‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 25 sur 83 · PROBLÈME BIBLIOGRAPHIQUE DES DEU^ TOLOSA · texte numérisé non relu

PROBLÈME BIBLIOGRAPHIQUE DES DEU^ TOLOSA

Le 7 juin 1880, je fis à notre Société des sciences une communication relative à des mémoires de bibliographie, publiés par le docteur Desbarreaux-Bernard, de Toulouse, J'avais été invité à faire ce travail par notre cher président, M. le docteur Louis Pénard. J^accueillis cette tâche avec empressement pour deux motifs : d^abord, elle me donnait Toccasion de rendre hommage à la mémoire d^un bibliographe distingué dont j'avais été pendant quelques années le correspondant ; ensuite, j'étais heureux de répondre à l'invitation de notre président, que sa bienveillance m'a toujours rendu cher depuis le temps, déjà fort éloigné, où j'étais fier de le compter au nombre de mes élèves.

Dans cette communication, je commençais par donner quelques détails biographiques sur le docteur-bibliographe ; ensuite je^ rendais compte, avec des développements empruntés à son Établissement de V Imprimerie en Languedoc et à son Catalogue des Incunables de Toulouse, de sa solution judicieuse de la question des deux Tolosa.

C'est cette solution dont je présente ici le résumé.

Les bibliographes ont signalé une soixantaine d'ouvrages imprimés au xv® siècle, portant ou ayant droit de porter le nom de Tolosa. Quarante sont en latin, douze en français, six en castillan, un en roman, un en catalan ou limousin.

Or, les géographes indiquent trois endroits de ce même nom. Le bourg qu'on appelle las navas de Tolosa ^ quoique célèbre par la victoire gagnée en 1212 par les rois d'Aragon, de Navarre et de Castille sur les Maures, ne saurait prétendre à un établissement typographique au xv® siècle.

Restent donc en présence la Tolosa Tectosagum^ Toulouse, et la Tolosa del Guipuzcoa.

Est-ce à la France, est-ce à l'Espagne qu'il feiut adjuger l'honneur d'avoir imprimé les soixante ouvrages en question ?

Si le pur amour de la vérité avait inspiré les bibliographes, la question serait depuis longtemps résolue ; mais ils se sont livrés, les yeux fermés, à de mesquines passions, afin de revendiquer en faveur de l'Espagne et au détriment de la France un honneur qui n'appartient en réalité qu'à cette dernière.

Le libraire Née de la Rochelle, en 1782, disait (i) : 4; C'est » de Tolosa en Biscaye que sont sortis les livres du xv® siècle » portant le nom de Tolosa. » Admirez la raison qu'il en donne : 4; Ces livres sont, dit-il, presque tous écrits en langue » espagnole. » Or, sur soixante, cinquante-deux sont en latin et en français ! Ainsi Née tranchait fièrement la difficulté, sans même prendre la légère peine de consulter les bibliographies.

La Serna-Santander, en 1806, à la remorque de Née, redisait {2) : « L,2i plupart des livres portant le nom de Tolosa » sont en espagnol, donc il s'agit de la Tolosa d'Espagne. » La Serna était né en Biscaye ; mais est-ce aimer son pays que de mentir pour le flatter ?

Feu d'Aldéguier, inspiré par sa haine voltairienne contre

(i) Bibliographie instructive, t. X.

(2) Dictionnaire bibliographique.

les prêtres, déclare, en 1833, (i)> Q"^ ^^ clergé parvint presque à paralyser entièrement l'Imprimerie dans Toulouse et que cette ville, au xv® siècle, n'avait pas un seul imprimeur. La haine, ainsi que l'amour, porte un bandeau sur les yeux.

Feu Hubaud, en 1858 (2), abusant encore de l'argument de Née, allait jusqu'à prétendre que la première traduction française de V Imitation^ datée de Tholose^ 1488, est l'ouvrage de Mayer, imprimeur allemand, à Tolosa d'Espagne. Ainsi, après plus de trois quarts de siècle, on n'avait pas même trouvé le temps d'examiner et de peser les données du problème! On se bornait à se faire l'écho d'une solution précipitée et, pour le moins, invraisemblable.

Brunet lui-même, malgré les ressources suffisantes que lui offi'ait son propre manuel, laissait encore planer des doutes sur le berceau de la typographie toulousaine. Il était cependant facile, à l'aide des données que l'on possédait depuis longtemps, de reconnaître que ce n'était pas à Tolosa d'Espagne, mais à Toulouse, qu'il fallait attribuer les impressions portant le nom de Tolosa.

Preuves contre les prétentions de Tolosa :

I® La Tolosa espagnole était une ville insignifiante au XV® siècle et ne datait encore à cette époque que d'environ deux cents ans :

' 2® Est-ce une obscure petite ville d'Espagne que l'on aurait choisie pour y imprimer douze ouvrages français ?

3** Est-ce au sujet de cette ville qu'on aurait pu dire et imprimer dans un colophon que nous reproduisons plus bas : 4; Imprimido en la muy noble et leal cibdad de Tholosa ? » Quel imprimeur s'aviserait de se vanter d'avoir imprimé un ouvrage dans une ville chétive de quatre à cinq mille habitants et ne possédant pour tout établissement scientifique et littéraire qu'une école primaire à l'usage des enfants des deux sexes ?

4** On lit dans le colophon de V Imitation : « Ce livre a

(i) Histoire de Toulouse.

(2) Examen critique.

» été translaté en françoys en la cité de Tholouse. » Ce seul renseignement ne suffit-il pas à prouver qu'il s'agit de Toulouse en France et non de Tolosa en Biscaye ?

Preuves en faveur de Toulouse:

1° Dans le colophon que nous reproduisons plus loin, les imprimeurs du roman de Mélusine disent : « Con grand » diligencia la hizieron pasar de Frances en Castellano. » Rien <]e plus vraisemblable que de faire traduire en castillan un roman français dans une ville possédant une université, quatre-vingts professeurs et sept mille écoliers, plutôt que dans une ville à peine peuplée de cinq mille habitants ;

2® Dans un autre colophon (voyez plus bas), le lieu d'impression est indiqué par ces mots : juxtapontem veterem . Les ponts, à Tolosa, n'avaient pas encore eu le temps de vieillir

au XV® siècle, et Toulouse a eu un pont vieux qui s'écroula en

1523. La rue du Pont- Vieux existe même encore.

3® Voici le titre d'un ouvrage (impressus Tholose) : Les ordonnances f aides par le Roy nosire sire touchant le fait de la justice du pays de Languedoc, N'est-il pas absurde de prétendre que ce n'est pas à Toulouse en Languedoc qu'on a imprimé ces ordonnances de Charles VIII?

4® Enfin le Boletin hibliographico espanol du i de enero 1860 ne laisse plus le moindre doute sur l'identité de Tholosa et de Toulouse, en disant : « Impreso en Tholosa de Francia. »

On peut conclure des considérations i®, 2®, 3® que les bibliographes qui favorisaient Tolosa au détriment de Toulouse, inconscients de leur propre ignorance, tranchaient une question qu'ils avaient oublié d'étudier, et qu'ils auraient découvert longtemps avant 1860 la preuve alléguée en cette année par le Boletin Bibliographico,

Disons maintenant quelques mots des impressions toulousaines auxquelles nous avons fait allusion.

Le premier ouvrage imprimé à Toulouse, avec la date, qui est le 20 juin 1476, est intitulé : Repetitio solemnis rubrice de fide instrumentorum. L'imprimeur n'est pas nommé. C'est

une leçon sur un des titres du Digeste, Defide instrumentorum, de la foi due aux actes.

Le premier ouvrage avec nom d'imprimeur est : De clericis concuhinariis iractatulus, L*imprimeur est maître Johann Parix, Allemand ; Tannée 1479.

Voici les colophons mentionnés plus haut :

1° Arrestum querele de novis dysaisinis. Impressum Tholose juxta pontem veterem, anno Domini 1479. Le caractère est celui de J. Parix dans le traité De clericis concuhinariis.

2° Cy comance le liure tressalutaire || de la Ymitacion Jhesu Christ et mes H prisement de ce monde. Première || ment compose en latin par sainct || Bernard ou par autre deuote per || sone. Atribue a maistre lehan Ger || son chancelier de Paris et après || translate en francoys en la

cite II de Tholouse. Cy finist... imprime a Tholose || par maistre Henric Mayer Alaman || lan de grâce mil. cccc.

Lxxxviii II et le xxvm iour de may.

3° Aqui fenece el libro de consolacion de Boecio (tornado de latin en rromance,) el quai fue impreso en Tholosa de Francia, por maestro Enrique Mayer Alaman, e acabose a quatro dias del mes de julio, ano del nascimento de Ntro senor Jhuxpo, de mil, et quatrocientos, e echento e ocho anos.

4** La vision deleitable la philosofia y artes libérales (version catalane ou limousine). Imprimido en la muy noble e leal cibdad de Tholosa por los muy discretos maestros Juan Patrix fsîcj Estevan Clebat, 1489.

5® Fenesce la ystoria de Melosina, empremida en Tholosa, por los honorables e discretos maestros Juan Patrix e Estevan Clebat Alemanos, que con grand diligencia la hizieron pasar de Frances en Castellano. E despues de muy emendada la mandaron ymprimir, en el ano del Senor de mil et quatro cientos et ochenta e nueve anos a XIII dias del mes de julio.

6® Cy finissent les ordonnances royaulx. Impressus Tholose per magistrum Johaunem de Guerlins (149 1 ?).

On voit par les détails qui précèdent i® que Toulouse eut,

pendant les vingt-cinq dernières années du xv* siècle, cinq imprimeurs : un anonyme, Jean Parix, Estevan Clébat, Henri Mayer, Jean de Guerlins ; 2® qu'on y a imprimé la Première traduction française de V Imitation, en 1488 ; 3** qu'on y a traduit en espagnol et imprimé, en 1489, le célèbre roman français de la fameuse fée Mélusine, patronne des Lusignan^ roman du xv* siècle.

Après avoir présenté à mes collègues l'irréprochable solution du docteur Desbarreaux-Bernard, je crus devoir leur lire quelques lignes consacrées à sa mémoire par M. le président Baudrier, de Lyon, c'est-à-dire par un bibliophile dont la science profonde et la rare bienveillance font le Mécène aimé des bibliographes. Ces lignes sont extraites de Une visite à la Bibliothèque de V Université de Bâle, Lyon, 1880. Les voici :

« Un des doyens de la bibliographie, le docteur Desbarreaux- » Bernard, vient de nous être enlevé. Sa mort, en mettant fin » à une correspondance active qui nous unissait depuis » plusieurs années, me frappe d'une vive douleur. Ces pages » sont écrites à sa sollicitation et devaient lui être dédiées. » Homme au cœur chaud et dévoué, il a joui de l'heureux » privilège de conserver jusqu'à un âge avancé, avec l'ardeur » d'un néophyte, toute la vivacité de l'esprit méridional unie » au goût le plus délicat et le plus sûr. »

Je terminai ma communication à mes collègues en leur disant : Rien ne doit nous être indifférent quand il s'agit des origines de l'Imprimerie. N'est-ce pas elle qui multiplie d'une manière si merveilleuse les feuilles de l'arbre de la science? N'est-elle pas le don le plus précieux de la Providence à l'humanité ? Enfin n'est-elle pas de nos jours à la hauteur de sa noble tâche, la tâche de faire rayonner les vérités de la religion et les lumières de la science sur les huit cent millions d'habitants de notre planète? et ne peut-on pas dire que la typographie est aujourd'hui devenue le porte- voix du génie qui veut se faire entendre des nations les plus lointaines et même des peuples de l'avenir?

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