TROISIÈME LETTRE
Monsieur et cher Directeur,
J'ai plus d'une fois entretenu les lecteurs de La Typologie des Incunables à T J'^ bizarre. Ce n'est donc pas sans quelque hésitation que je viens vous en parler encore ; vos colonnes sont, en effet, remplies de merveilles typographiques de la dernière Exposition. N'ai-je pas à craindre d'interrompre un sentiment de légitime admiration, en signalant au lecteur des produits de l'art encore voisin de sa naissance et dont je ne veux surtout révéler ici que les dé&uts ? Toutefois, une considération me détermine à espérer un bon accueil pour ma communication d'aujourd'hui : si l'antiquité est la jeunesse du monde, l'âge des incunables est FenÊince de la typographie et doit à ce titre nous inspirer quelque intérêt. Nous admirerons encore davantage les chefs-d'œuvre de la typographie de nos jours, en remontant à son berceau, et en voyant quel immense chemin elle a parcouru du quinzième au dix-neuvième siècle.
L'ouvrage dont il s'agit est intitulé Declaratio Falertt Maximi. C'est un commentaire sur Valère Maxime, par Denis de Borgo-San-Sepolcro ; j'en ai parlé, 4° série de mes
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lettres, page 92 et suivantes. Je disais en finissant : ce commentaire imprimé avec l'JÇ bizarre est l'œuvre incontestable d'ouvriers primitifs et d'apprentis en t)rpographie.
J'ai de nouvelles preuves de cette inexpérience à vous offrir aujourd'hui, grâce à deux nouveaux exemplaires que j'ai pu me procurer de cette intéressante édition.
Tout le monde sait ce qu'on entend par registre en typographie : quand on place un feuillet imprimé sur les deux pages entre les yeux et la lumière, les pages doivent se projeter exactement l'une sur l'autre et chaque ligne du recto coïncider avec chaque ligne du verso. Cette correspondance, d'une rigueur toute géométrique, n'était pas d'abord Êicile à établir. Elle est cependant presque irréprochable dans des livres d'une date très reculée ; je citerai par exemple la Prceparatio Evangeîica de notre Nicolas Jenson de 1470 et la CtvitasDet de Pierre SchoifFer de 1473. Il en est tout autrement dans les livres à TjÇ bizarre. C'est surtout dans le Declaratio » Valerii Maximi que l'on peut voir des traces incontestables d'inexpérience en fait de registre. Dans le second de mes exemplaires de cette édition on pourrait déjà s'en convaincre, en examinant les feuillets 183 et 184; mais dans le feuillet 280 le défaut de registre est encore plus choquant et vraiment extraordinaire. L'angle que forment la dernière ligne du recto et la dernière du verso atteint presque à sept degrés ; mais on comprendra mieux lenormité du désordre à l'aide du diagramme ci-après (i). Il résulte de ce manque de registre que le texte imprimé envahit la marge extérieure du verso du feuillet 280 jusqu'à la distance de 25 millimètres. Le feuillet 271, qui avec 280 forme une seule feuille, offre un registre presque parfait. Cette feuille est la feuille extérieure ou enveloppante d'un cahier. Il feut remarquer que le cahier immédiatement précédent se termine par un verso où règne une immense lacune, signalée dans mes lettres ci-dessus
(i) Voir l'Atlas.
mentionnées. A quellecaiise faut-il attribuer ceténormemanque de registre et le disgracieux envahissement des marges qui en résulte ? Dans les feuillets 183, 184 et 280 où ce désordre est plus grand que dans tous les autres, voici ce qu'au premier examen on remarque sans peine : dans ces trois cas, la page verso semble avoir tourné autour d'un point situé vers la fin xle la dernière ligne et jouant le rôle de pivot ; mais il est évident que c'est la page métallique qui a réellement exécuté ce. mouvement angulaire.
Le groupe de li\Tes dont fait partie celui qui nous occupe a été imprimé avec une presse à deux coups. J'en ai donné la preuve, Lettres d*un Bibliographe, quatrième série, page 91. Il est donc probable qu'après avoir imprimé la première moitié de la iforme, le pressier, en faisant rouler le train, pour placer la seconde moitié sous là platine, laissa cette seconde moitié, sans doute mal fixée dans la forme, se heurter contre un obstacle qui repoussa cette deuxième page métallique en arrière, en lui faisant décrire un angle de sept degrés. La lettre A du diagramme indique le sommet de cet angle pour le verso 280.
Cet envahissement de la marge sur une si grande étendue par la page métallique nous révèle, de la manière la plus claire, que la frisquette, chez nos imprimeurs des livres à l' JÇ bizarre, ne servait qu'à soutenir la feuille sur le tympan et nullement à protéger contre les taches d'encre la blancheur des marges de la page à imprimer. En effet, si la frisquette eût été munie d'une feuille, évidée seulement dans sa surface correspondant à chaque page métallique enduite d'encre, le dérangement d'une de ces pages aurait laissé des traces sur le papier de la frisquette protecteur des marges et non sur les marges elles-mêmes, ainsi que nous le voyons. Remarquons que le feuillet 271, qui avec 280 forme une seule feuille, n'offre presque aucune trace de désordre, circonstance qui suffirait à prouver que la presse était à deux coups successifs.
Dans mon troisième exemplaire du Declaratio, le recto du
feuillet 224 offre aussi un manque de registre des plus énormes. L'impression de ce recto envahit la marge intérieure sur une surface rectangulaire aussi longue que la page et d'environ quinze millimètres de largeur. 11 faut remarquer que le feuillet 219, qui avec 224 forme une seule et même feuille, n'offre pas de manque de registre choquant. Le diagramme ( i) montre la grandeur du désordre.
Je pourrais citer un beaucoup plus grand nombre de ces manques de registre dans les trois exemplaires du Deciaratio, Les quatre que je viens de signaler révèlent assez l'inexpérience typographique que j'ai attribuée aux imprimeurs des livres à l' ^ bizarre.
Je terminerai cette lettre en faisant connaître une autre espèce de désordre que j'ai découvert dans ces mêmes livres. Au verso du feuillet 275 de mon troisième exemplaire, près des marges intérieure et inférieure, il manque la fin des trois dernières lignes ; mais ces lettres, absentes de la page à laquelle elles appartiennent, se lisent parfaitement, au bas de la page suivante, dont elles envahissent la marge inférieure. Ces pages sont les pages 2 et 3 de la même feuille. Dans ce même exemplaire, les pages i et 4 du feuillet 285 offrent un désordre semblable et semblablement placé. Pour se rendre compte de ces fautes il ne suffit plus d'admettre que les pages métalliques se soient dérangées, puisqu'il n'y a que quelques lettres dont l'encre ait passé d'une page à la suivante. Il faut que la frisquette, ou du moins la feuille que l'on tirait, ait pu se déplacer à son tour.
Ces deux derniers exemples de désordre typographique ne sont rien en comparaison de celui dont j'ai à vous entretenir en terminant;. Dans mon premier exemplaire, le verso du feuillet 330 a reçu deux fois l'impression de la même page. La première impression est très faible et le dernier mot de la dernière ligne est seul lisible. La seconde est l'impression
(I) Voir l'Atlas.
normale, à l'exception du dernier mot déjà enlevé. Le diagramme (i) indique de quelle manière les deux pages se sont superposées. Les trois autres pages de la feuille à laquelle appartient notre verso sont à peu près irréprochables.
Cette double impression ne peut résulter que du déplacement de la page métallique ou du déplacement de la frisquette. Si c'était la page métallique qui eût glissé, de manière à envahir les marges inférieure et intérieure, pendant que le pressier roulait cette page sous la platine, ce pressier n'aurait pas pu s'en apercevoir, puisque cette moitié de la forme était déjà cachée sous la frisquette ; le foulage de la platine n'aurait donc pas manqué de donner une impression nette et noire de cette page déplacée. Ainsi ce n'est pas la page métallique qui a glissé vers le bas efc vers la gauche; il faut donc que ce soit la frisquette qui, mal assujettie, ait entraîné la feuille en retiration vers le haut et vers la droite. La même cause qui avait dérangé la frisquette la fit tomber et s'appliquer sur la page métallique, et ce fut pendant cette embrassade furtive que se fit la faible impression de notre verso. Le pressier ne put manquer de s'apercevoir de ce désordre qu'il répara, en laissant toutefois la première et légère impression, puis il roula le train sous la platine et tira la page légitime, mais superposée en grande partie à la page erronée. On s'étonnera peut-être que, dans ce contact irrégulier de la feuille et de la forme, celle-ci n'ait laissé de traces que sur une moitié de la retiration, car l'autre moitié n'offre rien d'anormal. Il suffit, pour s'en rendre compte, de se rappeler que la platine s'étant abaissée sur la première page métallique de la retiration, cette demi-forme avait cédé toute son encre sous le foulage de la platine. Le côté 2 et 3 de la feuille, en s'appliquant sur la forme, n'avait donc plus rien à recevoir de la page métallique déjà privée de son encre.
Au moment où je finis cette trop longue lettre, je lis dans le Gutenber g- Journal l'annonce de l'ingénieux système Vignols,
(I) Voir l'Atlas.
pour le serrage de la forme typographique : « Dans de nom- » breux cas, dit l'article, les formes sont fort malmenées par » les ouvriers chargés de les serrer, et cela au grand préjudice » de la justesse des pages pour leur retiration. » Vous voyez donc, cher Directeur, que nos imprimeurs à l'JÇ bizarre méritent quelque indulgence pour leurs erreurs puisque, plus de quatre cents ans après eux, on cherche encore i régulariser le serrage de la forme et à rendre le registre plus parfait. C'est que, vous le savez comme moi, la science, l'art et l'industrie marchent sans cesse vers un idéal qu'ils sont condamnés à n'atteindre jamais, — Recevez, cher Directeur, l'assurance de mon affectueux dévoùment.
J. P. A, Madden,