‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 16 sur 83 · IMPRIMERIES · texte numérisé non relu

IMPRIMERIES

Monsieur et cher Directeur,

Je viens de lire dans votre intéressante revue la très longue lettre que vous adresse M. Alkan, au sujet de Vanagnostes ou lecteur des anciennes imprimeries. M. Alkan dit : « Je crois » avoir jeté un nouveau jour sur le personnage que M. Madden

» veut faire passer pour un anagnostes Je suis à mille

» lieues de vouloir lui faire de la peine. ...»

Ce sont là des assertions que je ne puis pas laisser sans réponse. Je vous prie donc de m^accorder Thospitalité de votre revue ; je tâcherai de n^en pas abuser. M. Alkan n'y va pas de main morte pour abattre la théorie de V anagnostes : i** Il nie simplement et hardiment les assertions des savants qui admettent Pexistence d'un lecteur en titre dans un atelier typographique ; 2® il donne de la gravure que j 'ai signalée une interprétation toute de fantaisie et d'une infidélité flagrante. Quant au premier point, je le prie de parcourir la première

lettre de ma cinquième série; il y lira les noms de Melchior Adam, auteur du Vitœ Germanorum Phiîosophorum et celui de Conrad Zeltner, auteur du Theatrum Virorum Eruditorum, Ces deux biographes allemands affirment Tun et Pautre l'existence d'un anagnostes dans les premières imprimeries. La date du premier ouvrage est de 1615 ; celle du second, 17 16. A ces deux témoignages, j*en ajoute aujourd'hui un troisième, qui leur est antérieur, car il est de 16 10. C'est celui de Henri Alstédius qui cette année publia une encyclopédie latine dans laquelle on trouve l'énumération des personnes indispensables à l'imprimerie. U anagnostes y figure. Alstédius était un savant professeur et un chercheur infatigable.

Adam est un biographe si recommandable, que Bayle s'avoue très redevable à ses travaux. Quant à Zeltner, c'était un pasteur protestant. Il recueillit dans plusieurs villes d'Allemagne des données précieuses pour ses futurs ouvrages, surtout pour ses biographies des savants correcteurs de la typographie. Voilà les écrivains sérieux dont M. Alkan rejette sans gêne et sans faiçon le témoignage unanime, sans se douter que plus d'un lecteur pourrait s'aviser de comparer son imprudent scepticisme à l'autorité depuis longtemps respectée d'écrivains estimables.

Je viens de citer trois noms d'auteurs allemands et qui, peu éloignés des premiers temps de l'imprimerie, ont été à même d'en connaître les usages. Je puis encore invoquer ici l'autorité d'un savant imprimeur de notre siècle, l'autorité de G. A. Crapelet. Dans ses Études,!, 157, il cite Conrad Zeltner dont il accepte sans hésiter le témoignage, au sujet « d'un lecteur » qui transmettait successivement à trois ou quatre composi- » teurs le contenu de trois ou quatre copies. »

Passons maintenant au second point, c'est-à-dire à l'examen de la gravure représentant un intérieur d'imprimerie à Francfort en 1660.

Vous avez fait reproduire, afin d'en illustrer la lettre de M. Alkan, la gravure de ma cinquième série, et cette repro-

duction a une surface double de Poriginal. Cette reproduction est sous les yeux du lecteur (i).

Examinons-en l'ensemble et les détails : Au premier coupd*œil, ^intention du dessinateur saute aux yeux ; il a voulu représenter dans son dessin tous les personnages indispensables à l'impression d'un livre. Ils sont au nombre de neuf : i** A gauche, sur le dernier plan, un ouvrier assis et muni d'une molette polit une feuille de papier blanc ; 2® à gauche, sur le premier plan, un ouvrier assis broie de l'encre ; près de lui, sur le sol, est la bouteille à huile ; 3° sur le premier plan, on voit un homme debout, manteau sur le dos, chapeau sur la tête, un manuscrit à la main ; c'est l'auteur d'un livre à imprimer (le papier, l'encre, la copie, voilà les conditions préalables et indispensables de l'impression) ; 4° sur le dernier plan, à droite, est un homme assis, un manuscrit étalé devant lui ; c'est le lecteur, notre anagnostes; 5** et 6® devant les deux faces d'une casse en forme de lutrin sont deux compositeurs, debout, les avant-bras dirigés vers la casse. Devant eux, point de visorium ; 7® et 8® on voit deux ouvriers dont l'un tire le barreau d'une presse à deux coups et dont l'autre tient les balles ; 9® le dernier personnage est assis et s'entretient avec l'auteur ; c'est très probablement le metteur en pages dont l'absence, dans cette réunion des personnes indispensables à l'imprimerie, serait injustifiable.

Je ne veux relever que quelques détails de la légende fantaisiste que M. Alkan donne de notre gravure. Il prétend que le personnage que j'appelle anagnostes est un compositeur! « Le dessinateur, dit M. Alkan, n'avait pas d'autre place pour » établir une casse. La copie est bel et bien la casse elle- » même. » Que M. Alkan veuille seulement ouvrir les yeux et il verra que son prétendu compositeur est assis, tandis que les deux incontestables compositeurs sont debout. Il verra aussi qu'il n'y a pas de casse devant lui, mais une page d'un

(i) Voyez Typologie^ vol. II, n» 85, p. 467.

manuscrit. Ce sont là des faits graphiques à constater et que le nouveau jour quHl se flatte de jeter sur eux n^empêchera personne de reconnaître.

Ailleurs, notre critique dit : « Si les compositeurs signalés » par M. Madden n'ont pas le visorium sur la casse, c'est » qu'ils l'ont retiré pour distribuer, car encore une fois si cet » emploi, si ce poste de lecteur pouvait être admis, les com- » positeurs ne seraient certes pas restés pendant ce temps les » bras halants (sic) : Ils pouvaient distribuer tout en écoutant » la lecture de Vanagnostes,'» Où M. Alkan voit-il donc de3 compositeurs aux bras ballants ? Il n'y en a pas la moindre trace dans la gravure. Que signifie alors sa critique ? Elle ne peut porter que sur un dessin de fantaisie tracé par son ima^ gination. Suivant M. Alkan, « les compositeurs pouvaient » distribuer tout en écoutant la lecture de Vanagnostes, » Comment! distribuer? mais si vous admettez la lecture de Vanagnostes, vous devez admettre comme conséquence logique, qu'elle n'avait lieu que pour dicter la copie aux deux compositeurs.

M. Alkan se dit « à mille lieues de vouloir me causer de la » peine. » Je lui saurais gré de ce bon vouloir si je pouvais reconnaître en lui le pouvoir qu'il s'attribue si naïvement. Du reste, des septuagénaires tels que lui et moi ne doivent plus connaître que la peine de chercher la vérité et le plaisir de la découvrir quand ils peuvent.

Avant de terminer, je redresserai une erreur bibliographique de M. Alkan : La plaquette de Chalcographies Inventione se conipose de trois quaternions, par conséquent de douze feuillets dont le dernier offre au verso une gravure allégorique ; une femme dont le pied droit repose sur le globe de la terre tient de la main droite un sablier surmonté d'une tête de mort, de la gauche un bouquet de quatre fleurs dont deux pendent flétries. Le mot concupiscentia accompagne et explique l'allégorie.

Vous voyez. Monsieur et cher Directeur, que M. Alkan a

beau traiter de bonhomme microscopique le personnage typographique que je crois un lecteur, le bonhomme n'en conserve pas moins tous ses droits au titre à^anagnostes, et si les flèches que décoche contre lui M. Alkan parvenaient à l'atteindre, elles ne sauraient l'empêcher de garder la place qu'il occupe depuis des siècles. D'ailleurs, si Vanagnostes n'avait pas encore été signalé, il faudrait l'inventer aujourd'hui ; lui seul en effet peut rendre compte de tant d'éditions synchroniques ou jumelles dont j'ai plus d'une fois entretenu les lecteurs de La Typologie,

Recevez, cher Directeur, l'assurance des sentiments avec lesquels je suis toujours votre tout dévoué

J. P. A. Madden.

Versailles, ce 21 octobre 1878.

J'ajoute à cette lettre la critique d'un article de la Bibliography of Printing ^\ir ce même sujet de Vanagnostes, On y dit que le personnage central tient un petit rouleau de papier et que celui placé à droite travaille à la casse. J'accorde ces faits ; mais qu'en résulte-t-il ? C'est que la gravure dont la Bibliography of Printing donne la description n'est pas celle que je reproduis en tête de ma cinquième série. Dans la gravure que j'ai décrite, c'est unQ feuille de papier et non un rouleau que tient l'un des personnages, et c'est devant un manuscrit et non devant une casse qu'est placé l'autre. Il suffit de regarder ma gravure pour y voir ce que j'y vois moi-même. Il se peut qu'il n'y ait pas à^anagnostes dans l'édition antérieure à la mienne ; mais il ne s'en suit nullement qu'il n'y en ait pas dans celle dont je reproduis le diagramme. Il est donc souverainement illogique de me reprocher de ne pas voir dans la gravure de 1660 ce qui ne se trouve que dans celle de 1629, et de prétendre que je ne dois pas voir à''anagnostes dans l'une par la raison qu'il n'y en a pas dans l'autre

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