ONZIÈME LETTRE
Mon cher Ami,
La bibliographie est Talliée naturelle de Vhistoire littéraire à qui elle put souvent fournir d'utiles renseignements. Cette lettre va vous en donner la preuve. Il s'agit du plus grand poète de notre siècle, de Byron. Vous savez qu'il publia son premier recueil en 1807, sous le titre de Hours of Idleness, « Heures de Paresse. » La Revue d* Edimbourg^ n® 22, janvier 1808, maltraita le jeune poète — il n'avait pas vingt ans — de la façon la plus grossière et la plus sotte. Elle allait jusqu'à dire : « Quelque jugement que l'on puisse porter sur les » poèmes de ce noble adolescent, nous croyons qu'il faut les » prendre tels que nous les trouvons et nous estimer heureux, » car ce sont les derniers que nous aurons jamais de lui. . . . » Il est hautement improbable qu'il daigne jamais redevenir » auteur. » Vous savez quels immortels démentis Byron a donnés à cette haineuse prophétie. Il publia vers le 1 5 mars 1809 sa célèbre satyre : Les Bardes Anglais et les Critiques Écossais; il y fustigeait avec tant de vigueur ses absurdes zoïles, qu'eux-mêmes se condamnèrent au silence prudent dont ils n'auraient jamais dû sortir. Quelques semaines après, il en publia une seconde édition ; en moins de dix-huit mois
la satyre eut quatre éditions d'un nombre assez considérable d'exemplaires.
Byron avait assouvi sa vengeance ; il finit par se reprocher d'être allé trop loin et voulut supprimer la publication de la satire en Angleterre et même en Irlande. Au commencement de 1812, on en imprimait la cinquième édition; il envoya l'ordre à Cawthorn, son éditeur, de la brûler toute entière ; il revient plusieurs fois dans sa correspondance sur les efforts qu'il a faits pour supprimer cet ouvrage. En février 18 14, il écrivait à Dallas : « On m'a offert 400 guinées (^ 10,500) pour » une nouvelle publication de ma satire ; je les ai refusées. »
Les quatre éditions qu'il avait données n'avait fait qu'exciter, sans la satisfaire, la curiosité générale. Aussi, malgré toutes les mesures que prit Byron, les éditions de sa satire continuèrent à se succéder sans interruption, en s'enveloppant toutefois de tous les déguisements de la contrefaçon. L'une d'elles, dont je possède un exemplaire, m'a cependant révélé de la manière la plus claire et la plus inattendue sa frauduleuse origine.
Je vous communique cet exemplaire (i) : Vous remarquez sur la gauche le nombre 17; il est à la suite du nombre 1 8 qu'on lit au feuillet suivant. Ce sont les deux moitiés du millésime 181 7, formant partie du filigrane d'une même feuille.
Ainsi vous voyez presque à côté l'un de l'autre le millésime trompeur 18 10 et le millésime 181 7 qui trahit si clairement la fraude de son voisin. Ce mensonge effronté tendait à faire accroire aux lecteurs trop crédules qu'on avait imprimé en Tan. 18 10 un livre sur du papier qui ne fut fabriqué que sept ans plus tard.
Ce millésime dénonciateur se lit sept fois dans mon exemplaire qui montre aussi deux fois le millésime 181 5.
(i) Nous en mettons le titre sous les yeux du lecteur. (Voir l'Atlas.) Nous l'avons fait composer avec des caractères se rapprochant le plus possible de ceux de l'original, mêmes dimensions, avec le filigrane, chiffre i7i occupant la même place.
Grâce à rintervention bienveillante de M. Wyman, Péditeur du Printing Times, les savants conservateurs du British Muséum m^ont communiqué de précieux renseignements sur cette prétendue troisième édition du British Bards,,. . Leur bibliothèque en contient trois exemplaires, avec la date de î8io sur le titre et les dates de 1815, 1817 et 1818 dans les filigranes. Dans chacun des trois exemplaires, on lit sur la dernière page :