soixante-six lignes, et le Spéculum Doctrinale de soixante-sept lignes, ne sont pas l'œuvre de Mentelin ; mais il attribue à cet imprimeur une édition de ces deux ouvrages qui a soixante-deux lignes, comme les deux Spécula qui portent le nom de Mentelin. Cette attribution ne peut être admise que si l'on signale des exemplaires de ces deux ouvrages ; malheureusèment il n'en existe pas, et le passage de Maittaire n'indiquant pas le nombre de lignes (soixante-deux) du prétendu Spéculum Naturale, peut s'appliquer à différentes éditions.
Le même savant signale aussi un Spéculum Hîstoriale de soixante-six lignes, appartenant à la Bibliothèque Nationale; mais ce livre n'existe pas dans cette bibliothèque.
Quant au Spéculum Naturale de soixante-sept lignes, dont ce bibliographe a découvert le premier quart^dans la Bibliothèque de Toulouse, tout nous porte à croice que ce quart est la seule partie de ce Spéculum qui ait été imprimée. D'abord, pour quelle raison en aurait-on détruit les trois derniers quarts pour n'en conserver que le pcemier? Ensuite,' n'est-il pas plus probable qu'on a commencé une seconde édition, celle de soixante-six lignes étant la première, sans pouvoir la finir ? Enfin; des ouvrages du plus grand format et pouvant se relier en quatre volumes considérables ne disparaissent pas facilement, ou, si on les détruit, il n'en doit plus rien rester.
Nous plaçons sous les yeux du lecteur un tableau synoptique des éditions de soixante-deux, soixante-six et soixantesept ligne», des seuls de ces Spécula dont l'existence soit constatée :
Spéculum Naturale. 66 lignes.
Spéculum Doctrinale. 66 lignes. — 67 lignes.
Spéculum Hhtoriale 67 lignes. — 62 lignes.
Spéculum Morale 62 lignes.
On voit, d'après ce tableau, que chacune des trois éditions ne contient que deux Spécula. C*6tait déjà une tâche énorme que rimpression de la moitié de cette gigantesque encyclopédie.
On voit aussi qu'il y a deux éditions du Miroir Doctrinal et deux du Miroir Historial. Cela s'explique aisément ; le premier est le moins considérable, et le second était le plus intéressant pour le plus grand nombre des lecteurs du XY* siècle.
Le Spéculum Morale de soixante-deux lignes, deMentelin, est daté de 1^6. Cet imprimeur, voyant le bon accueil fait aux Spéculum Triplex de Vincent de Beauvais, voulut profiter de la faveur dont jouissait cet ouvrage en imprimant une suite qui n'avait encore été multipliée que par les calligraphes. 11 est très-probable — presque certain — que Mentelin, en publiant ses deux Spécula de soixante-deux lignes, s'était proposé pour but de compléter le Spéculum Quadruplex, dont les deux Spécula de soixante-six lignes avaient seuls été imprimés.
Quel est l'imprimeur des Spécula de soixante-six et de soixante-sept lignes? C'est Mentelin, disent les bibliographes, La Sema, entre autres, prétend que YHistoriale^ de Mentelin et le Naturale de soixante-six lignes sont imprimés avec le même caractère ! Erreur impardonnable et qui n'admet aucune excuse, la force de corps et la forme étant absolument différentes. M. le docteur Desbarreaux-Bemard partage l'opinion d'Auguste Bernard et fait de Timprimeur des Spécula de soixante-six et de soixante-sept lignes un habitant de la même contrée que Mentelin ; il repousse même le vague de cette expression contrée et déclare qu'il habitait peut-être Strasbourg.
A ce compte, Strasbourg aurait imprimé, non-seulement les quatre énormes Spécula, mais encore le Doctrinale et Ténorme Histortale une seconde fois.
Si Ton se rappelle tout ce qu'a réellement imprimfé Mentelin, on ne peût4a surcharger d'un semblable fardeau sans choquer la vraisemblance. *
Mais voici une consj^ration de laquelle va se dégager une seconde invraisemblance plus choquante qua la première. ^Si Strasbourg a imprimé les quatre Spécula de soixdnte^six et de soixante-sept lignes, comme elle a imprimé les deux de soixante-deux ligues, une ville considérable, possédant une florissante Université — alors que Strasbourg n'en avait pas encore — Cologne, en un mot, n'aurait donc imprimé que le se\il Spéculum 3Iârale, et encore ne l'aurait imprimé qu'assez tarfl, car Conrad Ho^borch n'exer^ çaiipas avant 1476. Cologne auï^ait ainsi commencé par le moins intéressant des Spécula, par celui qui est apocryphe.
De plus, dans les deux Spécula de soixante-sept lignes, on voit à toutes les pag%6 les majuscules dont fait partie yR bizarre ; or, ces lettres, nous Trayons démontré, existaient au pliis tard en 1465, année où l'on n'imprimait plus à Mayence, où l'on n'imprimait pas encore à Strasbourg, mais où l'on imprimait à Cologne, au Couvent âe Weidenbach.
Quant aux lettres de bas-de-casse de ces Spécula de . soixante-sept lignes, elles sont le» mêmes dans ceux de soixante^ix lignes ; ces derniers sont donc sortis des mêmes presses? *
En résumé, Cologne a imprimé d'abord les trois Spécula de soixantifsix et de soixante-sept lignes, a donné une seconde édition du Doctrinale et a fini par le Morale, lequel a cinquante-huit lignes et a été trop longtemps attribué à Ulric Zel, puisqu'il est de Conrad Homborch, ainsi que l'indique Holtrop et que nous l'avons vérifié nous-même.
Nous attribuons aux mêmes presses, pour les mêmes raisons, les deux éditions du Catholicon, l'une de soixante-cinq
lignes, Tautre de soixante-sept. Celle de* soixante-cinq lignes est imprimée avec les mêmes caractères que les Spécula de soixante-six lignes; celle de soixante-sept lignes avec les mêmes que lei ^jecuài de ce même nombre de lignes.
11 est évident que cette identité des caractères des Spécula et du CathoUcon suffit pour démontrer qu'ils sortent de la même imprimerie. -Nous allons cependant ofTrir au lecteur quelques détails qui ne sont pas sans intérêt.
Le dominicain Jean de Balbis, de Gênes, publia en 1286 Touvrage qu'il intitula CathÔ^con, c'est-à-dire Universel, 11 contient une grammaire, une rhétorique, une prosodie et un ifhmense dictionnaire, le tout en langue latine.
M. Emile Littré (1), voulant donner une idée de ce dictionnaire, en cite trois ou' quatre- mots, que Tauteur, nous dit-il, af traduits, non dans sa langue, Vitalien, mais en français. Ainsi larva est traduit par faulx visaige; càdus par bar" rillet. Le malencontreux lexicographe a sans doute consulté rédition de L]^ib-(1520), ce qui lui a fait attribuer tes mots français du xyjK siècle à wi auteur italien dÔ xhi®. Le fait est que, dans notre exemplaire de Tédition de soixante-sept ligues, M^ est expliqué par mascara, qui n'est pas français, et cadus par barriUe (sic) qui est italien.
Le même M. Emile Littré invoque Tautorité du domini- ' cajp pour nous apprendre que serpe vient de sarpa. Or, dans le CathoUcon, sarpa est expliqué à Taide des mots ligo, hoymi et sarculum ad herbas extirpandas (2).
La serpe descend du hoyau, à peu près, comme l'homme descend du singe.
Signalons encore dans les deux pages que M. Emile Littré a consacrées au CathoUcon une autre méprise, mais beaucoup moins excusable, parce que l'auteur y montre la pré-
Ci) Histoire Littéraire de la France , xxii, 14.
(2) Le mot français serpe vient du verbe sarpire, tailler la vigne, que l'on trouve dans les Lois des XII Tables. Sarment a la même origine.
La première page nous offre 2 K ; Vun d'eux a été obtenu d'une manière singulière : c'est un R dont on a évidé la tête : H.
Nous avons signalé un fait analogue à propos du Plu-, tarque en caractère romain avec la majuscule R .
Le papier est si épais, du moins dans notre exemplaire, que le poids du volume est de dix kilogrammes (plus de 26 livres, troy pound) ; à ce taux, chaque feuillet de ce papier pèse au moins autant qu'une pièce de cinq francs d'argent.
Ce que nous avons dit des Spécula de soixante-six et de soixante-sept lignes est encore plus vrai du Catholicon, livre indispensable aux études latines. Si les éditions de soixante-cinq et de soixante-sept lignes de cet ouvrage ont été imprimées à Strasbourg, il faut donc que Cologne, cité beaucoup plus considérable et qui possédait une florissante Université, tandis que Strasbourg n'en avait pas encore, il faut, disons-nous, que Cologne se soit résignée à faire venir à grands frais, pour ses nombreux étudiants, des livres que pouvaient aisément lui procurer à de meilleures conditions les presses établies chez elle-même. Le simple bon sens et l'intérêt bien entendu protestent contre une pareille supposition.
Avant de prendre congé du Catholicon, nous dirons quelques mots de l'édition de soixante-cinq lignes. Au mot addictm, Jean de Balbis cite ce vers d'Horace :
Nallius addictus junire iu verba magistri.
« J'ai pris l'habitude de ne jurer jamais sur la pai'ole d'un « maître. »
Ce vers est correct dans l'édition de Gutenberg; dans celles de soixante-cinq et de soixante-sept lignes, au lieu de jurare, il y a tntrat, mot qui rend la phrase inintelligible.
Cette même faute dans ces deux éditions prouve leur
— Ho —
communauté d'origine et que c'est d'après un manuscrit qu'on a fait la première, celle de soixante-cinq lignes.
Enfîn, nous citerons quelques lignes très-intéressantes de Prosper Marchand, ce savant libraire, au sujet de son exemplaire du CathoUcon de soixante-cinq lignes : « Cet « exemplaire a autrefois appartenu à la Communauté des « Clercs d'Emmeric, à laquelle il avait été légué par Gérard (( de Bruno, chanoine de Déventer. Il est parfaitement bien (f conservé et relié en bois, couvert de peau de truie. Il est, « de plus, antique (1) sur tranche, et lavé et réglé, nonce seulement à l'ordinaire autour de chaque page, mais exce traordinairement au-dessous de chaque ligne; et outre « que les grandes lettres qui commencent chacun de ses (( traités et chapitres sont enjolivées de feuillages peints en « vermillon et en azur, toutes celles du commencement de « chaque article du dictionnaire sont alternativement des « mêmes couleurs depuis le commencement jusqu'à la fin.»
Le lecteur se rappelle que les frères de la Vie Commune avaient des établissements à Emmeric et à Déventer ; en les voyant possesseurs d'un exemplaire du Catholicon, qu'ils ornèrent sans doute de leurs propres mains et qu'ils relièrent avec tant de soin, ne trouve-t-on pas plus vraisemblable l'attribution que nous faisons de cet ouvrage à leurs confrères de Cologne, aux Frères de la Vie Commune du couvent de Weidenbach?
A la seconde classe des livres al' 72 bizarre appartient un ouvrage plus curieux que connu : c'est un traité de matière médicale du xiii*' siècle, disposé dans un ordre à peu près alphabétique. L'auteur, médecin de la célèbre école de Palerme, dédie son ouvrage à Robert, roi de Sicile. Il s'appelait Matteo Sylvatico.
(1) On voit quelquefois sur les trois tranches d'un livre des initiales, des nom<4 propres tout entiers, des arabesques, un paysage que Ton y a peints ou ciselés ; on dit de ces volumes qu*ils sont antiques sur tranche.
A Tarticle Bméulus il fait connaître la seule date que Ton puisse donner de sa vie. Ce passage est court, le voici traduit :
« Le bruculm est une espèce de sauterelle quelquefois (( si abondante en Arabie, que ces insectes cachent le sol et « dévorent les moissons et les plantes. Les habitants se (( réunissent alors en véritable aimée contre elles, les ra- « massent et les mangent avec ou sans sel. J*ai vu de ces « sauterelles à Salerne, Tan de la naissance du Seigneur « 1297. »
(Ce millésime, de même*que celui que nous avons cité plus haut, est imprimé en un seul mot de 37 lettres consécutives.)
Ce livre est intitulé : Liber Pandectarum Medicinae. On y rencontre une foule de faits intéressants.
Par exemple, le moi Antimonium nous apprend que dès le XIII* siècle les moines avaient abusé de ce métal dans leurs préparations pharmaceutiques.
A l'article Karata nous rencontrons Vétymologie du mot carat : « C*est, nous dit Sylvatico, la graine du caroubier; (( elle sert de poids, et pèse trois ou quatre grains d'orge. »
Sylvatico nous a aidé à trouver Vétymologie d'un terme de botanique, le sébestierj arbre des latitudes chaudes, en nous informant que sebesten est un mot de la langue persane, segpistân^ r)'^^ v-tX^.
En effet, dans cette langue, ^JA^, seg^ veut dire chien, et ^2»^ , pàtâfij mamelon, de sorte que, segpistân signifle mamilla canis^ dénomination qui fait allusion h la forme du fruit qui ressemble à une petite prune.
Sebesten, nom anglais du sébestier^ rappelle mieux Tétymo logie persane de ce mot (1).
(1) Aprùs avoir écrit ces dernières lignes, nous chercli&mes si quelque orieuLalisLe ne nous aurait pas devancé; voici ce que dit Silvestre de Sacy : « Le nom sehestan paraît persan. » {Relation de P Egypte, {lar Abd-Allatif| p. 70.) Deux pages plus loin il ajoute : « Si Ebn-Beïtar a
Ludwig Hain indique onze éditions de cet ouvrage au xv"" siècle : six de Venise, une de Vicence, une de Mantoue, une de Naples, une de Lyon et celle hYR bizarre.
Ainsi, ritalie seule a donné neuf de ces onze éditions.
Le titre et le colophon de celle de Naples sont intéressants ; en voici la traduction :
« Pandectes des Aliments et de la Matière Médicale de Matteo « Sylvatico, médecin de Salerne, dédiées à Robert, roi de « Sicile.
c( Fin des Pandectes^ lesquelles Angelo Cato Supinas, de (( Bénévent, philosophe et médecin, a fait imprimer avec <f soin et correctement, dans la très-illustre, très-noble, a très-importante et très-délicieuse ville de Naples, cette « mère des rois, des ducs et des grands seigneurs, le (( l""' avril 1471, ce dont il nous faut rendre grâces au Dieu (( très-haut. »
Puis viennent ces trois distiques ; c'est le livre qui parle :
a Lecteur, si tu veux arriver, par le chemin le plus court, « à la connaisscmce certaine des causes et des termes dans (( Tart médical, tu n*as qu*à me lire ; on ne me vend pas « cher. Angelo Cato vient de me mettre à la portée des ri- « ches et des pauvres. Je lui dois donc autant de recounais- « sance que m'en doit Salerne, où j'ai reçu le jour, n
Les onze éditions reproduisent presque toutes le texte corrigé par un savant Italien, Matteo Moreto de Brescia.
On voit donc que l'auteur était Italien, l'éditeur Italien,
« peuéé que le mot sebestan signiAe en perMia leê mamelles (Tune « chienne, il ff'est trompé. » Enfin, p. 566, le même ravant, vraiment digne de ce noble nom, 8*exprime ain^t : « J*ai avancé qu*Ebn-Beïlar
« »*e»i trompé en disant que sebestan ^ .^Lr»*.?.»*, est un mot persan qui si-
« gnifie les mamelles (Tune chienne. J'ai reconim depuitf que cette opi- « uion est effectivement celles des philologues persans, qui regardent
« ce mot comme nne contraction des deux mots ^L"«mJ oX-*» f^eg
« pistdn. n Nous bous étions donc rencontré avec les philologues pfT* sans. Sans en être lier, on peut en être content.
les éditions pour la plupart italiennes. Celle hYR bizarre seule est allemande, sans qu'on puisse en douter, bien que réditeur soit le même savant Italien.
On peut logiquement conclure de ces faits que, si Tédition allemande a été donnée par Tltalien Matteo Moreto, c'est que ce savant n'avait pas encore trouvé en Italie de presses pour imprimer cet ouvrage. 11 a fait comme Nicolas de Wile, voulant faire imprimer la première édition des Lettres de Pie //, il s'est adressé à Cologne, au couvent de Weidenbach ; par conséquent, son édition des Pandectes Médicales est la première, ce que démontrent assez les caractères intrinsèques de cette édition : marges vastes et vierges, nombre de lignes moindre que dans presque toutes les autres, format grand in-folio, et le reste.
L'éditeur lui-même, dans une épître liminaire qu'il adresse au cardinal François de Gonzague, légat de Bologne, fait comprendre qu'il publie une édition princeps, quand il dit à son Mécène :
« Ce livre des Pandectes avait déjà presque péri, par (( l'impéritie des copistes. J'ai consacré tout mon zèle et « tous mes soins à le corriger et à le mettre au jour de « nouveau. »
Vers la fm, il ajoute :
« J'ai en quelque façon renouvelé cet ouvrage. »
Enfm, dans cette édition à l'iS bizarre, l'éditeur ne s'attribue aucun titre, tandis que dans d'autres éditions, dans celle de Vicence, par exemple, le colophon nous apprend que Matteo Moreto professait la médecine et Tastronomie à Bologne. Ces titres honorables, Moreto les aurait rappelés avec soin s'il les avait possédés quand il publiait son édition des PandecteSy qu'il eût par ce moyen rendue encore plus recommandablc. Il résulte évidemment de cette épître que Moreto était Téditeur des Pandectes; malgré cela, Laire, Index, 1, 184, prétend que Moreto était correcteur, et, qu'en conséquence, l'édition hY R bizarre n'est pas la première.
Etrange logique que nous avouons au-dessus de notre portée.
L^édition kV R bizarre se compose de trente-six cahiers, savoir : treize quinternions, vingt quatemions, trois ternions. La page a douze décimètres carrés, dont le tiers seul est occupé par deux colonnes de cinquante-cinq lignes.
Les bibliographes ne comptent que 307 feuillets, quoiqu*il y en ait 308. Le premier est blanc.
Il est un autre ouvrage imprimé avec les mêmes caractères traitant aussi de médecine ; son titre est : Aggregator Paduanus de Medicinis simplicibus. L*auteur, dans sa préface, nous dit qu*il le terminait en 1385. C'est le célèbre Jacopo de Dondis, médecin et Tingénieux inventeur de cette merveille du xiv* siècle, Thorloge qu'il fit placer sur une tour du palais de Padoue en 1344. Ce traité a 284 feuillets à deux colonnes de cinquante-cinq lignes.
L*édition d'un autre ouvrage, imprimée aussi avec les mêmes caractères que les précédents, nous suggère une remarque importante. Il s'agit du Rationak Divinorum Officiorum^ de Guillaume Duranti, évêque de Mende, au xiii^ siècle. Le Repertorium de L. Hain en cite quarantetrois éditions pour le seul xv® siècle. Nous verrons -tout à rheure qu'il y en a au moins deux de plus. Vingt de ces quarante-cinq éditions sont d*Allemagne ; huit de ces vingt sont de Strasbourg, et cette ville en aurait imprimé neuf, si Ton persistait à lui attribuer le caractère semi-gothique accompagné de yR bizarre. Si Strasbourg a imprimé neuf éditions du Rationak^ combien davantage a dû en imprimer Cologne, la cité sainte de l'Occident; Cologne, cette ville immense oii l'on comptait presque autant d'églises que de maisons? Eh bien, Cologne n'en aurait pas imprimé une seule, si l'on devait s'en rapporter aux bibliographes. Il en est deux, cependant, seulement deux, qui ont été imprimées dans cette ville et que cite M. le docteur Léonard Ënnen dans son Catalogue d'Incunables. Elles n'ont que trente-cinq lignes par page, nombre inférieur à celui des quarante-trois
autres éditions, et qui révèle une haute antiquité typographique.
Laissons donc à Strasbourg huit des neuf éditions qu*on lui attribue, et rendons au moins la neuvième, celle hYR bizarre, à Cologne, qui se trouvera ainsi en avoir imprimé trois; Strasbourg y perdra peu; Cologne et le sens commun y gagneront quelque chose (1).
Dans cette revue, le dernier ouvrage, imprimé en lettres semi-gothiques et contenant les majuscules romaines dont ï/t bizarre fait partie, sera un recueil de douze traités de jurisprudence; en voici les premières lignes :
Incipit libellus dans modum legendi adbreviaturas (sic) m utroque jure.
Cette édition, suivant Ludwig Hain, contient 227 feuillets à deux colonnes de trente-huit lignes.
Il existe de cet ouvrage une autre édition que ce bibliographe attribue, avec raison, à Cologne; en effet, à en juger par la description que donne S. Seemiller de la ponctuation employée dans cette édition, elle doit sortir des presses de cette ville.
Cette édition et celle hY R bizarre sont la copie Tune de Tautre ;| pages, colonnes, lignes même, se correspondent; on ne rencontre que, çà et là, quelques différences dans Torthographe et la ponctuation (Seemiller, i, 165). La plus grande diff'érence consiste en ce que les deux dernières lignes commencent dans Tune par le mot expliciiint^ et que dans celle à T JÇ bizarre ce mot est le dernier.
De cette ressemblance frappante on peut conclure avec la
(l) Ludwig Hnin, n»* ^6,465, *6,466, signale deux éditions du Hationnle qui <luiveut être synchroniqaes (jumelles). Elles se composent Tune et rnntre de 385 feuillets numérotes, précédés de trois feuillrts non numérotés. L'une et Tautre ont trente-neuf longues ligues. Cependant elles oITreut, dit ce bibliographe, des différences à chaque piige. W les attribue à George Husner, imprimeur de Strasbourg depuis 1473.
plus grande probabilité que ces deux éditions ont été imprimées au moins dans la même ville, c'est-à-dire à Cologne. Quant h la date, on peut la déduire d'un passage de Touvrage qui se trouve dans le second traité, Processus judicianus Johannis de Urbach, Dans une formule relative au mariage, Tautcur date cette pièce du mois de septembre 1470. Toutes ces circonstances s'accordent avec Tattribution que nous faisons de cette édition aux frères de la Vie Commune de Weidenbach.
Panzcr, aux cinq éditions que nous venons de passer en revue, joint les trois ouvrages dont voici les titres :
i* Sermones Disciptdi, (Johannes Herolt.)
2' DiscipuU Liber de Eruditùme Christi FideUtnn,
3* Praeceptorium Divinae I^gis, (Johannes Nider.)
Ne possédant pas ces ouvrages et ne trouvant pas dans les bibliographes de renseignements suffisants, nous ne pouvons rien affirmer au sujet de leur origine typographique.
Avant de nous résumer dans une conclusion générale, achevons de réfuter l'opinion de M. H. Ilelbig, qui attribue les éditions à r iS bizarre à Adolphe Rausch, d'Ingweiler. Nous avons déjà fait remarquer que, seul, il n'aurait pas eu le temps de les imprimer ; mais il aurait pu le faire, étant l'associé de son beau-përCi Jean Mentelin ; nous avons démontré que ce dernier n'en est pas davantage Timprimeur. Enfin, quand M. H. Helbig fait remarquer que le nom de Rausch commence par cette même consonne dont la forme est singulière, afin de s'appuyer sur un si frêle argument, ne trahit-il pas ainsi la cause qu'il prétend défendre?
Il résulte de cette étude que Ton a attribué aux presses de Strasbourg des éditions qui appartiennent à celles de Cologne et qui remontent, au plus tard^ à l'an 1465, et que, par conséquent, elles n'ont pas été imprimées ailleurs dans cette ville qu'à Weidenbach, oii Nicolas Jenson grava trèsprobiiblcmcnt le caractère romain h V J^ bizarre, lequel,
perfectionné, lui servit à imprimer, en 1470, à Venise, son chef-d'œuvre typographique : La Préparation Evangélique (TEtÂsèbe.
Lecteur bienveillant, qui nous avez suivi avec patience à travers tant de ronces et de brouillards, permettez-nous de conclure par une allégorie qui du moins sera transparente.
a II y avait deux familles établies, depuis phisieurs générations, non loin des rives de TEuphrate. Chacune avait son jardin, qu'arrosait un ruisseau dérivé du grand fleuve. Le ruisseau fécondait le jardin, le jardin nourrissait la famille, et la famille vivait heureuse.
« Un jour, pourtant, un de ces brouillons que tourmente plus le besoin de remuer que le soin de réfléchir, s'avisa, afin de se poser, d'obstruer l'entrée de l'un des canaux et d'en diriger les eaux dans l'autre. Dès lors plus de jardin; l'une des familles allait s'éteindre et l'inondation ne pouvait guère manquer de ruiner bientôt sa voisine.
« Heureusement, un pauvre derviche, qui trouvait tous les ans une bienveillante hospitalité dans ces demeures, témoin du désastre, en chercha la cause et la trouva sans peine. Il ne s'agissait plus que d'arrêter le cours du mal. La reconnaissance multipliant sa force, il vint & bout de rétablir dans son état primitif l'entrée de chacun des deux canaux, et l'eau reprit le cours que lui avait assigné la sagesse antique.
(( Dès lors la fertilité revint au jardin, le bonheur dans la famille et le contentement dans le cœur du pauvre derviche. »