HUITIÈME LETTRE
Mon cher Ami,
Cette lettre vous signalera, si je ne me trompe, un cas fort ancien de contrefaçon typographique.
Il existe un traité, attribué à tort à saint Bernard , intitulé De Planctu Virginis. J'en possède deux exemplaires. Us ont le même nombre de pages, douze, le même nombre de lignes, vingt-sept, le même caractère. Comme preuve de leur identité, je ne vous citerai qu^une seule des erreurs qui leur sont communes : la douzième ligne du troisième recto commence par le mot vnivo, c*est-à-dire, unica. Remarquez, en passant, que les lettres c et a provenaient d'un logotype, puisqu'elles ont pu être renversées ensemble.
Cette incontestable idendité ne se dément qu'à la dernière page et voici comment :
A la huitième ligne il fallait quacumquç; A, l'un des exemplaires, a quocumque, B, l'autre quoque.
De plus le colophon de A est :
Exlicit tractatus beati Bernhardi de plantu ctu Béate Marie,
Le colophon de B est :
Exlicit tractatus heati Bernhardi de plactu Béate Marie.
Le remplacement du mot impropre quoque par le mot presque correct quocumque, nous apprend que l'exemplaire B n^est qu'une épreuve, révélatrice de Terreur corrigée dans A.
Si l'exemplaire A n'a plus la faute du mot quoque substitué à quacumque, il devrait, par suite de la correction dont il offre la trace, ne plus contenir une faute énorme dont B est exempt. En effet, le colophon de B finit par le mot correct plâctu que A remplace par les absurdes syllabes :
planiu
ctu
C'est ici qu'il me semble entrevoir l'ingérence d'un contrefacteur ignorant.
Il est probable que l'édition à laquelle appartiennent nos deux exemplaires A, B, a été imprimée d'après un exemplaire de l'édition attribuée à Ulric Zel. Or, voici d'après Seemiller la fin de l'avant-dernière ligne et le commencement de la dernière du colophon :
plan
ctu
Le compositeur à qui on dicta le mot planctu remplaça la lettre n par un trait horizontal sur a, suivant l'usage, et put ainsi terminer la ligne par ce mot plactu; mais comme l'édition que l'on voulait contrefaire avait :
plan
ctu
et que ces syllabes isolées se lisaient précisément aux deux dernières lignes de la dernière page, le contrefacteur voulut que l'on imitât cette disposition si frappante.