‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 3)Chapitre 4 sur 12 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

Mon cher ami,

Chacune des trois éditions a été composée d'après un manuscrit. Vous n'en douterez pas, si je vous fais voir dans S, K, M, comme dans trois miroirs, le reflet même de ce manuscrit.

Commençons par S : 42, je lis « christiani sino ; » il faut « christianisme. » Est-ce en lisant un texte imprimé qu'on pouvait commettre une telle faute? N'en voit-on pas aisément l'origine? Le lecteur, déchiffrant mal les dernières lettres a s m o, » leur a substitué le mot « sino » qui se compose graphiquement de six jambages, ainsi que «smo. » Vous me dites que, puisque le compositeur de S a fait cette faute, un autre avait pu la faire avant lui ; mais se peut-il qu'un lecteur, en présence d'un texte lisible, car il serait imprimé, ait copié une pareille absurdité, au lieu de la corriger? L'erreur du lecteur déchiffrant un manuscrit mal écrit se comprend ; celle du lecteur accueillant un barbarisme imprimé est invraisemblable.

31 V, je lis « habere deo; » il faut « hœrere deo, » ou suivaut l'orthographe d'alors « herere deo. » Rappelez-vous l'usage des copistes du moyen âge de placer, au lieu de la consonne r, un signe semblable à notre apostrophe audessus d'une lettre (è) et vous comprendrez qu'on ait pu lire « habere » pour « hœrere ; » or, « habere deo, » imprimé en toutes lettres, est un solécisme trop effronté pour rester inaperçu et respecté.

— io —

II en est do me me de :

juvare pour «imare, 22 v.

fontes est — fomes est, 20.

rursum —

hestorii

arinis

vitum

fei:tur

speravi

curavit

pliuius

pliuio

responsum, 25 v.

nestorii, 22.

arrius (arius), 22.

ritu, iC.

fortuna, 46.

speram (spheram), 50 v.

creavit, 35 v.

plinius, 50.

plinio, 50.

Etc.

Prouvons eu second lieu que K a été composé aussi d'après un manuscrit.

23, je lis dirterico au lieu d'arca?io; même nombre de jambages dans les deux mots (10). C'est encore un mot mal écrit, mal déchiffré et dans lequel on voit, comme dans ceux qui précèdent, la fidélité scrupuleuse d'un lecteur qui, ne pouvant lire le mot tel qu'il est, en reproduit du moins les. éléments principaux, complets mais défigurés.

Ab uno disce omnes !

Prouvons enfin qu'on a aussi composé M d'après un manuscrit. Les preuves en sont plus difficiles à trouver, parce que le compositeur de M avait évidemment plus d'instruction que les deux autres. Cependant en voici une :

Je lis, 42, « christianissimo » au lieu de « christianismo, » un adjectif au lieu d'un nom ! Erreur impossible, quand on lit un texte imprimé.

On dictait aux compositeurs; si l'histoire de l'imprimerie ne l'avait pas, depuis longtemps, révélé, il suffirait du sens ' commun pour le reconnaître. Les compositeurs sont plus rares que les pressiers, parce qu'il faut plus de temps et de talent pour savoir composer une page que pour pouvoir imprimer une feuille.

Comme l'apprenti compositeur doit être jeune, parce qu'il lui faut une mémoire facile et des doigts souples, il ne pouvait pas, dans les preipiers temps de l'imprimerie, posséder l'instruction nécessaire pour lire couramment le manuscrit, souvent hérissé d'abréviations, souvent de l'écriture d'un autre âge ou d'un autre pays, d'après lequel il devait composer. Alors une personne instruite devait lui lire le texte.

Yoici la traduction d'un passage relatif à cet usage :

« Autrefois la composition ne se faisait pas comme de nos jours. On chargeait un lecteur, à la voix sonore, de dicter le manuscrit aux compositeurs. Ceux-ci pouvaient composer avec vitesse et le lecteur dicter d'après trois ou quatre manuscrits à autant de compositeurs. ))|(J. C. Zeltner, 2Vica(ra?n virorum erudilonim^ 408.)

On désignait ce lecteur par le mot grec « anagnostes. »

H. Pantaléon remplissait encore, en 1539, une pareille fonction, chez l'imprimeur M. Isengrin, à Bâle.

Ainsi, en disant que l'on a dicté le texte, je n'avance rien que de vraisemblable ; mais, comme le vraisemblable peut n'être pas vrai, je vais vous prouver, par des faits empruntés aux trois exemplaires, que ces compositeurs n'ont pas lu le texte, mais l'ont entendu lire.

Le plus grand nombre des 2,837 lignes des trois exemplaires commence par les mêmes syllabes ; cette identité, n'étant pas le résultat du hasard, était donc une condition du travail assigné aux compositeurs, condition très facile à remplir, si les compositeurs lisaient le texte, et si, étant facile, elle n'est pas toujours remplie, il sera évident que les compositeurs ne le lisaient pas eux-mêmes.

Or, il y a dans S et K 21 pages ou se rencontrent des lignes ne commençant pas par la même syllabe ; mais comme sur ces 21 il y en a 10 dont on a remanié le texte, après la composition, ainsi que je vous en donnerai bientôt la preuve, ce remanioment explique pourquoi les premières

syllabes des lignes ne sont pas les mêmes. Il est même à remarquer que, réciproquement, quand le commencement des lignes diffère, c'est Tindice presque infaillible d'un remaniement du texte ; mais, dans les 11 autres pages se rencontrent 13 lignes dont les commencements diffèrent, sans qu'il y ait eu remaniement; la seule explication de ces différences est que les compositeurs ne lisaient pas le texte, mais qu'on le leur lisait; car, encore une fois, une condition de leur travail était de conmiencer les lignes par les mêmes syllabes, et rien n'était plus facile, si le compositeur lisait luimême. Quand on copie des vers, par exemple, quoi de plus facile que de copier vers pour vers ? Je vais plus loin : nonseulement cette condition était facile, mais elle était importante à remplir; en effet, chaque fois que la même ligne de S et de K commence par une syllabe différente, on voit, un peu plus loin, l'un des deux compositeurs employer tous les moyens de réparer son erreur : dans ce but, Il multiplie les espaces :

Comparez la dernière ligne de S et de K, 43 v ; Remplace les grandes lettres par de petites :

K, 47, remplace E par e; Ëcrit les mots en toutes lettres :

43 v ticionem pour ticôem ; Fait deux mots d'un seul :

43 V in ticionem au lieu de inticionem ; (Il faut internecionem.) Etc.

Il eût eu moins de peine, il eût fait un meilleur travail, s'il avait copié simplement ligne pour ligne, et il aurait ainsi copié, s'il avait eu le texte sous les yeux.

Après avoir comparé S et K qui présentent le moins de ces différences, comparons K et M qui en présentent le plus :

J'y compte sur 44 pages une centaine de lignes dont les commencements diffèrent.

Il est vrai que le plus grand nombre ne diffèrent aussi que par suite d'un remaniement; mais il en reste encore assez pour vous convaincre que les compositeurs de K et de M ne lisaient pas, puisqu'ils s'écartent si souvent de la condition prescrite, de commencer les lignes par la même syllabe, et que cependant il leur eût été si facile de remplir, s'ils avaient eu le texte sous les yeux, cette condition si importante pour abréger leur travail.

Voici quelques faits à l'appui :

Le compositeur de M, 7 v, écrit, en toutes lettres, le mot « christianus, » au lieu de l'écrire avec les signes d'abréviation, suivant l'usage ancien ; il en résulte qu'il envahit deui fois la ligne suivante, et, pour revenir à son modèle, il abrège certaines syllabes que ce modèle n'abrégeait pas.

21 et 46, la même cause produit le même effet.

18, ligne 15, M a deux fois plus d'abréviations que K ; alors il ajoute à la ligne 15 la préposition m, et à la ligne 16 le mot « viz ; » grâce à ces mots parasites, qui obscurcissent le sens, les lignes suivantes commencent par les mêmes syllabes.

Je me borne à ces citations, quoique j'en puisse faire beaucoup d'autres.

En comparant enfin S et M, on arrive à la même conclusion : ils n'ont pas lu le texte. Ainsi, aucun des trois compositeurs n'a lu le manuscrit, et cependant la somme des ressemblances surpasse énormément celle des différences I II ne reste qu'un moyen de rendre compte des unes et des autres : on a dicté aux trois compositeurs I Aveugles, ils auraient pu composer en écoutant les mots et en palpant les lettres.

Résumons : pour composer un texte, il faut le lire ou l'entendre lire ; je viens de prouver que les compositeurs ne l'ont pas lu ; donc ils l'ont entendu lire.

Mais, cette démonstration, qui repose sur un fait négatifs vous laisse peut-être quelque doute, pour peu que vous prc-

niez mon assertion pour un paradoxe ; je vais donc, dans la lettre suivante, à l'aide de faits positifs, wous démontrer que nos compositeurs ont entendu lire le manuscrit ; vous y verrez en même temps qu'il n'y a eu qu'une lecture pour les trois compositeurs.

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