‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 3)Chapitre 10 sur 12 · DIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIÈME LETTRE

Mon cher ami,

Cherchons maintenant le nom de Timprimeur de notre triple édition ; si nous le demandons aux bibliographes, ils nous répondent : c'est Ulric Zel I Mais on attribue à cet imprimeur un si grand nombre de livres qu'il y a nécessité d'examiner ses titres.

Longtemps on n'a su de lui que son nom, pour l'avoir lu dans la Chronique de Coloyve, imprimée en 1499. Le premier auteur qui le cite ainsi est, je crois, Bernard de Mallinckrot, dans son ouvrage « De ortu et progressu typographiœ, » 1639. Vient ensuite Wolf, dans « Monumenta typographica, » 1740.

Prosper Marchand, dans son Histoire de V Imprimerie,

1740, dit, page 10 : « Je trouve que cet Ulric Zel, inconnu

à tous les historiens de l'imprimerie, publia, à Cologne, en

1494, un traité intitulé : « Gerardi Harderwicksensis Com-

*>(( mentarii in logicam Aristotelis. »

Le*jésuite Joseph Hartzheim, dans « Bibliotheca Coloniensis, » 1747, page 97, cite deux ouvrages imprimés par Zel, l'un en 1488, l'autre en 1493; mais dans la liste qu'il donne des imprimeurs de Cologne, on ne lit pas le nom de Zel.

Schelhorn, « De antiquissima bibliorum editione, » 1760, cile un ouvrage de Zel, imprimé en 1473, comme le plus ancien,

Meerman, « Origines typograpliica^ » 170^), page 08, dit

du « De singularitate clericorum, «portant la date imprimée de 1467, <( editio incognita hucusque, Primus liber antea cognitus Zellii erat.... 1473. »

Dans la Bibliothèque instructive^ 1768, Debure ne nomme pas U. Zel.

Van Praet, dans le catalogue du duc de La Vallière, 1783, 1. 11, n° 2,258, reconnaît qu'on a, jusqu'à ce jour, attribué à Schœffer un ouvrage imprimé par Zel, et ce n'est que pendant le cours de l'impression de son catalogue, n° 1,068, additions, qu'il s'aperçoit lui-même de son erreur de n'avoir pas attribué à Zel un ouvrage qui lui appartient.

Enfm, Seemiller, mort en 1798, découvrit un ouvrage de Zel portant la date imprimée de 1466.

Ainsi, à mesure qu'on examinait les livres du xv® siècle avec plus de curiosité, on trouvait qu'il fallait reculer davantage la date de sa première impression, et l'on rétrograda ainsi de 1494 à 1466.

Mais, à partir du commencement de ce siècle, on ne remonta pas plus haut, parce que la curiosité des bibliographes va bien jusqu'à reconnaître et recueillir une date imprimée, mais non jusqu'à la calculer, c'est-à-dire jusqu'à la dégager des nombreuses données sous lesquelles elle se dérobe quelquefois. C'est ainsi que La Serna Santander, sous prétexte que les dates ne sont pas imprimées, quoiqu'elles résultent souvent avec évidence de certains renseignements, fixe l'établissement de l'imprimerie, en certaines villes, à des dates beaucoup trop rapprochées.

Il va même jusqu'à répudier la date de l'ouvrage imprimé par Zel en 1466, parce qu'on pourrait, dit-il, l'entendre de 14761 Mais si les bibliographes ne remontèrent pas au-delà de 1466, quant à la plus ancienne date des impressions de Zel, du moins il suffit désormais, pour qu'un livre lui fût attribué, qu'il offrît les caractères du très petit nombre de livres qu'il a signés de son nom.

Dans un travail spécialenient consacré à Ulric Zel, je vous

présontorai les chiffres improbables par lesquels il faudrait représenter les impressions de cet Hercule de la typographie; qu'il me suffise aujourd'hui de citer une autorité compétente, celle de M. Auguste Bernard, qui appelle « masse énorme » le nombre de livres qu'on lui attribue; masse énorme, en vérité, puisqu'elle dépasse les travaux des imprimeurs de Rome, Sweinheim et Pannartz. pendant le même nombre d'années et dans des circonstances analogues et même plus favorables.

C'était après les avoir attribués à Pierre Schœffer qu'on donna à Ulric Zel les livres dont nous parlons; on n'avait cependant guère plus de raisons d'y reconnaître l'impiMmeur de Cologne que celui de Mayence.

Laissant de côté des conjectures qui ne coûtent rien et ne valent pas davantage, recueillons et discutons les faits relatifs à Ulric Zel; il n'y a pas d'autre moyen de savoir s'il est ou s'il n'est pas l'imprimeur de notre triple édition, à moins que ces faits, en nombre insuffisant, ne laissent le problème sans solution.

Ulric Zel, de Hanau, était un élève non de Gutenberg,mais de Schœffer. (Pour moi, Fust n'a aucun titre typographique; c'était un bâilleur de fonds sans cœur et sans génie.) Je n'en veux d'autre preuve que la ressemblance des caractères de Schœffer et de Zel, ressemblance qui a fait attribuer au premier ce qui appartient au dernier; c'est ainsi que Van Praet dit, catalogue La Vallière, J068 : « les caractères de ce livre sont exactement les mêmes que ceux de la bible de Mayence de 1462, » et le livre a été imprimé à Cologne !

Il y a même plus que la ressemblance, il y a identité de certains caractères chez l'imprimeur de Mayence et celui de Cologne : par exemple, un A initial majuscule de cette forme : cl.

Remarquez d'ailleurs que si Ulric Zel eût appartenu à l'atelier de Gutenberg et non à celui de Schœffer, il est peu probable qu'il eût quitté Mayence pour Cologne, et qu'il eût dit, dans la Chronique de Cologne, que Gutenberg était de Strasbourg.

Ceci exige quelques développements :

Les deux bulles de Pie 11, en faveur d'Adolphe de Nassau, en date du 12 septembre 1461, ont été imprimées par Gutenberg; car, lorsque, le 28 octobre 1462, les partisans d'Adolphe, vainqueur de Thierry d'Isenbourg, son concurrent au siège archiépiscopal, s'emparèrent de Mayence, et que la maison de Fust, (maison appelée Zum Humbreicht, rue des Cordonniers, 88,) entre beaucoup d'autres, eut été réduite en cendres; on respecta l'atelier et les ouvriers de .Gutenberg.

D'ailleurs Gutenberg ne devait-il pas naturellement être l'imprimeur du protégé du pape comme il avait été l'imprimeur du pape lui-même pour les lettres d'indulgence?

Enfin nous voyons, en 1465, Adolphe de Nassau lui accorder le titre de gentilhomme de sa cour et diverses autres faveurs dont il récompense son zèle et son talent. La bienveillance du prince-archevêque pour Gutenberg survécut même à ce dernier et rejaillit sur le docteur Conrad Homery, sans doute l'associé, certainement l'héritier de Gutenberg.

Ulric Zel appartenait donc à l'atelier de SchœfTer et de Fust; il échappait donc à l'incendie et à la ruine quand il arriva à Cologne où il fonda la première imprimerie.

Le premier livre qui porte son nom est une très mince plaquette de 10 feuillets. En voici le colophon (ce mot grec qui signifie « achèvement, dernière main, » mot qu'emploient les bibliographes anglais, vaut mieux que le mot impropre « souscription » et surtout que les périphrases en usage) :

« Deo et Deiferœ refero gratias infmitas de fine primi libri Johannis Crisostimi Sancti doctoris et episcopi super psalmo quinquagesimo , per me Ulricum Zel de Hanau clericum diocesis Moguntinensis. Anno Domini millesimo quadringentesimo sexagesimo sexto. »

(( Je rends à Dieu et à la mère de Dieu des grâces infinies d'avoir fini d'imprimer ce premier livre de Jean Chrysos-

tome, saint docteur et évoque, sur le psaume 50, moi Ulric Zel de Hanau, clerc du diocèse de Mayence. L'an du Seigneur 1466. »

Voici le colophon du deuxième :

« Explicit liber beati Augustini episcopi de singularitate clericorum. Per me Oîricura Zel de Hanau clericum diocesis Moguntinensis. Anno etc. sexagesimo septirao. »

« Fin du livre de saint Augustin, évêque, sur la singularité des clercs. Par moi Ulric Zel de Hanau, clerc du diocèse de Mayence. L'an 1467. »

Cette édition du « De singularitate » a été imprimée en même temps que le « De vita christiana » qui forme les 19 premiers feuillets du volume, dont l'autre traité forme les 33 derniers.

J'ai lu moi-même dans le colophon, au lieu de « singularitate » que donnent Meerman et Falkenstein, dans leurs fac-similé, singularirate, que donne Edward Edwards dans les excellents fac-similé de son ouvrage : « Memoirs of libraries. »

Le troisième ouvrage portant le nom d'Ulric Zel et la date d'impression contient dans son colophon les renseignements suivants :

«... Pratris Roberti de Licio opus... per Ulricum Zel de Hanaw, artis impressorise magistrum, Coloniœ impressum, finem cepit optatum. Sexto decimo Kalendas mensis februarii 1473. »

{( Cet ouvrage de frère Robert de Licio, imprimé par Ulric Zel de Hanau, maître imprimeur à Cologne, est arrivé au terme désiré le 17 janvier 1473. »

A partir de cette année 1473, le lieu de l'imprimerie et le nom d'Ulric Zel sont indiqués dans une demi-douzaine d'ouvrages.

Voici les numéros du catalogue de Hain où on les trouve : 681, 8,357, 8,359, 8,361, 13,872. Zel y indique sa demeure en employant les mots apud, prope, ou circa Lyskirchen.

De plus, en 1476, son nom se trouve sur la liste des marguilliers de Téglise de Sainte-Marie de Lyskirchen ; voyez le catalogue des incunables de la bibliothèque de Cologne, par le docteur L. Ennen.

Dans les livres que Zel imprime «apud Lyskirchen», il y a quelques gravures sur bois, des signatures, des titres courants, et des caractères différents, surtout par leur petitesse, de ceux des livres dans lesquels il ne donne pas son adresse ; la présence des signatures atteste une date postérieure.

Voici l'extrait d'un colophon de la deuxième série :

« Commentariis prœsentibus, per magistrum Gerardum Harderwicksensem absolutis, anno 1488 extrema apposita est manus, quae rursus, quarto super prœscriptum numerum anno, propter nonnullas mendas dormitantia orthosynthetici adihissas, examussim revisa, per providura virum Ulricum Tzell prope Lyskirchen insignis civitatis Coloniensis civem protocharagmaticum, impressa, primo calendas décembres ad finem usque deducta sunt. De quo benedictus sit Deus et sancta christotocos nec non hsereticorum maliens gloriosissimus Hieronymus cum omnibus cœlestis Hierusalem civibus. Amen. »

« Les présents commentaires, œuvre de maître Gérard de Harderwick, ont été achevés (d'imprimer) en 1488; mais quatre ans après cette édition, à cause de quelques fautes dues à l'incurie du correcteur, ils ont été revus avec soin et imprimés par le prudent Ulric Zel, demeurant près de Lyskirchen, citoyen de Cologne et fondateur de l'imprimerie dans cette noble cité. Achevé d'imprimer le premier jour de décembre. Que Dieu et sa sainte Mère en soit bénis, ainsi que le très glorieux marteau des hérétiques, saint Jéiôme et tous les citoyens de la céleste Jérusalem ! »

En voici un autre :

(( Commentarii in quatuor libres logicœ... per Udalricum Zell prope Lyskirchen impressorifcartisin sancta Coloniciisi civitate protomagistruni fabro characterizati. Anno Virgi-

nalis partus millesimo quadringcntesimo super nonagesimum quarto in profesto conversionis evangelicœ tubœ Pauli apostoli ad fînem optatum sunt perducti de quo sit Deo uni et trino laus honor et gloria per infinita sœculorum sœcula. Araen. »

(( Commentaires sur les quatre livres de la logique... artistement imprimés par Ulric Zel, près de Lyskirchen, fondateur de l'imprimerie dans la cité sainte de Cologne; l'an de l'enfantement de la Vierge 1494, la veille de la conversion de l'apôtre Paul, trompette évangélique. L'impression de ces commentaires estjarrivée au terme désiré; louange, honneur et gloire en soient rendus au Dieu un et triple pendant les siècles des siècles. »

D'après le catalogue du docteur Ennen, le dernier livre imprimé par Ulric Zel est « Passio Beati Albani; » c'est la légende du premier martyr de l'Angleterre; elle est dédiée au prince de Galles, depuis Henri VIII. Elle se compose de 8 feuillets dont 5 pages sont blanches ! La dédicace est datée des ides de janvier 1502.

Rapprochons ces faits épars :

Les trop nombreux ouvrages qu'on attribue à Ulric Zel se divisent ^naturellement en deux classes : la première présente la plupart des marques auxquelles on reconnaît les incunables; la deuxième atteste des progrès typographiques. >*

Dans la crémière série, Zel ne se nomme que trois fois, en 1166, 1467 et 1473, sans jamais donner sonadresse. Dans la seconde, il la donne cinq fois au moins et se nomme un plus grand nombre de fois.

La première série est environ dix fois plus nombreuse que la seconde, qui n'offre pas 20 ouvrages. Un grand nombre de livres do la première ont régulièrement 27 lignes; rien d'analogue dans la seconde.

Quant à son âge, voici comment je le trouve approximativement :

— rs —

Zol, en 1462, était capable d'installer la typographie h Cologne; c'est-à-dire qu'il savait graver les poinçons, fondre les lettres, composer et imprimer. Tout cela n'avait pu s'ap-

prendre en moins de cinq ou six ans; il a donc commencé vers 1457 son apprentissage, ou plutôt son initiation au nouvel art, dans la maison de Fust, Zura Humhreicht, dans laquelle ce dernier venait de transporter, en 1455, les appareils typographiques dont les juges deMayence dépouillaient l'inventeur à son profit.

Or, une telle initiation exigeait assez de connaissances préalables pour que l'initié ne fût plus un enfant, et assez de souplesse et de docilité pour qu'il ne fût pas encore un homme fait; Zel avait donc en 1457 une vingtaine d'années; vous remarquez, sans doute que c'est l'aimée de la publication de ce chef-d'œuvre de Gutenberg et de Schœffer, le Psautier de Mayence.

Né vers 1437, il avait 62 ans en 1499, année dens laquelle l'auteur de la Chronique de Cologne disait que Zel imprimait encore.

Je ne puis m'empêcher de rapprocher ici ces deux noms : Gutenberg et Zell Le nom d'Ulric Zel demeure enseveh dans la chronique de Cologne près de trois demi-siècles, et encore ne s'y trouve-t-il cité qu'à propos du nom de Gutenberg, à qui il doit ainsi sa tardive célébrité. A partir du milieu du XVII® siècle, il faut encore près d'un siècle et demi pour qu'on signale ses ouvrages de la date la plus ancienne; dès lors la routine ne s'arrête pas qu'elle ne lui ait donné beaucoup plus qu'il ne lui appartient et qu'elle n'ait ainsi contraint la critique à peser les droits de Zel pour les réduire à leur valeur.

Au contraire, le nom de Gutenberg a toujours été grand et respecté, quoiqu'il ait dédaigné de l'inscrire lui-même dans aucun de ses ouvrages ; et si parfois on a tenté de lui ravir s<îs droits d'inventeur, comme ce n'était qu'une protestation aveugle et solitaire, son front a conservé de siècle

en siècle l'aitréole dont ses contemporains l'ont orné d'abord et dont la postérité ne le dépouillera jamais.

Zel relève de Schœffer et celui-ci de Gutenberg qui ne releva que de son génie.

Maintenant que nous sommes en possession de quelques renseignements sur Ulric Zel, il est possible de démontrer qu'il n'est pas l'imprimeur de la triple édition de la lettre à Mahomet II.

Ce sera le sujet de la lettre suivante.

Page 1