PREMIÈRE LETTRE
Mon cher Ami,
Vous n'avez sans doute pas oublié les heures que nous avons passées ensemble, un soir de Thiver dernier, au milieu des vieux livres de ma bibliothèque ; parmi eux se trouvait un vénérable psautier latin dont les vastes pages, émaillées de grands caractères gothiques, rouges et noirs, éveillèrent votre attention et même votre curiosité: vous vouliez savoir où, quand et par qui ce volume avait été imprimé. La curiosité est contagieuse ; je voulus aussi, tout novice que je suis en bibliographie, en découvrir Torigine et je vous promis alors, car vous le vouliez, de vous tenir au courant du résultat de mes recherches. C'est cette promesse que je viens, peut-être un peu tard, remplir aujourd'hui. Vous savez combien mes loisirs sont courts, ainsi attendez-vous à des lettres souvent trop longues.
Commençons par une description sommaire du volume : c'est un grand in-folio, relié en bois de hêtre, recouvert de peau de truie sur laquelle on voit encore empreintes des rosaces, des fleurs avec je ne sais quel animal fantastique, un oiseau sans doute.
Il se compose de 172 feuillets et chaque page à 24 lignes, excepté les pages 92 verso et 93 qui en ont 23, et les pages 68 verso et 69 qui en ont 23.
Les pages sont à longues lignes de 40 lettres en moyenne.
Il est imprimé sur un papier d'épaisseur ordinaire, d'une teinte sombre et parfois bistrée qui atteste le long usage de ce psautier au milieu des nuages de fumée des lampes, des cierges et de l'encens, pendant les offices du matin, du soir et de la nuit.
Le tissu de ce papier offre pour filigrane une tête do taureau, sans aucun appendice, mais de dimensions et de forme variables.
Les caractères sont de grosses lettres de forme de deux grandeurs différentes.
l"* Les lettres des psaumes et des hymnes qui sont les plus grandes ;
2' Les lettres des antiennes, des répons, versets, etc., d'une dimension un peu moindre.
Parmi les premières les I sont surmontés d'un signe semblable à l'esprit rude ('), parmi les dernières d'un esprit doux ('); la ponctuation se borne au point et aux deux points. Il est à remarquer qu'il ne se trouve de points d'in. terrogation que dans les leçons des vêpres des morts, à la fin du volume.
De plus, les initiales de chaque verset des psaumes sont rouges et celles des anti(^nnes noires, et d'une grandeur et d'une forme remarquables. Ces initiales ont été gravées sur bois, tandis que tous les autres caractères sont de fonte.
Les rubriques, conformément à leur nom, sont tirées en rouge.
Les pages recto sont marquées au milieu de la marge supérieure de chiffres romains, et vers la droite de la marge inférieure de signatures.
Il n'y a point de réclames.
Les pages verso offrent un titre courant qui indique la partie correspondante de Toffice.
Enfin, la musique est écrite en noir sur quatre portées imprimées en rouge. Vous remarquez au-dessous de ces portées, presque à chaque page, les lettres e, u, o, u, a, e, ce sont les voyelles des mots seculorum amen (1); on rencontre aussi A, E, U, I, A ; ce sont les voyelles d' Alléluia.
Tels sont les caractères généraux de ce volume ; mais il sera utile h la solution de notre problème de reprendre en détail, pour le compléter, ce signalement trop vague de notre inconnu ; c'est ce que je ferai chaque fois que Toccasion s'en présentera. En attendant, vous pourrez déjà reconntdtre que ce psautier est un ouvrage assez important et assez vieux pour qu'on en recherche l'origine, et qu'il fournit assez peu de données pour que cette recherche ne soit pas sans quelque difficulté ; mais si vous trouvez quelque intérêt h me suivre dans ce chemin hérissé de ronces et d'épines, je ne me plaindrai pas de m'y être engagé.
Je terminerai cette lettre en vous prouvant d'abord que mon psautier a été imprimé pour l'usage spécial de reUgîcux franciscains ; pour cela, il suffit de parcourir le calendrier qui le précède; voici les renseignements que j'en extrais :
(1) Millin s'était imaginé que ces lettres de plain-chant représentaieDtrévohé des bacchantes; du moins il reconnut son erreui ; mais l*auteur d'articles très-judicieux cependant sur le Dictionnaire de M. Littré, dans la Revue de France^ repousse avec indignation l'interprétation des voyelles e, u, o, ti, a, e que nous rapportons dans le texte et qui n'est pas plus des Allemands que des Fronçais; elle est troM simple pour que tout le monde n'ait pas su la trouver.
(ie savant devrait nier aussi que les voyelles a, e, Uy i, a, représentent le mot alléluia. Mais il aurait beau faire; personne ne le croirait.
— lie —
16 janvier, sancti martyres Beraldus, Otto, Accurtius, Petrus et Adjutus. Majus duplex.
15 février, translatio sancti Antonii de Padna confessons. Minus duplex.
20 mai, sanctus Bemardinus, conf essor ordinis minomm. Majus duplex.
25 mai, translatio sancti Francisci. Majus duplex.
13 juin, Antonius, confessor ordininis minomm. Majus duplex.
8 juillet, festum sancti Bonaventurœ, confessoris, semper celebratur dominica secunda julii. Majus duplex. 2 août, dedicatio Portiunculœ. Minus duplex.
12 août, Sta Clara. Majus duplex.
19 août, Stus LudovicuSy episcopus et confessor ordinis minomm. Majus duplex.
26 août, octava sancti Ludovici. Semi duplex.
17 septembre, festum sanctomm Stigmatum sancti Francisci. Majus duplex.
2 octobre, translatio sancts Clarœ, virginis minomm ordinis. Minus duplex.
4 octobre, sanctus Francisons, fundator ordinis minomm. Majus duplex.
11 octobre, octava sancti Francisci. Minus duplex. 8 novembre, translatio sancti Ludovici.
19 Sta Elisabeth vidua. Minus duplex.
Toutes ces indications sont imprimées en lettres rouges.
Tous ces saints appartiennent & Tordre des mineurs ou franciscains ou cordeliers, comme il vous plaira de les appeler.
Il faut classer ainsi qu'il suit les désignations hiérarchiques de ces fêtes en suivant Tordre ascendant : semi duplex, minus duplex, majus duplex.
Sur 26 fêtes majus duplex, il y en a 9 consacrées à des saints franciscains, ccst-à-dire plus du tiers ; il y en a 5 du degré moyen (minus duplex) et 2 seulement du dernier
(semi-duplex), c'est Toctave de saint Louis et celle de saint Antoine.
Les noms des saints invoqués dans les litanies nous démontrent aussi le caractère éminemment franciscain de notre psautier : Sancte Otto cum sociis, tuis^ orate pro nobis ; sancte Ludovice, ora pro nobis ; sancte Francisco, o. p. n ; sancte Bernardine, o. p. n ; sancta Clara, o. p. n ; sancta Elisabeth, 0. p. n.
Si nous comptons les hymnes, nous en trouvons 4 pour sainte Glaire, 4 pour saint François, 4 pour scdnt Louis, tous trois saints mineurs, tandis qu'il n'y en a jamais plus de 3 pour les autres saints.
Ainsi nous pouvons regarder conmie certain que notre psautier était destiné surtout aux religieux des deux sexes de Tordre de Saint-François d'Assise.
Dans la lettre suivante, je vous ferai connaître un autre psautier, frère du mien, imprimé pour les couvents dominicains; ces deux ordres étaient si nombreux h Cologne, qu'Erasme a pu dire dans une lettre à Jean-Louis Vivès^ en parlant d'eux (lettre 611) : a Colonise, nescio quo fato, nun^quam in pretio fuerunt mansuetiora studia, quod illic, ut audio, régnant examina dominicalium ac franciscanorum. »
« Je ne sais par quelle fatalité on n'a jamais estimé S Co- « logne les études civilisatrices: je me suis laissé dire que (( la cause en est dans les moines dominicains et francis- « cains qui y fourmillent. »
L'utilité de cette remarque sur le grand nombre de religieux mineurs et dominicains à Cologne ne saurait vous échapper ; c'est tout ce qu'il me faut pour me justifier de l'avoir faite.
J*extrais de notre psautier le « Confiteor » qui achèvera de vous prouver qu'il était destiné aux disciples de Saint François; il y a de plus quelque intérêt aie comparer au « Confiteor » de nos jours.
Gouflteor Deo omnipotenti et beatœ Mariœ virgini, beato Francisco et omnibus sanctis et tibi, pater, me graviter peccasse, per superbiam in legem Dei mei, cogitatione, delectatione, omissione, consensu, verbo et opère, mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. Ideo precor beatissimam et gloriosam virginem Mariam, beatum Franciscum et omnes sanctos et sanctas Dei et te, pater, orare pro me.
Votre Ami.