PAR LE DOCTEUR A. MAYER
L'Allemagne se souvient toujours avec un légitime orgueil que c'est à l'un de ses enfants que le monde est redevable de l'imprimerie. Aussi, de siècle en siècle, chaque ville célèbret-elle l'installation dans ses murs de l'art de Gutenberg, et les savants saisissent avec empressement l'occasion de ces centenaires pour publier le résultat de leurs continuelles recherches sur les premières manifestations de la pensée par l'imprimerie. Depuis peu d'années surtout, que d'ouvrages de ce genre, remarquables autant par la critique lumineuse des anciens documents que par la beauté de l'impression, le nombre des fac-similés et les ornements empruntés aux arts graphiques nés de nos jours ! La reconnaissance qui inspire ces travaux ne peut que les rendre plus chers aux amis du progrès, puisqu'ils nous apprennent que les longs et pénibles efforts du travail et du génie reçoivent toujours, sinon des contemporains, du moins de la postérité, la récompense qu'ils ont si bien méritée.
Nous ne ferons que citer ici, parmi ces ouvrages, le Gutenhergjà\x docteur Van der Linde, Stuttgart, 1878; r Imprimerie et la Librairie à Leipzig y de M. Karl Lorck, 1879 ; ^^ Première Imprimerie à Tubingue, de M. Karl SteifF, 1881, et V Histoire Illustrée de t Imprimerie, de M. Karl Faulmann, Vienne, 1881, pour entretenir nos lecteurs de Touvrage du docteur A. Mayer, V Histoire de t Imprimerie de Vienne, de 1482 à 1882.
On pourrait l'appeler le Livre d*Or des imprimeurs de la capitale de PAutriche ; tous leurs noms, toutes leurs impressions, même les plus courtes, du premier siècle, sont et seront mentionnés et accompagnés de renseignements bibliographiques. Les deux premiers fascicules, embrassant les deux premiers siècles, de 1482 à 1682, ont paru et font désirer avec ardeur Tachèvement d'un vrai chef-d'œuvre de typographie, de photographie et de bibliographie.
Le savant auteur nous permettra quelques remarques et quelques observations au sujet de très intéressants incunables de Vienne et d'oublis sans doute involontaires. Commençons par ces derniers :
Dans son premier chapitre, M. Mayer nomme les premiers maîtres de la typographie vénitienne; le nom de Jenson ne figure pas dans sa liste, et cependant Jenson avait déjà imprimé en 1470 l'admirable livre de la Préparation Évangélique, d'Eusèbe. L'année suivante, dans la préface du Quintilien, imprimé par Jenson, Léonicène disait :
4; Le Français Nicolas Jenson, ce véritable Dédale de notre » âge, est un merveilleux inventeur dans l'art de multiplier » les livres. Ce n'est plus à l'aide du frêle roseau qu'il enseigne » à les écrire ; il fait mieux, et chacune de ses lettres rappelle » par sa beauté l'empreinte que laisse sur la cire la pierre » gravée d'un cachet. » (i)
Autre oubli : En parlant de Koburger, M. Mayer cite les
(i) Lettres d'un Bibliographe, deuxième série, quinzième lettre.
villes où Ton imprimait pour son compte ; il publie Lyon, où Sacon, par exemple, imprimait en 1513 une Bible latine pour Koburger.
Quant aux cinq premiers incunables, quel en est Pimprimeur? On ignore son nom, on n'a de lui que ces cinq ouvrages : le Manipulus Curatorum est le seul de quelque importance ; la Légende de saint Roch n'a que huit feuillets ; il y a même un de ces incunables qui n'a que cinq feuillets. La date d'impression est 1482. La date de 1472, acceptée par Denis, est fausse, puisque M. Deschamps (i) a eu entre les mains un exemplaire de cette prétendue date portant formellement le millésime de 1482.
Après s'être manifestée par ces cinq ouvrages, l'imprimerie disparaît tout à coup à Vienne et ne renaît qu'au bout de dix ans, en 1492. Quelle est la cause de ce long silence? M.Mayer indique avec raison la peste et la guerre. La peste surtout rend compte de ce long chômage ; un célèbre imprimeur de Cologne, Quentel, lui aussi, n'imprime rien, précisément de l'année 1482 à 1488. C'est un autre imprimeur, Jean Otmar, qui nous en signale la cause dans le colophon de la partie d'hiver du bréviaire de Constance : « In Reutlingen sedule » impressa, anno 1482^ régnante mortalttate in Alimania » universa , circa Michaelis archangeli festum (29 sep- » tembre).» (2) Il est probable que notre imprimeur inconnu périt victime du fléau. M. Mayer accueille l'hypothèse de prétendus imprimeurs ambulants; mais le simple bon sens répugne à admettre ce colportage d'un lourd et encombrant matériel typographique. Il est beaucoup plus vraisemblable que notre prototypographe de Vienne reçut l'hospitalité dans quelque couvent de cette ville et y trouva des auxiliaires dans les scribes et calligraphes qui, habitués à multiplier les livres par l'écriture, étaient ainsi prédestinés à les multiplier par
(i) Dictionnairt de Géographie h r usage du Libraire,
(2) Voir Lettres d'un Bibliographe, quatrième série, septième lettre.
rimprimerie. Nous allons voir bientôt la collaboration de ces auxiliaires devenir fort vraisemblable. La Légende de saint Roch nous en offre les preuves.
Le bel ouvrage du docteur Mayer nous donne quatre précieux fac-similés de la première et de la dernière page de cette légende. Suivant lui, Pimprimeur inconnu a donné deux éditions de la légende. H est peu vraisemblable qu'en moins d'un an il Tait imprimée deux fois. Voici nos raisons :
i" La prétendue seconde édition, celle de la bibliothèque de Melk, n'est pas moins hérissée de fautes que la première, celle de la bibliothèque de Saint- Jacques, à Brûnn. Ainsi j'y lis :
glauwh
pour
glauhen, croire.
sat
stadt, ville.
sôlichâ
solch, tel.
hawen
fiahen, avoir.
zebissen
gemâsen, montré.
pebeist
heweist, prouve.
Plusieurs de ces fautes ne sont pas dans la première.
2® Une seconde édition aurait été faite avec un exemplaire de la première ; or celle-ci ne contient pas les deux mots und freid (frtede), qui sont dans la seconde.
3° Il est feiit mention, dans la Légende de saint Roch^ d'une croix rouge, au côté gauche de la poitrine, qu'il portait en naissant (i) ; au mot linken qu'il fallait, les deux exemplaires ont substitué tencken. Cette faute et d'autres prouvent que l'exemplaire de Melk n'appartient pas à une édition corrigée, verbesserte^ comme le dit le docteur Mayer.
4° Dans la première page des deux éditions, le mot zu se trouve employé cinq fois et cinq fois on a imprimé zw. Ainsi, les deux éditions commettent la même faute.
Dans la dernière page, l'une et l'autre éditions, ayant ce
(x) La Légende de saint Roch, dans lePassionai/, qu'imprimait Renchen à Cologne, en 1485, a ces mots : Ais dat Kynt gtboeren was so haddtiityn cruytz gedruckt in syn huyd up der LINCRER syden.
même mot à imprimer, ont correctement, Tune six fois zu, Vautre cinq fois, et zw une seule fois. Le tableau synoptique de ces feits typographiques que je place sous vos yeux vous les fera mieux comprendre et apprécier :
I" édit.
2« édit.
Première
/ zw
ZW
Dernière
page de la
1 zw
< zw
zw zw
page de la
Légende de S. Roch
1 zw zw
zw zw
Légende de S. Roch
i« édit.
2* édit.
zu
zu
zu
zu
zu
zu
zu
zu
zu
zw
zu
zu
N'est-il pas de toute évidence^ à Pinspection de ce tableau, que le compositeur de la première édition et celui de la seconde ont commis les mêmes fautes à la première page de leur travail et qu'ils les ont corrigées Pun et Pautre à la dernière page ? Est-ce ainsi qu'ils eussent procédé pour deux éditions successives ? H n'y a qu'une solution raisonnable de ces singulières erreurs et corrections : un lecteur dictait à deux compositeurs ; la mauvaise prononciation de l'un, l'ignorance des deux autres rendent parfaitement compte de tous ces faits. Les Lettres cFun Bibliographe signalent plusieurs faits semblables (i).
On trouve dans les deux éditions des fautes qui résultent avec évidence d'une mauvaise prononciation ; par exemple :
genade pour gnade, grâce.
gehandt
gewand vêtement.
pis
bis, jusqu'à.
puegstaben
buchstaben, lettre.
gebesen
gewesen, été.
nagsien
nàchstetij prochain.
OsteryHch
Œsterreich, Autriche
Walisch
Wàlsch, italien.
(x) Première série, lettres 3, 4 et 5. Deuxième série, lettre 11. Quatrième série, lettre 12. Cinquième série, lettres 3, 4 et 5.
Notre petit tableau, en nous montrant deux compositeurs qui, au début de leur travail, s^égarent ensemble, mais qui à la fin reprennent ensemble la bonne voie, nous fait, pour ainsi dire, assister à la dictée d'un lecteur dont la voix dirige et corrige le travail d'apprentis pris sans doute dans le personnel de quelque couvent.
Le premier imprimeur de Vienne dont le nom soit connu est Jean Winterburger. Il semble indiquer l'origine de son nom et le lieu de son initiation à l'imprimerie, dans un colophon où il dit : « Je suis de Winterburg, non loin des » rives du Rhin et de Maience la ville furbe non orbej, » inventrice et mère de l'art d'imprimer. »
Un poète contemporain de cet imprimeur a composé en son honneur les deux distiques suivants :
Quantus erat Cous formata cipride pictor , Quanius eras divis Phydia docte tùiSf
Tantîis Joannes hyherna dictus ab arce Extatfingendis bibliopola libris.
On peut les traduire ainsi :
Le peintre de Vénus, sortant du sein des eaux, De Jupiter, le divin statuaire.
Ont éclipsé tous leurs rivaux.
Et Jean laisse comme eux ses rivaux en arrière.
Voici quatre hexamètres plus intéressants pour le bibliographe ; ils font allusion à la marque typographique de Winterburger : une flèche qu'entoure un serpent.
Signa vides, lector, hyberna ex arce Joannis : Anguineas inter jaculum amentabile spiras, Anguis ut œiatem, cariosas ille lituras Cotnit, in invidiam gerit artis tela décorent.
En voici la traduction en prose, puis en vers :
Tu vois, lecteur, la marque typographique de Jean de Winterburg : la flèche au vol rapide que le serpent entoure de ses spirales. Le serpent revient à la jeunesse ; de même Jean reproduit plus belles les vieilles éditions. La beauté de son talent lui sert contre l'envie.
Ma marque est sous tes yeux : une flèche, un serpent. Comme Tun, par mon art, renaît un vieil ouvrage ; Comme l'autre je puis, à force de talent.
Percer l'Envie au cœur et défier sa rage.
Les mots cart'osas lituras se trouvent, pour ainsi dire, commentés par cet autre distique, à la louange du même imprimeur :
Chartarum veterum sordes extersimus omnes Et forma prodit candidiore liber.
Grâce à nous, toutes les taches des vieilles éditions sont effacées et notre livre se présente sous une forme plus correcte.
Il est évident que par les mots cariosas lituras il fsiut entendre ici les livres manuscrits, plusieurs fois séculaires, en usage dans les églises.
Nous nous bornerons aux quelques renseignements qui précèdent au sujet des deux prototypographes de Vienne, Pimprimeur au nom inconnu et Jean de Winterburg. Ils ouvrent la marche d'un long cortège de successeurs qui viennent tour à tour sous les yeux du lecteur Pinformer de leurs noms et des ouvrages qu'ils ont imprimés pendant deux siècles, de 1482 à 1682. Deux mille deux cent trente-deux articles remplis de renseignements bibliographiques attestent les immenses recherches auxquelles a dû se livrer M. le docteur Mayer pour réunir ainsi en un foyer lumineux les innombrables détails épars et dispersés dans tant de lieux et de livres différents.
Quant à nous, nous lui devons la plus vive reconnaissance
pour les précieux fac-similés dont il a enrichi les pages 1 1 à 1 7 de son splendide ouvrage.
Espérons que le second volume ne se fera pas trop longtemps attendre ; les livres imprimés de 1682 à 1882 dont il nous donnera la liste n'auront pas pour nous le cachet d'une antiquité vénérable ; mais ils l'auront du moins, il n'en faut pas douter, pour les bibliographes de l'avenir.
Le lecteur connaît probablement l'article intéressant du Priniing Times (i) sur la célébration du quatrième centenaire de l'introduction de l'imprimerie à Vienne et à Munich. S'il ne le connaît pas, qu'il s'empresse de le lire ; il y trouvera d'utiles renseignements sur le beau livre dû au docteur Mayer et aux presses de l'habile imprimeur M. F. Jasper.
(I) PrinHng Jtmes, de juillet 1882.
as^^s