DE LÉONARD EULER
traduites en Français
PAR Daniel Bernoulli
Directeur de l'Observatoire de Berlin, &c., &c. Corrigée et considérablement augmentée .
PAR M. De la Grange.
(Broché, 5 livres.)
L'éditeur, dans l'avertissement, oubliant qu'il vient de dire dans le titre que cette arithmétique est une œuvre posthume d'Euler, la donne pour le premier des ouvrages de ce grand mathématicien. Euler, qui dès 1738 avait publié une introduction à V Arithmétique f Anleitung zur Arithmetic), Euler, dont les Mémoires de TAcadémie de Pétersbourg publiaient tant d'admirables travaux sur la science des nombres, n'aurait pas
négligé de publier un traité d'arithmétique de sa composition.
Mais cette contradiction de l'éditeur n'est rien en face des effrontés mensonges qui s'étalent dans le titre que je viens de vous reproduire.
Attribuer à Euler cette lourde et indigeste Arithmétique , en faire Daniel BernouUi le traducteur barbare, car le style mérite cette épithète ; enfin, oser dire que Lagrange a corrigé , a augmenté un livre si rempli de niaiseries et si totalement vide de théories élégantes et ingénieuses, tout cela n'est-il pas le comble du charlatanisme ?
Recommander un mauvais livre de mathématiques en l'attribuant à la collaboration des trois plus grands mathématiciens de l'époque, dont l'un, Lagrange, vivait même encore, oublier ou ignorer, que ce livre contient des preuves intrinsèques du mensonge du titre, n'est-ce pas supposer des lecteurs imbéciles ou doués du moins de la plus rare ignorance ?
Le savant de Morgan suppose que cette Arithmétique est la traduction de VAnleitung zur Arithmetic; mais s'il avait jeté le plus rapide coup d'œil sur les 6i6 pages de cette grosse compilation, il aurait pu reconnaître à chaque page que c'est insulter le génie d'Euler, le génie de BernouUi, le génie de Lagrange que de croire que ces grands hommes aient jamais pu mettre la main à pareille besogne.
Il est donc très probable que le libraire coupable de la supercherie dont il s'agit, trouva peu d'acheteurs du livre qui encombrent depuis vingt-deux ans son magasin et qu'il perdit plus d'estime qu'il ne gagna d'argent, à vouloir tromper les lecteurs d'une façon si sotte et si grossière.
J'écrivais ces dernières lignes, quand le hasard — avec un rare à-propos — me jeta entre les mains le livre dont voici le titre :
Cours d^ Arithmétique raisonnée, théorique et pratique sans le secours d^ aucun maître^ par Léonard Euler, traduit, augmenté et mis au courant de la science actuelle par une Société de Savants, Paris, 1865.
C'est toujours la lourde arithmétique de Gaignat DéPauln'ais dont on gratifie Euler. Seulement, au lieu de se borner économiquement à en changer le titre, on a remanié le texte, supprimé les trop grosses niaiseries et ajouté les développements empruntés à des mémoires d'Euler.
Un avertissement, daté de 1839, signé Dubois, n'en persiste pas moins à attribuer à Euler le Guide du Commerce^ et même un Traité des Changes et Arbitrages, ainsi qu'on peut le lire pages 17, 234, 297.
Vous pourriez croire que les éditeurs de cette Arithmétique n'ont fait que croire sur parole, en 1865, l'éditeur de 1770 ; ils ne justifieraient guère ainsi la qualité de savants qu'ils se décernent sur le titre du livre ; mais voici des preuves qu'ils savaient que ce livre n'est pas d'Euler.
Vous avez vu que Gaignat, page 481, fait connaître la date de sa naissance, 1720. Les éditeurs remplacent ce millésime par 1707, page 260, année de la naissance d'Euler. Ils trompent donc le lecteur à bon escient, puisqu'ils veulent priver le lecteur d'un moyen facile de reconnaître qu'Euler n'est pas l'auteur de V Arithmétique,
Voici une autre preuve plus frappante encore de leur mauvaise foi : à la page 374, Gaignat traite une question de banqueroute. Nos « savants », page 344, traitent cette même question à propos de laquelle ils disent :
« Les banqueroutiers sont particulièrement ceux qui ne se » livrent qu'à des spéculations douteuses et promettant » beaucoup de lucre ; malheureusement, le désir de s'enrichir » en peu d'années, est cause que ce genre de commerce, qui » tient en grande partie de la nature des jeux de hasard, fait » chaque jour de nouveaux progrès.»
Puis, dans une note, ils ajoutent: « Il paraît que la banque- » route n'est pas si moderne qu'on semble le croire, puisque » du temps de L. Euler elle était déjà le plus terrible fléau » qui puisse accabler l'honnête commerçant. »
Or, il n'y a pas un seul mot dans Gaignat, qu'ils appellent
Euler, sur le « terrible fléau des banqueroutes. » Ainsi, ils ne se bornent pas à attribuer à Euler un livre qu'ils savent être l'œuvre de Gaignat, mais encore ils attribuent à Gaignat des phrases qu'il n'a jamais écrites et qu'ils osent mettre sur le compte d 'Euler.
L'effronterie peut-elle se jouer davantage de la crédulité du lecteur ?
Espérons qu'on ne viendra pas une troisième fois mettre sur le compte d'un des grands mathématiciens du dernier siècle un livre si peu digne de son génie.
Votre Ami.