PREMIER ARTICLE
Le 15 août 1883, nous avons entretenu nos lecteurs de la presse mécanique et de son inventeur Frédéric Koenig, à propos du beau livre de M. Théodore Goebel, de Stuttgart. Dès octobre de la même année jusqu^en juin 1884 parurent dans le Printers^ Register, neuf articles du savant et renommé biographe de Caxton, M. Blades^ formant une revue et une soi-disant réfutation de Touvrage de M. Goebel. Le même Printers^ Register contient dans les numéros de mars, avril, mai et juin 1885, la réponse de ce dernier à M. Blades ; on se rappelle que M. Goebel attribue, et selon nous avec raison, l'invention de la presse mécanique à Frédéric Koenig, et que M. Blades revendique cette belle invention en faveur de son compatriote William Nicholson. Quoique M. Goebel ait fait d'immenses et consciencieuses recherches, dont les résultats favorables à Koenig sont consignés dans son magnifique volume, il n'a pas hésité à rassembler une foule
de renseignements nouveaux, de critiques judicieuses de son adversaire et de raisonnements irréfutables, dans sa nouvelle publication qu^il a composée en langue anglaise, sans doute afin de mieux réussir à répandre les vérités qu'il a découvertes et sans doute aussi afin d'éclairer ceux des compatriotes de M. Blades que peut aveugler encore un vain orgueil national. Nous avons traduit quelques pages de cette réponse de M. Goebel, et nous offrons aujourd'hui aux lecteurs l'article du mois d'avril, dans lequel il s'agit de la revendication en faveur de Frédéric Koenig et de la réfutation des prétendus titres de William Nicholson :
M. Blades appelle Nicholson « premier inventeur breveté » d'une machine capable d'imprimer ; » cette assertion est à la fois vraie et fausse ; Nicholson a été le premier inventeur breveté de ce qui aurait pu devenir une machine à imprimer, mais qui n'en fut jamais une. Si, en effet, cette machine exista, où était-elle ? quel travail a-t-elle produit? et qu 'est-elle devenue? Afin de prouver son assertion, M. Blades reproduit un passage de V Histoire de V Imprimerie en Amérique, par Thomas. Nous y apprenons qu'un docteur Kinsley construisit ou fit construire une presse d'après les principes de Nicholson, et Thomas déclare qu'on se servait de ces presses et qu'elles passaient pour faire un travail excellent. Je le dis avec regret : Je ne vois là qu'une assertion sans preuve. Si l'on vient me dire avec tant d'aplomb que l'on se servait de ces presses, on devrait aussi m 'apprendre du moins en quel endroit elles fonctionnaient, quel ouvrage elles ont fait, et enfin comment il se fait qu'elles aient pu disparaître entièrement sans laisser les moindres traces dans les imprimeries, sans laisser de traces même dans V Histoire de V Imprimerie de Thomas qui, malgré « sa réputation d'historien exact et véridique, » donne un curieux échantillon de son exactitude, en ne nous montrant que des diagrammes retouchés du brevet de Nicholson, sans rien montrer de cette prétendue fameuse machine capable d'imprimer du docteur Kinsley, cette machine à laquelle il
avait renvoyé le lecteur : « L^emploi de ces presses n'exige » qu'une seule personne, qui peut exécuter en un jour autant » et même plus d'ouvrage que deux ouvriers se servant des » presses ordinaires. » Il en était précisément ainsi de la première machine à imprimer de Koenig. Nous savons que c'est avec elle que fut imprimée la feuille H de VAnnual Registerj dont M. Blades fait un si grand éloge. Malgré cela, la machine de Koenig n'est à ses yeux qu'un « résultat » incomplet, accouplé à un incontestable échec, » tandis qu'il loue la machine de Kinsley, dont cependant la renommée n'arriva jamais jusqu'aux oreilles de Bensley, qui autrement n'aurait pas attendu après Koenig ou Walter ; car, nous dit son biographe, dans le Times, « jamais Bensley dans la lutte » de la vie ne laissa échapper la moindre chance favorable. » Le fait est que la seule nouvelle que nous ayons de la machine de Bensley nous est transmise par cet historiographe Thomas, d'une si étrange exactitude; ce qui n'empêche pas M. Blades d'en venir à cette conclusion remarquable : « Koenig fut » entièrement redevable de son succès à l'aide intelligente » d'ouvriers anglais ; il en résulte cette conséquence légitime » que si le docteur Kinsley avait pu, dans le Massachusetts, » s'assurer le concours d'ouvriers habiles^ ainsi que Koenig, à » Londres, les Américains d'aujourd'hui seraient fiers, et à » juste titre, d'avoir été les premiers à réussir réellement » dans l'emploi de la machine à imprimer. » A ce sujet, je ferai remarquer que Koenig lui-même a toujours exprimé sa reconnaissance de Vaide que lui prêtèrent les ouvriers anglais, mais qu'il n'est nullement permis de dire que c'est à eux seuls qu'il fut redevable de son succès ; car s'il en était ainsi, il faudrait donc en conclure que l'invention, la création et la direction sont de beaucoup inférieures au travail manuel. C'est à lui seul qu'il dut d'abord son succès, — à son génie d'inventeur et à son infatigable énergie ; — et puis à son ami Bauer, le directeur de ses ateliers ; sans son génie et son ami, toute l'intelligence des ouvriers anglais n'aurait jamais réussi
à construire une machine capable d^imprimer, pas plus que Bacon et Donkin qui avaient à leur disposition une multitude d'ouvriers anglais. A qui donc Koenig devait-il son succès définitif à Oberzell, où il lui fallut d'abord manufacturer lui-même beaucoup de ses outils, et, comme je le dis plus haut, transformer en constructeurs de moulins des laboureurs et des vignerons ? Il ne le dut qu'à lui-même et à son ami Bauer, et pas le moins du monde à Tunique ouvrier anglais amené par Bauer, et qu'ils durent renvoyer en Angleterre, parce qu'il était devenu ivrogne dès la première année de son séjour dans le pays des vins et des spiritueux à bon marché. Tout le secours du plus habile travail n'aurait servi de rien à Kinsley sans les qualités mentales et la science technique dont Koenig était l'heureux possesseur, et si Kinsley avait réuni ces deux talents et réellement réussi à construire une machine pratique et facile à employer, ce ne serait après tout que sa propre invention, et nullement celle de Nicholson ; et je puis affirmer que les Américains n'auraient pas laissé leurs cousins d'Angleterre dans le moindre doute sur ce point.
C'est ici que je puis demander à propos en quoi consiste une invention? Est-ce la première idée, l'idée incomplète, comme dans le cas de Nicholson et de sa prétendue machine à imprimer, ou bien est-ce Vexécution de cette idée ou de toute autre première idée semblable, comme dans le cas de Koenig.^ Ecoutons la réponse déjà donnée plus d'une fois. Je n'en choisirai qu'une comme exemple, celle relative à l'invention de la machine à vapeur. Je choisis cet exemple parce qu'il y a certaines relations entre cette invention et la machine à imprimer. Tout le monde regarde comme réel inventeur de la machine à vapeur James Watt, et cependant on connaissait des siècles avant lui la puissance de la vapeur et plus encore on avait pris des brevets et construit des machines à vapeur avant Watt lui-même. Je n'insisterai pas sur les noms de Salomon de Caus et de Denis Papin; c'étaient des faiseurs de projets, comme Nicholson, quoique cependant
de plus haute importance, puisqu^ls ne bornaient pas leur activité à « suggérer » et à prendre des brevets, laissant ce quHl y a de plus important, l'exécution, à des « ouvriers » intelligents. » Ils cherchèrent à construire eux-mêmes; Papin au moins s*y appliqua très sérieusement, ainsi que Thomas Savery, en 1698. Ce dernier acheva une machine à vapeur qui fonctionna utilement pour élever Teau d^une mine. Seulement, quelques années plus tard, parurent Newcomen et Cowley. Quoique la machine de Newcomen servît à épuiser l'eau des mines jusqu'à une époque récente, James Watt, qui construisit sa première machine à vapeur à simple effet plus de soixante ans après, en 1 769, a été, est encore, et sera toujours considéré comme le réel inventeur de la machine à vapeur. Eh bien, jetez les yeux sur un dessin de la machine de Newcomen ; vous trouverez dans sa forme grossière quelque analogie avec la première machine en bois de Koenig, machine dont parle M. Bladesavec quelque dédain; cependant quand Koenig construisit une presse en fer, exactement d'après le même principe qui contenait réellement le noyau de l'invention, cette machine fonctionnait, imprimait, mais sans satisfaire l'inventeur. Alors ce même Koenig se remit à l'œuvre, retoucha, changea, expérimenta jusqu'à ce que le Koenig-Newcomen fût devenu le Koenig- Watt! De la première grossière machine, il s'éleva pas à pas aux machines du Times, et enfin à la machine parfaite. Ce qui, dans le cas de la machine à vapeur, avait exigé deux générations entières et plusieurs inventeurs pour atteindre à la perfection, fut accompli pour la machine à imprimer par le génie d'un seul homme — assurément avec l'aide d'ouvriers anglais intelligents, ainsi que dans le cas de Newcomen, mais aussi, sans aucun doute, grâce à sa propre intelligence et à sa persévérance.
Voici encore un exemple emprunté à une autre espèce d'invention ou de découverte; il est moins généralement connu peut-être, mais il n'en est pas moins vrai.
A Venise, dans la fameuse bibliothèque de Saint- Marc, il y a une mappemonde qui date de Tan 1436, et à Weimar, dans la bibliothèque du grand-duc, il y en a une toute semblable de 1442. L'une et l'autre, sans être divisées en degrés de longitude, contiennent dans la région occidentale une île spacieuse, consistant en une portion plus grande au nord et une plus petite au midi. Une étroite bande de terre les relie ensemble. Les contours de cette île , appelée Antillia dans ces cartes, sont vaguement esquissés. Ces deux mappemondes sont dues au Vénitien Andréa Bianco, à qui l'idée de l'île Antillia avait été « suggérée » par les descriptions de voyageurs antérieurs ; il n'est guère permis de douter que ce sont ces mappemondes de Bianco qui suggérèrent à Colomb, lors de ses visites à Venise, l'idée de chercher dans les parties orientales de l'Océan (sic) cette terre inconnue d'Antillia, et qui lui firent découvrir, en 1492, le nouveau monde! Eh bien, a-t-on jamais prétendu que Bianco fût le premier découvreur de l'Amérique et non Christophe Colomb? Ou bien que Papin ou Savery ou Newcomen fussent les inventeurs réels de la machine à vapeur et non James Watt ? Si dans l'un et l'autre cas, en présence des « suggestions » les plus substantielles, personne ne cherche à déprécier la renommée des deux grands hommes qui ont réalisé une suggestion, pourquoi agirions- nous autrement dans le cas de Koenig, qui, lui aussi, réalisa une suggestion 1 Pourquoi devrait-il céder la moitié de .sa renommée à Nicholson, qui n'a rien fait de ce qu'a fait Koenig?
En terminant son article sur le docteur Kinsley, voici ce que dit M. Blades : « Désormais on ne pourra plus invoquer » l'ignorance et dire que le brevet de Nicholson prête à la » chicane et ne contient que des plans superficiels, des dessins » en l'air et rien de solide. » Eh bien, j'en suis fâché, mais je ne puis m'empêcher de regarder comme perdu tout le temps que M. Blades a consacré à cette histoire de Kinsley. En effet, tous les efforts de ce docteur pour « réaliser les fameuses
» suggestions de Nicholson n*ont certainement abouti qu'à » un résultat incomplet, accouplé à un incontestable échec. » Je Tai déjà démontré : une invention qui ne laisse de traces que dans les écrits d'un auteur désireux de glorifier l'esprit inventif de ses compatriotes, d'un auteur si peu au courant de cette invention, qu'il n'est pas capable d'en donner les dessins corrects, une telle invention et de tels écrits ne méritent certainement pas qu'un écrivain sérieux les défende, surtout s'il s'entend un peu en fait de machines. Accordons que ce même docteur Kinsley ait inventé une machine à foire des épingles, une autre pour préparer l'argile et mouler des briques et que ces machines aient réussi. Tout cela ne prouve rien concernant sa machine à imprimer ; mais il est impossible de comprendre comment V échec de Kinsley dans la construction d'une machine à imprimer effective doit prouver, suivant M. Blades^ « que la vérité est telle que l'énonce Nicholson » dans son brevet : la forme et la construction n'étant pas » une partie importante de mon invention, elle peut, sans » difficulté, être réalisée par tout ouvrier doué de talents et » d'habileté ordinaires. » Le biographe honoré de Caxton a-t-il jamais étudié la machine « inventée » par Bacon et Donkin ? Si oui, il admettra qu'elle était construite entièrement d'après les « suggestions » de Nicholson, et il admettra aussi que Donkin était un « ouvrier » possédant beaucoup plus que les talents et l'habileté ordinaires. Cependant, quoique Donkin eût réussi à construire une machine capable d'imprimer, quoiqu'il se fût débarrassé du cylindre porteur de types de Nicholson, précisément pour n'avoir pas à employer ces fameux logotypes taillés en forme de cônes, remplaçant le cylindre par un prisme porteur de types; quoique cette machine fût dans tout son ensemble le résultat d'un ingénieux travail, elle n'offrit, au bout du compte, qu' « un résultat incomplet, accouplé à un » incontestable échec ; » et pourtant, dans ce cas encore, ce ne fut ni manque de talent ordinaire, ni faute de l' « aide
» intelligente d'ouvriers anglais » que Téchec eut lieu. La cause de cet échec était plus cachée ; on la découvre dans le brevet de Nicholson dont les idées furent suivies de trop près par Donkin, et Téchec de la machine — je ne me trompe nullement en disant l'échec, car elle ne pénétra jamais dans aucune imprimerie — démontra plus clairement, et d'une façon plus convaincante que ne pourrait jamais faire aucun raisonnement, que le brevet de Nicholson ne contenait « que des plans superficiels, des dessins en l'air et rien de » solide. » On ne dira pas, quand j'écris ces lignes, que j'ai l'ignorance pour excuse.
Ainsi, tout en rendant hommage aux connaissances et aux talents mécaniques de Donkin, il n'est pas correct de dire de lui qu'il « a complété et réalisé » ce qui, sans son aide, n'aurait été qu'un succès incomplet. Son mérite, que mon livre a parfaitement et honnêtement reconnu, consiste en ceci : // a le premier employé les rouleaux à composition dans une machine destinée ^vcsx^xvm&x \ mais ces rouleaux n'étaient pas de son invention et il ne prétendait pas qu'ils le fussent. La machine quHl construisit, de concert avec Bacon, fut, au point de vue pratique, un véritable échec, et il en fut de même de la machine pour laquelle lui et Brightly prirent un brevet en 1818. Cette dernière mérite pourtant une mention, car c'est la première qu'on ait jamais destinée à être employée à la main. Les droits de Donkin à la renommée ont un caractère bien différent et bien connu. Mais il est encore moins correct, et ici je suis indulgent, de ne présenter l'invention de Koenig que comme un « succès incomplet. » Est-ce qu'on peut dire des machines du Times, construites par Koenig, qu'elles n'ont donné qu'un succès incomplet.^ Dans le célèbre article du Times du 29 octobre 18 14, M. Walter parle de la « grandeur » de l'invention, » du « plus grand progrès de l'imprimerie » depuis sa découverte elle-même; » et M. Walter aurait écrit dix ans plus tard, dans le Times du 3 décembre 1824, sa fameuse défense de Koenig et de son invention, si elle n'avait
été qu'un succès incomplet ? Cependant si on pouvait douter de l'impartialité d'un aussi noble esprit que celui de M. Walter, on aura peut-être plus de confiance dans les paioles de Bensley lui-même, qui, dans sa Literary Gazette du 3 janvier 1818, en parlant de l'achèvement de la machine de Koenîg, cette machine, la première qui ait jamais été construite, dit que c'est un « perfectionnement ingénieux dans l'art d'imprimer, » dont s'honore le siècle actuel. » Dans le numéro suivant, celui du 10 janvier, il parle encore de « cette très admirable » machine. » Puis il ajoute : « La beauté des mouvements, » leur vitesse, leur précision, grandissent encore dans » l'imagination qui se représente la nature de l'opération » qu'ils exécutent. On dirait que c'est non pas la matière » mais Xesprit qui fonctionne. » Est-ce qu'on pourrait appliquer ce langage à un « succès incomplet, »■ et pourrait-il être employé par un homme aussi « cupide » que Bensley, si la machine ne l'avait pas pleinement satisfait? Quatre ans plus tard, son langage n'était plus le même ; mais alors i! était de son intérêt de rabaisser et de dégrader l'invention de Koenig; il comptait par ce moyen faire ' prendre le change sur sa honteuse conduite envers l'homme à qui il dérobait le fruit de son invention en Angleterre.