‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden] (volume 3)Chapitre 7 sur 12 · SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LETTRE

Mon cher ami,

Les 105 pages des trois exemplaires commencent semblablement, excepté quatre pages de S (à cause de Tinsertion de la note marginale), 14 v et 47 v ; encore cette dernière ne diffère- t-eîle, au commencement, que dans S et K; dans S et M elle commence de même.

Cette différence, si rare, si singulière, appelle notre attention sur la page où elle se trouve. Voici ce que j'y ai remarqué : dans S, cette page a les 27 lignes ordinaires, mais le texte y*est incomplet de deux lignes.

Dans K, ces lignes se trouvent l'une la dernière de 47, l'autre la première de 47 v, pages qui n'ont cependant que 27 lignes.

Dans M, ces deux lignes se trouvent les deux dernières de 47 qui n'a aussi que 27 lignes.

Cette page 47 offre un autre désordre : la 12® ligne de S s'y trouve entre les lignes 24 et 26.

Dans K et M, cette i2® ligne est aussi déplacée ; mais elle s'y trouve répartie entre les lignes 24 et 25.

Quelle est la cause de ces désordres ? La voici : le manuscrit avait, aux pages 47, 47 v, 28 lignes ; on les dicta aux trois compasiteurs et on leur prescrivit de remanier les deux pages, de manière à n'avoir que les 27 lignes ordinaires.

S supprima les deux lignes, K les introduisit dans deux pages et M dans une »eule.

C'était sans doute une tâche typographique qu'on leur avait imposée. En effet, rien n'était plus ordinaire que de faire des pages d'un nombre de lignes inégal ; je vous en ai déjà indiqué quatre de 28 lignes dans nos trois exemplaires; je pourrais vous en citer beaucoup d'autres exemples, empruntés à des livres manuscrits et imprimés du xv® siècle. De plus, rien n'était plus facile. Si donc on n'a pas employé ce moyen, si K et M ont péniblement remanié le texte, si S l'a tronqué, c'est qu'on voulait atteindre un but différent du but ordinaire ; je n'en vois pas d'autre que celui d'exercer des apprentis à résoudre des problèmes typographiques.

Quant à la ligne déplacée, voici comment j'en rends compte : dans cette page 47, on lit : « ego (Mahumetes) quadraginta virorum in meis lumbis vires babeo et uxoribus atque ancilîis permisceor plurimis. » Un peu plus haut : (( uxores ducite et concubinas quot placet. »

Sans doute la licence de ce langage troubla et précipita le débit du lecteur; mais quelle que soit la cause de cette transposition de ligne, la faute est trop grossière pour qu'on l'attribue à trois personnes ; or, si une seule l'a commise, ce n'est que le lecteur dictant aux trois compositeurs.

Voici encore une faute commune aux trois exemplaires : à la même page 47, à la dernière ligne de S, l'avant-dernière de K et l'antépénultième de M, il fallait « in evangelio Marci, » on a mis « Lucae »! Erreur d'autant plus impardonnable que les paroles que l'on cite en cet endroit sont le dernier verset de l'évangile de saint Marc.

Comme indices d'un travail précipité, je citerai enfin les fautes propres à chaque compositeur, dans cette mêmu page :

Dans S, legislatoris au lieu de législatures — mirabilis — miraculis

Dans K, sceno au lieu de caeno

— in ore — more Dans M, bomum — bonum

— inquid — inquit

Nous apprenons ainsi non-seulement qu'un lecteur dictait aux trois compositeurs, mais nous assistons à cette dictée, nous en voyons les plus minutieux détails, reflétés dans les pages que nous examinons; nous voyons rougir, nous entendons balbutier le pauvre anagnostes, au récit des prouesses du prophète; si la scène se passait de nos jours, nous pourrions en sourire; mais dans un lointain de plus de quatre siècles, ne vous paraît-elle pas transfigurée?

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