‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 2)Chapitre 8 sur 44 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Mon cher Ami,

Je vous ai donné dans ma première lettre une idée générale de notre Psautier. Je vous dirai maintenant quelques mots des moyens qu'il m'offrait de découvrir son origine ; par malheur ils sont bien insuffisants ; on dirait que rimprimeur s'est appliqué à cacher son nom et à ne laisser aucune trace capable de diriger les bibliographes de l'avenir. Nulle allusion au temps où il vivait, ni au lieu où il imprimait. Il a observé le silence le plus désespérant, et si je suis parvenu à soulever le triple voile qui me dérobait son nom, son époque et son pays, c'est bien assurément en dépit de son silence obstiné ! Au reste que des psaumes, des hymnes chrétiennes, des prières n'appartiennent à aucun lieu, ni & aucun temps particuliers, il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque ces psaumes et ces prières sont la voix de tous les siècles et de tous les chrétiens. D'un autre côté, si un seul nom de lieu, une date et un nom propre s'y trouvaient imprimés, je n'aurais aujourd'hui ni le plaisir de chercher la solution de ce problème de bibliographie, ni celui de le trouver. Voici néanmoins les ressources qui me restaient encore :

!• Il y a en tête du Psautier un calendrier qui m'a fourni d^utiles indications ;

2® Les hymnes du texte m'offert de précieuses données ;

3" La beauté des majuscules des Antiennes et le caractère général de simplicité élégante de tout l'ouvrage, opposés au luxe et à la magnificence des Psautiers et des Missels de la plupart des imprimeurs du xv* siècle, en Allemagne et en Hollande, ont fortifié mes conjectures ;

4" Il m'est arrivé dans mes recherches de rencontrer des ressources imprévues : ainsi, j'ai trouvée la Bibliothèque de France, comme le dit M. A.-Firmin Didot, un Psautier qui est incontestablement le frère du mien; de plus, j'ai découvert deux Missels que j'ai mille raisons d'attribuer aussi aux mêmes presses ; ces secours inattendus m'ont aidé à résoudre le problème ;

6" Après avoir passé en revue plus de 16,000 titres d'ouvrages imprimés dans le xv* siècle, c'est-à-dire presque tout ce qui l'a été dans ce demi-siècle, j'ai pu apprendre à reconnaître les habitudes ou, comme on dirait aujourd'hui, la spécialité des principaux imprimeurs de cette époque, et j'ai trouvé ainsi un moyen efficace de créer des conjectures, sauf ensuite à les contrôler et à les justifier. Je me suis donc fait une espèce de conviction morale et personnelle sur l'origine de notre Psautier, conviction que j'espère faire passer dans votre esprit ;

6* Enfin quelques renseignements et rapprochements historiques ont achevé de me convaincre et vous convaincront aussi que ce Psautier a été imprimé à Cologne, en 1482, par les Frères de la Vie Commune de la Congrégation de Weidenbach.

Ces trois faits ont à mes yeux beaucoup moins d'importance que la méthode à l'aide de laquelle je les ai découverts, car cette méthode peut servir à retrouver l'origine de beaucoup d'autres livres sans lieu ni date, mais du xv' siècle. L'origine que j'attribue au Psautier, je dois aussi l'at-

tribuer à trois autres ouvrages, qui portent des signes évidents d*une origine commune avec la sienne.

C'est d'abord un second Psautier. Je vous Tai déjà présenté dans ma précédente lettre comme le frère de celui qui nous occupe; voici quelques détails à ce sujet : c'est aussi un grand in-folio que Van Praet (Catalogue des vélins de la Bibliothèque du roi, tome I, h*» 83) dit imprimé circa 1490.

Ce Psautier qui est incontestablement sorti des mêmes presses que le nôtre n'a ni titre, ni calendrier; peut^tre manquent-ils à l'exemplaire de la Bibliothèque nationale. Il est à l'usage des Dominicains ou Frères prêcheurs, comme le prouvent les noms des saints qui y ont des hymnes : Thomas d'Aquin, Vincent, confesseur, Pierre, martyr, Catherine de Sienne, Dominique, et cette prière : « Concède^ quaesumus, omnipotens Deus^ ut ad melioreni vitam Sanctorum tuorum Pétri, Thoraae, Vincentii et Catharinae exempta nos provocent, quatenus quorum memoriam agimus etiam actus imitemur. »

Ce Psautier est postérieur au nôtre : 1" les majuscules des Antiennes y semblent fatiguées ; 2** il s'y trouve six gravures sur bois, tandis que le mien n'en contient qu'une seule, sans doute parce qu'elles n'étaient pas encore toutes gravées; 3** l'une des hymnes de la fête de la Trinité est différente dans les deux Psautiers, et l'on a choisi celle du Psautier dominicain pour l'ajouter à celui des Franciscains, dans lequel elle se trouve écrite sur la face intérieure de l'un des plats.

Voici l'hymne des Franciscains :

In festo trinitatis ad vesperas kymnus :

In majestatis solio, Très sedent in tnclinio ; Nam non est consolatio Compléta solitario.

iEternœ mentis oculo, Dam pater in se flectitur, In lucis suœ speculo^ Imago par exprimitur.

Imaginis consortium Natiyus prasbet exitus Gonsors qae spirant gaudium Ingenitus et genitus.

Hoc gaudium est spiritus Quo patri natus jungitur Et unum bonum funditus In tribus iis concluditur.

In tribus est simplicitas Quos non distinguit qualitas Nec obstat tribus unitas Quam ampliat immensitas.

Per solam yim originis, Communio fit numiois, Nativi ductu germinis Notivique spiraminis.

Ingenito et genito Cum spiritu paraclito Honoris simpli debito Psallamus corde dedito. Amen.

Voici celle des Dominicains :

In festo trinitatis ad vesperas et ad matuttnas hymnus,

Adesto sancta trinitas, Par splendor, una deitas, Qu8B exstas rerum omnium Sine fine principium.

Te cœlorum militia Laudat, adorât, prœdicat, Te triplexque mundi machina Benedicit per sœcula.

Adsumus et'Dos cernui Te adorantes famuli Vota precesqae supplicum Hymnis junge cœlestium.

Unum te lumen credimus, Quod et ter idem colimus, Alpha et oméga quem dicimus, Te laudat omnis spiritus.

Laus patri sit ingenito Laus ejus unigenito Laus sit sancto spiritui Trino Deo et simplici. Amen.

Vous accorderez sans peine Tantériorité au poète naïf qui croit justifier le mystère de la Trinité, en disant :

Nam non est consolatio Compléta solitarîo.

V Les psaumes y sont numérotés et ne le sont pas dans l'autre; or, tout perfectionnement implique la postériorité.

Nous avons vu que Van Praet assigne au Psautier dominicain la date approximative de 1490; nous verrons que le nôtre est de 1482.

L. Hainne mentionne de ces deux ouvrages, aun^ 13,462, que le Psautier des Franciscains encore sans l'avoir vu luimême. Passons aux deux autres ouvrages sortis également des mêmes presses que les deux Psautiers.

Le même bibliographe (*1 1,250, 11,252), indique deux Missels, Tun de 1493, Tautre de 1498, dont le titre est : Spéciale opus missarum de officiis dominicalibus per anni circulum, etc., auxn^ 11,251, 11,403, 11,269, il cite des Missels qui ne sont que des répétitions fautives de ceux dont nous parlons.

Il s*agit ici de deux Missels que, malgré de longues recherches et d'instantes prières, je n'ai pas encore pu me procu-

rer (i); mais le signalement que donne Hain du premier de ces livres, ne m*a pas permis de douter qu'ils ne fussent Tun et Tautre Touvrage de l'imprimeur de notre Psautier.

Le Psautier et le Missel sont précédés d'un calendrier de douze pages.

Ces ouvrages commencent Tun et l'autre *par la formule remarquablement simple : In nomine Domini incipit psalterium chorale; in nomine Domini, incipit spéciale missarum, formule que je n'ai rencontrée dans aucun des If issels et des Psautiers dont j'ai lu le titre, et bien peu de ces livres ont dû m'échapper.

Les mots in nomine Domini incipiatis! sont précisément ceux que prononça Gérard Groot à l'instant où il fondait le premier établissement des Clercs de la Vie Commune. Il faisait travailler en conmiun de pieux jeunes gens qu'il avait rassemblés; Florentins Radewyns, son disciple bien-aimé lui dit : faites plus encore : faites-nous vivre en commun.

La vie commune I la vie commune ! s'écria Gérard ; mais les ordres mendiants ne le toléreront jamais ; ils s'y opposeront de toutes leurs forces. Essayons du moins, reprit Florentins. Alors Gérard se recueillant, lui dit : Au nom du Seigneur, commencez, je serai votre défenseur, votre protecteur dévoué contre tous vos ennemis.

Cette formule, commune au Psautier et au Missel, ne semble-t-elle pas nous faire entrevoir les Frères de la Vie Commune comme les imprimeurs de ces ouvrages?

Les dates 1493 et 1498 des Missels ne viennent-elles pas se placer naturellement après celle de 1482 que j'assigne à notre Psautier, et celle de 1490 que Van Praet assigne au sien? En effet, il est plus facile et plus lucratif d'imprimer d'abord un Psautier, ensuite un Missel, le premier étant d'un plus fréquent usage que le second.

1) J*écrivai8 ceci en 1857.

La communauté d'origine de ces quatre livres liturgiques se révèle encore d'une autre manière : le psalterium, dès le titre, nous informe qu'il est à l'usage des personnes des deux sexes qui suivent le rite romain. A la première page du texte, nous apprenons que le Missel est conforme au rite de toutes les églises et de tous les diocèses.

Dans la lettre suivante, j'insisterai davantage sur l'origine commune des Missels et des Psautiers.

Votre Ami.

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