‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 15 sur 83 · NEUVIEME LETTRE · texte numérisé non relu

NEUVIEME LETTRE

Mon cher Ami,

Cette lettre contiendra quelques observations sur le signe typographique qu'on appelle division. Vous savez que ce signe se place à la fin d'une ligne pour indiquer qu'elle finit par la première partie d'un mot dont la seconde commence la ligne suivante.

Celles dont je veux vous entretenir peuvent s'appeler divisions extravagantes, ou exorbitantes; en effet, elles sortent de la justification et envahissent la marge voisine.

J'ai constaté leur présence dans les trois Bibles les plus anciennes : celle de 36 lignes, que je regarde comme imprimée en 1450 ; celle de 42 lignes, ou Bible Mazarine, de 1456 ; et celle de 48 lignes, de 1462, ainsi que dans les Institutiones Justiniani, de 1468 ; enfin dans \à Epistolare de saint Jérôme, de Mayence, 1470.

C'est surtout dans les ouvrages suivants, imprimés à Cologne, que les divisions ont attiré mon attention :

I® De Amicitia. Ce livre a 30 feuillets à 25 lignes par page; le premier est blanc, les deux derniers contiennent l'ode

d^Horace Diffugere Nives (i), la septième du quatrième livre.

Les divisions consistent en un trait qui s'élève obliquement et de près de trois millimètres de longueur. J*ai compté dans les 52 pages du texte 431 mots coupés et seulement 58 divisions ! Elles sont distribuées à peu près uniformément.

Il est bon de vous faire remarquer que le texte de ce chefd'œuvre de Cicéron fourmille de fautes :

Page 9. Expetimus (passé).

— 12. Une longue ligne (passée).

— 19V. Superiorem (passé) (2).

— 12. Nobiles (superflu).

— 16 V. iE"/ «tf/^w (superflu).

— 2. Hemecidio pour hemicyclio,

— II. Dirum — dirimi.

— II. Luxurie — uxoriae,

— iiv. Conolanus — Corio/anus,

— iiv. Becillinum — Viscellium,

— 13. Themistode — Themistocle,

— 13V. Vero — non.

— 19 V. Vero — modo,

— 23 V. Terentio — tarentino,

— 26. Jusseris — luseris.

Je ne vous signale pas dans cette triste liste toutes les fautes que j'ai constatées ; mais il en est une que je ne dois pas passer sous silence, à cause de son énormité : le mot jucufidus et ses dérivés se trouvent huit fois dans le texte ; eh bien, on lit huit fois : vicundus, vicunda, vicunditas.,,

La belle ode d'Horace, dont la présence a lieu de surprendre ici, a payé son tribut, elle aussi, à l'ignorance de l'imprimeur ; une seule preuve suffira : au lieu de ver proterit aestas, on a mis : ver poterit estas. Le poète nous dit : « L'été foule aux » pieds le printemps. » Au lieu de cette image de l'invasion

(1) Il est remarquable que cette même ode d'Horace se trouve aussi en hors-d'œuvre à la fin des Officia et Paradoxa imprimés par Fust et Schoiffer en 1465.

(2) La lettre v signifie verso.

soudaine de Pété en Italie, le texte ici parle pour ne rien dire. 2* De Planctu Mariae. Ce traité, attribué à tort à saint Bernard, se compose de 6 feuillets à 27 lignes par page. Les divisions sont deux traits obliques parallèles. J'y ai compté 48 divisions, 20 aux pages recto i, 2, 3, 4, et 27 aux pages recto S et 6 ; une seule page verso, la seconde, a une division. Voici le colophon avec ses fautes :

Exlicit tractatus heati Bernhardi depîantu ctu Béate Marie.

3" J'ai un épais recueil de quinze ouvrages et opuscules de Gerson, imprimés avec le même caractère. La page a 27 lignes. Je n'ai trouvé de divisions (de la forme /) que dans un seul traité : De Mendidtate Spiritu^Ii; encore n'occupent-elles que les 26 derniers feuillets. Je n'y en ai compté que 38 sur les 52 pages. Ainsi, les 84 premières pages n'ont pas une seule division. Les autres ouvrages et opuscules, quoiqu'ils forment environ les quatre cinquièmes du volume, n'ont cependant que 3 seules divisions (i). Il n'y a donc en tout que 41 divisions sur environ 700 pages. Il est bien entendu qu'à chaque page il y avait lieu de placer plusieurs divisions.

4' Je vous ai longuement entretenu dans la première série des Lettres d*un Bibliographe de l'épître de Pie II à Mahomet IL L'exemplaire S a 32 divisions éparses au hasard sur les 105 pages ; elles ont la forme/. M n'en a qu'une. K n'en a qu'une, mais régulièrement placée en dedans de la justification.

S® J'ai un recueil d'opuscules de saint Augustin : De fuga ntulierum, de continentia, de contemptu mundi, de vita cornmuni, 24 feuillets à 27 lignes. Les 6 premiers feuillets seuls offrent des divisions au nombre de 9.

6" Je vous ai parlé du De Passtonibus dans la douzième

(i) J'ai un Psalterium de Crewsner, de 324 pages imprimées, à 19 lignes par page ; il n'a cependant que deux seules divisions, l'une au sixième verso, anunjy l'autre au quatre-vingt-seizième recto, terj ; elles sont en dedans de la justification .

lettre de la quatrième série. L'exemplaire A a 54 divisions (de la forme /) sur les 60 pages de texte. L'exemplaire B n'en a qu'une.

7^ Dans mon Alphabetum divini amoris, de 56 pages à 31 lignes, je compte 128 divisions ; elles ont la forme /.

8® Il existe deux éditions d'opuscules de saint Augustin, commençant par un sermon sur le Pater. J'ai un exemplaire de chacune. Elles sont imprimées avec le même caractère. Les pages ont en général 27 lignes. L'une a 17 pages imprimées et seulement 2 divisions. L'autre n'a que 16 pages et j'y ai compté 1 5 divisions.

9" Dans un recueil de sept homélies de saint Augustin, de 48 pages à 27 lignes, il n'y a que 11 divisions; 6 pages et demie sont blanches.

lo** Dans le traité d'Adrien le Chartreux, De Remediis utriusque fortunée^ il y a 320 pages à 27 lignes. Les pages 2 à 195 ont seules des divisions ; ainsi 126 pages en sont privées !

Incunables de la Bibliothèque Nationale

II"" De Senectute, 24 feuillets, 26 lignes par page. Divisions nombreuses presque à toutes les pages.

12° Paradoxa, 25 lignes par page ; divisions.

13° De Vita christiana et De Singularitate clericorum. Les trois derniers feuillets imprimés du premier ouvrage et les quatre premiers du suivant forment un seul cahier. Le premier a 19 feuillets, le second 29 ; la page a 27 lignes. Ce précieux recueil porte le nom d'Ulric Zel et la date de 1467. Dans chacun de ces deux ouvrages, les dix premières pages sont celles qui contiennent le plus grand nombre de divisions. Les 36 pages du De Vita christiana n'en contiennent qu'une quarantaine, les 20 du De Singularitate qu'une trentaine.

Le premier incunable, à ma connaissance, où les divisions extravagantes soient placées après tous les mots coupés est le Liber de remediis utriusque fortunae, imprimé à Cologne par

Ther Hoernen en 147 1. Ces divisions sont simples jusqu'au trente-sixième verso ; là elles sont simples / et doubles //, pêle-mêle, jusqu'à la deux cent quatre-vingt-sixième et dernière page.

J'ai un Florus et un Modus procedendi sans nom et sans date, mais qui sont du même Ther Hoernen, car le titre est imprimé en rouge avec les mêmes types que le colophon en rouge du livre précédent \^q Florus, qui a 115 colonnes à 46 lignes, n'a pas une seule division, et les lignes de longueur inégale le font ressembler à un ouvrage en vers.

Le Modus procedendi a 181 colonnes à 40 lignes. Ces lignes sont aussi de longueur inégale, et je ne crois pas qu'il y manque une seule division. Ces divisions sont doubles // et se tiennent en dedans de la justification.

Il en est de même du Quodltbet du même Ther Hoernen, lequel a S9S colonnes imprimées, sans compter les 6 feuillets de la table. La colonne a quarante lignes. La table est postérieure à l'ouvrage auquel elle renvoie, puisque l'ouvrage n'a pas de pagination. Ce Quodltbet a été imprimé en 147 1, après le De Remedits qui est de la même année, mais du vendredi 8 février. Remarquons en passant que cette date en termes si précis prouve que l'on commençait Tannée à Cologne au XV® siècle au i" janvier.

La pagination du De Remedits de Ther Hoernen est probablement unique dans son genre : elle consiste en chiffres arabes de i à 143 imprimés dans la marge droite à peu de distance de la ligne du milieu de la page.

Ther Hoernen y renonça dans l'impression du Quodlibet, car je n'y vois la marge envahie qu'à la seconde colonne de la première page par les chiffres ij. Les chiffres à toutes les autres colonnes sont en dedans de la justification.

Les ouvrages à divisions extravagantes dont je viens de vous entretenir sont de Gutenberg, de Schoiffer, de Ther Hoernen et de Zel, si Zel les a réellement tous imprimés. Leurs dates sont comprises entre 1450 et 1470.

— «îô —

Cherchons maintenant : i" la cause de ces divisions exorbitantes ; 2® la cause de leur rare présence dans plusieurs de ces incunables.

I® Les premiers imprimeurs étaient naturellement portés à imiter fidèlement les manuscrits. Or les manuscrits nous offrent presque toujours des lignes et des divisions envahissant les marges. On reconnut bientôt que le travail serait plus facile et le coup d'œil plus agréable, si toute la page se tenait enfermée dans le rectangle de la justification, sans y laisser de vide et sans envahir la marge. L'aspect disgracieux de ces traits obliques et noirs qui souillaient la blancheur du vélin ou du papier fit bientôt comprendre qu41 était mieux de s*en passer tout à fait ou du moins de les faire entrer dans la justification. Plus tard même, afin de dissimuler autant que possible les traits aigus qui terminaient tant de lignes, on redressa les divisions de manière à les appliquer presque verticalement à la fin de la ligne et presque eh contact avec la dernière lettre. Il serait beaucoup mieux de ne pas couper les mots et de se passer entièrement de divisions ; mais je ne connais qu'un seul livre offrant ainsi leur complète absence : c'est le Manuel Pratique de la Typographie Française^ par M. Brun, Paris, 1825 (v. page 54) (i).

Ainsi l'inéluctable loi imposée à l'homme de n'avancer jamais que sur les traces d'un précurseur, cette loi qui fait de toute prétendue invention une simple continuation, rend un compte satisfaisant des divisions disgracieuses qu'adoptèrent les premiers typographes.

2° A quelle cause attribuerons-nous l'absence si fréquente de ces divisions ? Si le compositeur avait lu lui-même la copie qu'il composait, il aurait fidèlement placé les divisions partout où leur présence était nécessaire, car il ne lui était pas plus pénible de lever une division que tout autre type. S'il a omis

(i) Je n'avais pas vu l'ouvrage du docteur E. Giraudet quand j'ai écrit cette lettre (v. Typologie^ n» 137, p. 383).

un grand nombre de ces signes, c'est qu'il ne pouvait guère faire autrement. Pour moi, il est extrêmement probable qu'un anagnostes, un lecteur, dictait aux compositeurs. Il arrive souvent qu'un dernier mot est trop long pour entrer tout entier dans la ligne: quand le compositeur avait assez d'intelligence ou assez de temps il indiquait par une division la coupure du mot ; mais le plus souvent, ne lisant pas lui-même un texte qu'il ne comprenait pas toujours^ ou entraîné par la trop rapide dictée, il omettait le type nécessaire, sans même avoir conscience de sa faute.

Que la négligence ait causé beaucoup de ces fautes, il n'en faut pas douter; les numéros i, 2, 9 en sont la preuve.

On peut se convaincre aussi que les compositeurs commençaient leur travail avec quelque zèle, mais que bientôt ils se lassaient d'apposer des divisions à la suite des mots coupés, puisque ces signes deviennent de plus en plus rares et finissent même par disparaître. Les numéros 3, 5, 10, 13 en offrent la preuve.

Enfin la dictée du même texte à deux compositeurs peut seule rendre compte des différences dans le nombre de divisions, différences que je signale aux numéros 2, 4, 6, 8.

Il est temps de me résumer et de conclure. Au point de vue des divisions, on peut établir les classes suivantes d'incunables :

I® Divisions exorbitantes à tous les mots coupés.

2® Divisions exorbitantes clairsemées.

3** Absence complète de divisions.

4° Divisions reléguées régulièrement en dedans de la justification.

5® On pourrait établir une dernière classe, celle des ouvrages où le compositeur a su rendre les divisions inutiles ; mais cette perfection ne pouvait se rencontrer dans les incunables, puisque je n'en connais qu'un seul exemple à la date de 1825.

Cette classification est d'accord avec l'ordre des dates d'impression des incunables ; par exemple, le De Remediis de Ther

Hoernen de notre première classe est antérieur à son Quodlibet de la quatrième. Elle peut donc révéler l'ordre des dates quand elles sont inconnues ; ainsi le Florus du njême imprimeur de notre troisième classe doit être antérieur au Modus procedendi de la quatrième.

En général on peut regarder comme d'une grande antiquité typographique tous les ouvrages à divisions exorbitantes. Clairsemées, elles trahissent toujours les presses de Cologne, non, comme le prétendent les bibliographes, celles d'Ulric Zel, mais celles des frères de la Vie Commune ; telle est du moins l'opinion de

Votre Ami.

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