‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 3 sur 83 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Mon cher Ami,

J^Ai un Homiliartus imprimé dont j'ai longtemps, mais en vain, cherché Timprimeur. C'est un épais in-folio gothique de quatre cent trente-huit feuillets, dont quatre sont blancs. Quatre pages et demie sont blanches. Chaque page a deux colonnes de quarante-sept lignes. Le livre se développe donc sur mille sept cent vingt -sept colonnes et demie. Le caractère a un peu plus de onze points. Il n'y a pas d'interligne. Chaque colonne est un rectangle de vingt centimètres sur six. Près de la moitié de la page est blanche; les marges sont vierges. Les vingt-trois majuscules sont dessinées avec beaucoup de finesse et de grâce; le P est muni d'un point central. Les a minuscules sont tels que celui-ci et n'ont jamais la forme a. Le signe abrégé de et ressemble au chiffre 7 barré : jF, Quarante-deux cahiers sont des quinternions, trois des ternions.

Je me borne à ce signalement qui peut suffire à faire reconnaître notre Homiliaire. Mon exemplaire forme un seul volume ayant un décimètre d'épaisseur ; mais l'ouvrage se décompose en trois parties : pars hiemaîis, pars aesHvalis et de sanctis, Aussi l'imprimeur a-t-il fini la première partie par un feuillet

blanc, commencé et fini la seconde par un feuillet blanc. La première partie finit par deux ternions, la seconde par un.

Vous comprenez par ces détails que, typographiquement, Touvrage n'est pas sans beauté et sans importance.

Disons maintenant quelques mots de la composition de notre Homiliaire. Ty compte près de deux cents homélies, plus de quarante sermons, quatre tractatus et une relatioj par quatorze auteurs : Ambroise, Anselme, Augustin, Bède, Fulgence,Grégoire, Haymo, Héric, Hilaire, Jean (Chrysostome), Jérôme, Léon, Maxime, Origène. Ce sont des développements toujours lumineux, quelquefois éloquents, sur les évangiles de tempore et de sancù's. Ce recueil remonte assez haut : Charlemagne chargea le diacre Paul Warnefried, chancelier du dernier roi des Lombards, d'en recueillir les éléments en un livre destiné à Tusage des églises de son vaste empire. Les copistes en multiplièrent les exemplaires de siècle en siècle, et sept éditions parurent dans le dernier quart du xv® siècle, une à Louvain, selon mes conjectures, une à Cologne, une à Spire, une à Nuremberg, deux à Bâle, une à Venise. Cologne^ Bàle et Lyon en donnèrent encore plusieurs éditions au commencement du XVI* siècle.

J'ai consulté un très grand nombre de bibliographes et de catalogues, sans y rien trouver au sujet de l'édition à laquelle appartient mon exemplaire ; on en peut au moins conclure qu'elle est d'une grande rareté.

Je viens de vous dire que je la crois de Louvain ; voici quelques considérations et l'interprétation de quelques faits sur lesquels j'établis mes conjectures :

I® Vous vous rappelez que c'est au monastère de Saint- Grégoire que les frères de la Vie Commune imprimèrent les premiers à Louvain (i), et qu'ils renoncèrent bientôt à la typographie, parce qu'ils y dépensaient trop d'argent. Ils n'ont pas pu perdre de l'argent à imprimer, sans laisser

(i) Voyez Lettres d'un Biblio^afhe, deuxième série, page 89.

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évidemment au moins un ouvrage sorti de leurs presses dispendieuses ; dispendium fecerunt A mon avis, l'ouvrage qui leur a coûté si cher est précisément le rare Homiliaire, inconnu jusqu'à ce jour de tous les bibliographes. Vous le voyez, je ne &is que mettre en présence l'un de l'autre un père qui cherchait son fils et un fils qui cherchait son père.

Les frères de la Vie Commune au jardin vert, à Rostock, imprimèrent aussi, au début de leur carrière typographique, un ouvrage du genre parénétique, les Sermones discipuli, du dominicain Jean Hérolt. Ils étaient fiers, disent-ils, de prêcher non verbo sed scripio, non avec la voix mais avec leurs livres. : 2*^ Il y a deux inscriptions, l'une au commencement, l'autre à la fin de THomiliaire, écrites au xv* siècle ; voici la seconde : Iste liber pertinet monasterio beatae Mariae in Bethléem prope Lovanium, Ce livre appartient au monastère de la bienheureuse Marie, à Bethléem, auprès de Louvain. Ce monastère de Bethléem était situé à une petite distance vers le nord de Louvain.

Il avait été fondé pour les frères de la Vie Commune. N'est-il donc pas très probable qu'ils avaient reçu ce bel ouvrage de leurs confrères de Saint-Grégoire à Louvain ? La grande proximité des lieux, l'absolue confraternité^ la sympathie qui devait régner entre les deux maisons ne nous disent-elles pas que l'Homiliaire de Bethléem venait de Saint-Grégoire ? De plus, nous savons que ce fut précisément entre les mains du prieur de Bethléem que le premier recteur de Saint-Grégoire fit profession de la règle de Saint-Augustin ; l'union pouvaitelle donc être plus étroite et plus intime entre les monastères de Bethléem et de Saint-Grégoire? (Voir Gramaye^ page 17, Antiquitates Brabantiae.)

3® En tête de la pars hiemalis et de la pars aestivalis se lisent les noms imprimés des principaux auteurs des homélies et des sermons ; c'est le nom de Grégoire qui est le premier dans les deux cas, tandis que dans plusieurs des autres éditions, c'est celui de Jérôme qui précède tous les autres. Nç

voyez-vous pas là une flatteuse allusion des imprimeurs dont l'église était sous l'invocation de saint Grégoire ?

4° Si l'on remarque la finesse gracieuse des types, le grand nombre d'éléments binaires qu'il a fallu graver, frapper et fondre, l'ample largeur des marges, la beauté et la solidité du papier, pour ne rien dire des autres qualités de cette impression, on accordera sans peine qu'elle a dû coûter cher à nos trop zélés prosélytes de la typographie, et que notre Homiliaire peut fort bien être le dispendieux produit des presses du monastère de Saint-Grégoire.

5° Cherchons maintenant si la date d'impression s'accorde avec nos conjectures. L'ouvrage n'a pas de colophon ; mais voici un tableau qui nous donnera quelque lumière :

Nombre Nombre Noms des imprimeurs. de lignes, de feuillets. Dates.

Homborch 40 491 entre 1476 et 1479

Frères de S*-Grégoire . 47 438 1472

Drach 48 395 1482

Koburger 54 350 1494

Kessler 66 247 1493

Je ne cite ni la seconde édition de Kessler, qui a le même nombre de lignes que la première, ni l'édition de Venise, dont je ne connais que le titre.

On voit par ce tableau que le nombre de lignes augmente et celui des feuillets diminue d'année en année. Il n'y a qu'une exception : l'édition de Homborch, qui devait être la première en date, est postérieure à celle de Louvain ; mais il est une preuve que l'édition de Louvain a précédé celle de Homborch ; en effet, cette dernière a corrigé une faute de celle de Louvain qui, dans le titre de la pars aestivalis, annonce les homélies Pertotum annum, tandis que Homborch annonce seulement, ainsi qu'il le fallait, les homélies per AESTATEM. L'édition de Louvain dans le premier titre appelle maximinus au lieu de maxtmus l'auteur de plusieurs homélies. Homborch n'a pas cette fiiute, L'édition de Louvain est

donc la plus ancienne de toutes et peut, sans invraisemblance, remonter à 1472.

6® Quel imprimeur a initié les frères de Saiiït-Grégoire à la typographie? C'est Ther-Hoernen, de Cologne. Il suffit pour s*en convaincre de comparer notre Homiliaire au Modus procedendi, au Florus, au Quodiidetde Ther-Hoernen. Ces quatre ouvragée sont à deux colonnes de mêmes dimensions et n'ont que des a et jamais d'à. En un mot, l'air de famille de ces quatre ouvrages est trop frappant pour qu^ils ne soient pas sortis, sinon de la même main, du moins de la même inspiration. TÈer-Hoernen imprimait en 1470 ; il a donc précédé nos frères de Saint-Grégoire.

7*^ J'ai remarqué dans cet Homiliaire une singulière anomalie : au lieu du nombre ordinaire de quarante*sept lignes, sur soixante-douze pages, le plus grand nombre n'en ont que quarante-six, quelques-unes quarante-cinq, et une seule quarante-huit, au feuillet 274, et ces soixante-douze pages sont toutes des pages de rang pair ou verso! Elles sont distribuées à peu près uniformément dans tout le livre. Voici ce qu'il faut conclure de cette anomalie : deux compositeurs travaillaient ensemble, Tun aux pages impaires, l'autre aux pages paires. Ce dernier était plus négligent [que son collaborateur.

8** Voici une autre espèce d'anomalie : dans les homélies de sancHsj formant la troisième partie du recueil, soixantesept feuillets verso finissent par des mots répétés respectivement aux feuillets recto suivants. Je place sous vos yeux le tableau de toutes ces répétitions inutiles :

verso ( 363 recto

390 ^391 ' solide,

ideo ipse.

ut habeat.

dextera.

Virgo.

célébrât ione.

genealogiis intenti

accuse.

conservis.

II n^y a que deux répétitions analogues d*un recto au-^^fso suivant, aux feuillets 82 et 265.

Ces répétitions n*ont lieu d'une colonne gauche à une droite de la même page qu'aux pages verso 308 et 397.

Voici l'explication des mots répétés au haut des neuf feuillets recto que je vous indique dans le tableau ci-dessus : on dictait à deux compositeurs^ simultanément, à l'un la première moitié du texte, laquelle devait remplir un verso, à l'autre la seconde moitié de ce texte. Le lecteur, ou anagnostes, oubliant le point même où il avait fixé le milieu, le point de séparation, dictait une seconde fois un et même deux mots déjà dictés. C'est surtout dans la pars de sanctis qu'il a laissé échapper ces marques d'inattention. J'ai signalé plus en détail ce genre d'erreur à propos du Formicarius, dans une lettre de cette sixième série. Veuillez donc, mon cher ami, la parcourir, afin de mieux comprendre comment je rends compte de cette anomalie.

Le profond silence des bibliographes sur notre Homiliaire me justifie, sans doute, de vous en avoir signalé l'existence. Il doit s'en trouver des exemplaires dans quelques bibliothèques^ lesquels contiennent peut-être d'utiles renseignements manuscrits. Cette lettre pourra donc provoquer des recherches plus heureuses que les miennes.

- Quant à mes conjectures, ne valent-elles pas un peu mieux que la profonde indifférence des bibliographes qui ont dû rencontrer mon Homiliaire et n'ont jamais rien tenté pour en découvrir l'imprimeur ?

- Puissent mes patients efforts pour exhumer la gloire posthume des frères de Saint-Grégoire à Louvain ne pas disparaître étouffés sous le poids de la lourde indifférence! C'est le vœu de

Votre Ami.

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