CINQUIÈME LETTRE
Mon cher ami,
Je vous ai déjà fait remarquer que, dans beaucoup de cas, des commencements de ligne différents annoncent des remaniements du texte, dans Tun des exemplaires. Dans cette lettre, je vous en citerai quelques exemples, pour en tirer des conséquences à Tappui de moji paradoxe : on a composé les trois exemplaires sous la même dictée.
1° Dans les pages 3 v, 4, 4 v, 5, 5 v de K et de M, les commencements de ligne sont les mêmes, à Texception de quatre lignes de 3 v et d'une ligne de 4 v.
Les lignes des mêmes pages de S diffèrent presque toutes des lignes correspondantes de K et de M; en voici la cause : le compositeur de S a, dans la page 4 v, près de six lignes de plus que K et M. Ces lignes constituaient une note, à la marge ; la voici : a hoc dicit, quia tune Johannes dux Galabrie fîlius Reynati régis Giciliae, de domo Francie, in regione illa existens contra Farrandum regem per papam admissum filium naturalem régis Arrogonie et Gicilie Alfoncii nuper defuncti guerras magnas continuabat. » « Il dit ceci, parce qu'alors Jean de Galabre, fils de René, roi de Sicile, de la maison de France, se trouvant dans ce pays-là en lutte avec Ferdinand, reconnu roi par le pape et fils naturel d'Alphonse, roi d'Aragon et de Sicile, mort depuis peu, continuait de grandes guerres, w
La preuve que cette note était à la marge du manuscrit, c'est que le compositeur l'a insérée trop tôt. Pie II dit :
« nihil de regno Siciliae dicimus quia armis hac tempestate concutitur,.. » Il est évident que les mots : « hoc dicit » de la note se rapportent à : « nihil de regno Siciliœ... » Il fallait donc insérer cette note un peu plus loin. De plus, les fautes d'orthographe et le très mauvais latin qui font tache au milieu du texte annoncent une phrase parasite.
L'annotateur parle d'Alphonse le Magnanime, ce prince qui avait choisi un livre pour armes, et de Ferdinand, son fils naturel, à qui Jean de Calabre, fils de René d'Anjou, disputait la couronne de Naples depuis six ans ; mais Jean, au printemps de 1464, à Ischia, renonça à cette conquête.
Quant au nom de « Sicilia » de la même note et du texte, il faut l'entendre, suivant un usage qui remonte au moins au xiii^ siècle, du royaume de Naples et non de l'île de Sicile. Voyez Giannone, tome II, livre ii, chapitre 4.
Examinons maintenant l'influence typographique de cette note : la page 4 v qui la contient présente 22 abréviations, la note elle-même n'en a que deux, tandis que les deux pages précédentes, 3 v, 4 et les deux suivantes, o, 5 v en offrent au moins trois et quatre fois davantage, c'est-à-dire plus de 60 et plus de 80. Ne voyez-vous pas là un refoulement qui de 4 V remonte aux pages 4 et 3 v et descend jusqu'aux pages 5 et 5 V? Donc le compositeur, pour faire de la place à la note en marge, a rejeté trois lignes en aval et trois lignes et demie en amont; or il n'y a que près de six lignes à placer ; il a donc donné une place trop grande à sa note ; de là le petit nombre d'abréviations (22) de la page 4 v.
Ainsi la note a été introduite quand le texte était composé. Il semble que le compositeur ait voulu donner à cette note une position remarquable, en dilatant le texte de la page qui la contient.
La note, en pénétrant dans le texte, aurait dû se faire petite, pour causer un moindre dérangement; elle a fait le contraire ! Et il a fallu, pour un peu plus de cinq lignes, troubler l'ordre de cinq pages.
Après la page 5 v le texte devient régulier.
S, examiné seul, offre donc des preuves de la préexistence d'un modèle ; K et M, comparés à S, confirment cette conclusion ; d'abord ils se ressemblent dans les cinq pages en question, excepté cinq lignes ; ensuite, dans les cinq pages dissemblables de S, comparé à K et M, il se trouve huit lignes identiques consécutives, puis quatre, puis quatorze ; ce n'est pas là un effet du hasard ! K et M sont la copie fidèle d'un modèle et le représentent mieux que S, qui cependant en fait deviner l'existence. La note étant un horsd'œuvre, on comprend que K et M aient pu s'en passer; sans doute l'insertion de cette note au texte constituait un problème proposé au compositeur de S.
2° Page 22 v, Pie II cite le mot des pythagoriciens : « ipse ait. » S l'a passé; K et M l'ont ajouté ; j'en suis averti par les commencements différents des sept lignes 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9.
Les trois exemplaires, offrant 20 lignes identiques, révèlent un modèle commun ; mais est-ce S ou les deux autres qui le reproduisent? Voici ce qui s'est passé : le lecteur, arrivé à l'endroit du manuscrit où il y a les mots : « ipse ait.
ipse autem » de la ligne 9, dicta le premier de ces deux
mots (( ipse ; » puis, prenant le second pour celui qu'il venait de dicter, erreur qu'il commettra encore, passa « ipse ait »
et dicta « autem » Ainsi les trois compositeurs ont
passé « ipse ait; » K et M ont ensuite corrigé cette faute, en multipliant les abréviations de la ligne 2; il y en a 10, et le mot « ergo » y est écrit g, tandis que dans S « ergo » est en toutes lettres et il n'y a que 7 abréviations.
D'ailleurs si K et M reproduisaient le texte du manuscrit, c'est qu'on aurait dicté « ipse ait » aux trois compositeurs; c'est donc S qui aurait remanié son texte pour le rendre incomplet, ce qui est absurde.
3** La page 20 m'offre la ligne 23 commençant par a quia » dans S et K et par « circa » dans M. Cette différence m'an-
nonce un remaniement ; en effet, dans la ligne précédente, le lecteur avait à dicter, d'après le manuscrit, les mots « fomes est; » mis il lut et dicta « fontes est; » S et K composèrent ce solécisme ; M, correcteur mal avisé, mit « fons est, » mots qui occupent moins de place.
Bornons-nous à ces trois exemples et écoutons maintenant le lecteur qui, plus catholique que le pape, ose altérer le texte qu*il dicte aux compositeurs. Des lignes commençant différemment vont nous avertir quelquefois encore de ces abréviations.
SIXIÈME LETTRK
Mon cher ami,
Vous savez que le Koran est une protestation ardente et haineuse contre le polythéisme, avec lequel le faux prophète affecte de confondre la religion du Christ. Le pape, dans sa lettre à Mahomet II, cherche donc à lui démontrer que le mystère de la Trinité se concilie avec le dogme de l'unité divine ; mais le lecteur, Tanagnostes de l'imprimerie de Cologne, doutant sans doute de l'infaillibilité du Saint-Père et redoutant ses concessions en faveur de l'unité de Dieu, modifie les paroles du texte; en voici des exemples :
20 v, le pape déclare que les chrétiens ainsi que les musulmans ne reconnaissent qu'un seul Dieu ; puis il conclut avec raison : « nulla est de unitate contentio. » « Quant à l'unité, chrétiens et musulmans sont d'accord. » Le lecteur, au lieu de « de unitate, » dicta « de trinitate; » S et K, toujours dociles, copièrent « de trinitate ; » mais M, qui est toujours plus instruit, plus intelligent et plus hardi, substitua « de unitate. »
Plus loin, même page. Pie II dit : « fatemur idem quod vos de unitate divinitatis. » « Nous recevons comme vous le dogme de l'unité divine. » Le lecteur supprima les mots : (i de unitate divinitatis, » qui manquent par conséquent aux trois exemplaires.
Plus loin encore, Pie II dit : « vobis unus Deus est et nobis unu?. » (( Vous n'avez qu'un Dieu et nous n'avons qu'un
Dieu. » Dans les trois exemplaires, ces deux propositions sont séparées par des mots de la même phrase, pris plus haut, et par le mot « nomen » qui fait ici double emploi.
Ainsi, dans trois lignes, le lecteur passe trois mots importants, en dicte un deux fois, au lieu d'une, rejette une ligne presque entière plus bas et bouleverse le reste. Comme ce désordre est identique dans les trois exemplaires, il faut reconnaître qu'on les a composés sous la même dictée.
12 V, Pie II dit : « arbitramur te Deura unum confîteri. » (( Nous savons que tu reconnais un seul Dieu. » Le lecteur dicta « Deum nostrum, » au lieu de « Deum unum, » aux trois compositeurs qui copièrent « Deum nostrum. »
24, Pie II dit : « unum esse ab aeterno Deum asserimus. » « Nous affirmons qu'il n'y a qu'un seul Dieu, de toute éternité. » L'anagnostes dicta : « Patrem et Filium et Spiritum sanctum esse ab aeterno Deum asserimus. » «Nous affirmons que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont Dieu, de toute éternité. » C'est-à-dire que l'audacieux lecteur affirme la Trinité quand c'est l'unité que le texte affirme !
Voici un dernier exemple, 26 et 26 v : « sermo qui non voce sed intellectu expressus est. Dixerat : creavit Deus cœlum et terram. Deus et creavit singularia sunt quia unus est et una divinitatis essentia. Subjungitur : faciamus et nostram, ut pluralitas in personis intelligatur. » « Le Père s'adresse au Fils et au Saint-Esprit, non avec la voix, mais avec l'intelligence. Moïse avait dit : Dieu créa le ciel et la terre. Ces mots : Dieu et créa sont au singulier, parce que Dieu est un et que l'essence divine est une. Il ajoute les mots : faisons et notre, pour faire entendre la pluralité des personnes divines. » Voici comment, dans les trois exemplaires, ce passage est perverti :
« Sermo, quod non sono vocis, sed intellectu quae singularia sunt, quia unus est Deus et una expressus est. Dixerat creavit Deus cœlum et terram divinitatis essentia. Subjun-
gitur faciamus et no&trani ut pluralitas in personis intelligatur. »
La traduction est impossible. Les deux dernières lignes de 26 sont transposées ; quand une ligne est composée, le hasard ne peut guère la transposer. Vouloir faire cette transposition est absurde ; pouvoir la faire est difficile. Il n'y a qu'une explication raisonnable : le lecteur a voulu défigurer le texte qu'il croyait dangereux; il y a réussi ! Plusieurs mots sont supprimés, un autre ajouté, un autre changé. Le lecteur a enfoui sous les ruines de cette phrase Tunité divine que mentionnait l'auteur.
Des ressemblances si étranges entre mes trois exemplaires peuvent-elles s'expliquer autrement que par la dictée simultanée ?