LES ORIGINES DE L'IMPRIMERIE A TOURS
Mon cher Directeur,
Je vous envoie en même temps que cette lettre le beau livre dont vous me demandez de rendre compte :
Les Origines de V Impi-imerie à Tours, par le docteur E, Giraudet;
tel est le titre de ce livre, imprimé à Tours vers la fin de Tété dernier. C'est un grand in-8° de 140 page'S. La beauté du caractère et du papier, Pharmonieuse proportion des pages encadrées de vastes marges justifient la sévère devise de l'imprimeur : J^e veuîx le mieulx. Peut-être a-t-on prodigué le papier, car l'aire imprimée n'est pas même le quart de la page. M. Rouillé-Ladevèze s'est surtout distingué, dans l'impression de ce livre, en lui donnant un genre de perfection dont je ne connaissais encore qu'un seul exemple (i). Dans tout Touvrage
(i) Typographie Française, par M. Brun. Feu Didot a dit de ce livre : « Petit chef-d'œuvre typographique, sans une seule division. »
on ne rencontre pas une seule division. Telle a été l'habile et scrupuleuse manœuv^re du compositeur que chaque ligne se termine par un mot complet, de sorte qu'on ne voit jamais de ces traits aigus et noirs qui semblent piquer la blancheur de la marge et qui en coupant les mots interrompent la continuité de la pensée et suggèrent même parfois au lecteur d'autres idées que celles de l'auteur.
Tiré à très petit nombre, cet ouvrage trouvera sa place dans les bibliothèques des amateurs de belles raretés bibliographiques. M. A. Mame a conquis un rang très élevé dans la typographie française; que M. Rouillé-Ladevèze demeure fidèle à sa devise et il ne tardera pas à marcher son égal.
Un livre si bien imprimé prédispose le lecteur en faveur de l'ouvrage qu'il va lire.
L'auteur, M. le docteur Giraudet, prétend que la typographie tourangelle date de 1467, avec Jenson pour initiateur. Il faut donc qu'il prouve que, en cette année-là, Nicolas Jenson était à Tours et qu'il nous montre un livre imprimé alors par lui. Aux preuves alléguées par Sardini (i) et réfutées par les bibliographes, il n'en ajoute qu'une seule : c'est la mention du nom d'un Nicolas Jenson « cordoanier » dans un registre des délibérations municipales, attestant la résidence à Tours d'une famille de ce nom. Il y a bien loin de là à la preuve que le célèbre typographe de Venise imprimait à Tours en 1467.
Quant au prétendu livre, imprimé par lui en cette année, de Foncemagne a depuis longtemps réfuté Maittaire et les bibliographes lui doivent de la reconnaissance pour cette réfutation solide et judicieuse du paradoxal Maittaire.
Quant au prétendu séjour de Jenson à Tours, vous me permettrez de rappeler ici en peu de mots la preuve de son séjour à Cologne, que j'ai donnée et développée dans la quinzième lettre de la seconde série des Lettres d'un Bibliographe; voici
(i) L'ouvrage de Sardini ne se compose pas de trois volumes in-folio, mais de trois parties formant un volume d'un peu plus de quatre cents pages in-folio.
à quoi elle se réduit : des savants de Cologne se rappelaient encore en 1499 avoir reçu dans cette ville des livres imprimés à Venise avant que Nicolas Jenson y fût allé. Or Jenson y imprimait pour la première fois en 1470 ; ces livres reçus de Venise à Cologne étaient donc les Lettres de Cicéron à ses amis, premier livre imprimé à Venise par Jean de Spire en 1469. Ainsi les savants de Cologne savaient qu*en 1469 Jenson n^était pas encore à Venise; ils savaient donc où il était. Comme avant 1469 Jenson n^avait aucune célébrité, on ne pouvait savoir où il résidait qu*en demeurant dans la même ville que lui, c*est-à-dire à Cologne même.
J'ajouterai maintenant quelques considérations à Pappui de celles de Foncemagne concernant la prétendue impression tourangelle de 1467. 1° Vous savez que cette impression consiste en deux très petits romans latins, Tun de 41 feuillets, Tautre de 8, le premier de Florio, le second de Boccace. Remarquez bien que ces deux ouvrages ont été imprimés de telle sorte que la page recto du feuillet 41 contient lecolophon du roman de Florio, et que la page verso du .même feuillet contient le commencement de la nouvelle de Boccace. Ainsi les deux ouvrages appartiennent à une seule et même iûipression, puisqu'ils ont un même feuillet commun, j'allais dire mitoyen. Voici la fin du trop fameux colophon : Liber expletus estturonis, Editus in domo domini Guillermi, archiepiscopi turonensis! pridie kalendas januarii, Anno Domini m.cccc.lxvii. On prétend que les mots expletus, editus signifient : imprimé. S'ils avaient cette signification on ne les aurait pas placés à la fin d'un seul des ouvrages, mais à la fin des deux réunis en un seul volume. Le second, en effet, n'est-il pas imprimé aussi bien que le premier } 2° Il existe une édition du roman de Florio, avec la date imprimée de 1477. Immédiatement après cette date, l'imprimeur reproduit le colophon qui nous informe que cç livre a été editus turonis,,, anno Domini 1467. Est-il vraisemblable que l'imprimeur de cette édition de 1477, qui ne nous fait connaître que cette date, sans mentionner son
nom ni son adresse, se serait avisé de nous informer du lieu où, dix ans auparavant, on aurait déjà imprimé cet ouvrage ? S'il ne nous donne pas son adresse en 1477, il doit moins encore nous donner celle d*un imprimeur de 1467. Ainsi les mots editus turonis ne signifient pas : imprimé à Tours.
Vous voyez, monsieur le Directeur, que Jenson n'a pas imprimé à Tours en 1467. M. le docteur Giraudet regarde comme imprimée à Tours en 1484 une plaquette relative aux états-généraux tenus cette année-là dans cette ville. Cette impression serait due à une succursale de la maison J. Dupré, de Paris. Ce fait isolé et sans importance n'autorise pas à admettre la date de 1484 comme celle de l'établissement de l'imprimerie en Touraine.
En 1485, parut un missel dont voici le colophon :
5miî2eUumeftI)oaniUa leturpft 5tnnaîiîit^ ccccto?:t?.
Le docteur Giraudet traduit : Ce missel a été imprimé à Tours en 1485.
Je traduis : Ce missel à l'usage de Tours a été. . . .
Justifions cette traduction : 1° l'espace manquait pour imprimer turonense; il ne manquait pas pour imprimer TURONIS. Si donc l'imprimeur n'a pas mis le nom de la ville quand il n'avait que deux lettres à ajouter à turon et quand il avait assez de place pour l'imprimer, nous devons en conclure que ce n'est pas à Tours qu'il a voulu dire, mais bien de Tours; 2° il existe un nombre considérable de missels du xv** siècle. Tous indiquent dans le titre ou dans le colophon à l'usage de quelle ville le missel est destiné. Ainsi, celui en question devait indiquer aussi à l'usage de quelle ville il devait
servir, et c'est ce qu'il n'a pas négligé de faire. Au reste, M. Pierre Deschamps a reconnu que ce missel a été imprimé par le typographe de Rouen, Martin Morin.
Quel est donc enfin le prototypographe de Tours ? M. Pierre Deschamps regarde, jusqu'à nouvel ordre, un bréviaire à l'usage de l'église de Saint-Martin de Tours comme le premier livre imprimé dans cette ville. La date est 1494, l'imprimeur Simon Pourcelet. Il est évident que c'est là l'opinion la plus sage et la seule qu'on doive adopter sur les débuts de la typographie à Tours.
Le docteur Giraudet cite plusieurs morceaux de prose et de vers en langue latine, résultats intéressants de ses patientes recherches ; mais il n'a pas cru devoir les traduire. Cependant ce latin, souvent barbare, n'offre parfois que d'obscures énigmes que le lecteur ne s'arrête pas à deviner. Voici donc le résumé et la traduction de quelques-uns de ces passages qui apprennent quelque chose au bibliographe :
1" Nous voyons à la page 31 que l'on faisait payer un exemplaire du bréviaire imprimé par Pourcelet cinq sous, si l'on était vicaire ou chanoine ; dix sous, si l'on était chapelain. Six mois plus tard, les chapelains ne le payaient plus que cinq sous.
2** Page 45 : l'imprimeur Latheron se sert du mot sculptus, gravé, pour nous dire qu-il a imprimé le Manipulus Curatorum.
3® A la page 53, on a imprimé comme de la prose trois distiques, dont voici la traduction :
On n'avait qu'un bréviaire infecté de mille fautes ;
En voici un, cher lecteur, où elles sont toutes corrigées.
C'est l'abbé Louis qui l'a fait imprimer.
Tu n'y verras plus d'erreur; il est irréprochable de tout .
Le couvent en a fait les frais; l'abbé en a ordonné l'impression.
André en a été le correcteur; Latheron, l'imprimeur.
4^^ Page 69 : au bréviaire de Marmoutier se voit un fron-
tispice gravé sur bois représentant saint Martin, avec cette inscription formant un distique :
Turonense decus Martimis martius héros Sic mea precipuum sccfet in or ta ducem.
Oh ! puisse le glorieux patron de Tours, l'héroïque guerrier Martin apaiser le Tout-Puissant sur mes actions.
• 5"* A la page 71, je lis ces deux hexamètres : ^
Hoc opus inceptutn zephiris et hirtaidine prima ^ Perficitur horea gelidam bacchante suh ardori .
Il est évident qu'au lieu du mot ardori, qui rend le vers inintelligible, il faut arctOj l'ourse. Voici la traduction :
On a commencé ce travail au retour du zéphir et des hirondelles; on le termine alors que Borée s'élance en fureur de la constellation glacée de l'Ourse.
6° A la page 76 est la marque typographique de Chercelé. La devise doit se lire ainsi : Mihi heri et tibi hodie, et se traduire ainsi :
Hier c'était mon tour, aujourd'hui c'est le tien.
A gauche, on voit une tête de mort et plusieurs vertèbres audessous. A droite, il ne peut y avoir qu'une seule figure, celle d'un vivant. Le graveur de la devise a oublié qu'elle se lirait renversée ; qu'on la lise réfléchie dans un miroir, et on la verra redressée et correcte.
Voilà, monsieur le Directeur, ce que m'a suggéré la lecture de l'ouvrage que vous m'avez communiqué. Tout bien considéré, nous ne pouvons qu'adopter, avec M. Pierre Deschamps, la date de 1494 comme celle de l'établissement de l'imprimerie à Tours. L'ouvrage du docteur est rempli de renseignements précieux ; je n'en citerai qu'un exemple : c'est la mention de lettres de rémission données par Charles VII en faveur de Nicolas Jenson, jeune compagnon de vingt-deux à vingt-trois
ans, coupable de meurtre par imprudence (Tours, décembre
Comme ce livre n'a été tiré qu'à 175 exemplaires, il ne tardera pas à être réimprimé. J'indiquerai pour cette seconde édition quelques fautes d'impression :
Page 1 6, lisez Audiffredi au lieu de d* Audiffred.
Page 24, il faut 1484 au lieu de 1404.
Page 31, ligne 7, il manque un mot entre in et hujus.
rage 70, Calendras a un r de trop. — Même page, ligne 11, en remontant, lisez insulse au lieu de infuîse.
Page 87, lisez encre au lieu de eucre^ à 7®.
Dans les douze dernières pages, qu'on pourrait appeler les fastes de la typographie tourangelle, on aimerait à rencontrer un nom qui peut y figurer au même titre que celui de Rouillé, imprimeur à Lyon. Je veux parler de Balzac, le sympathique romancier tourangeau, et qui, lui aussi, fut imprimeur. J'emprunte à son La Fontaine compacte que j'ai sous les yeux cette indication : « Imprimerie de H. Balzac, rue des Marais- » Saint-Germain, n® 17. » C'est aujourd'hui la rue Visconti.
Mon cher Directeur, vous trouverez ma lettre bien longue et moi je la trouve trop courte, tant de chers souvenirs de la Touraine s'éveillent en moi quand j'entends prononcer son nom. Dans une autre occasion je vous parlerai d'un bibliophile vénérable dont la bibliothèque, la plus riche à Tours, excitait, il y a près de soixante ans, ma jeune et ardente admiration.
En attendant, croyez-moi votre affectueux et dévoué collaborateur.
J. P. A. Madden.
Ce 27 novembre 1881.