‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 33 sur 83 · DEUXIÈME ARTICLE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ARTICLE

Maintenant que j*ai exposé les faits ^ je crois pouvoir me dispenser de passer en revue les « talents mécaniques et les » importantes découvertes de Cowper et d^Applegath, » grâce auxquels, suivant M. Blades, se complétèrent et se réalisèrent les « expériences « de Koenig. Mon livre montre clairement et en détail comment ces Messieurs ont réussi à s'introduire pas à pas chez Bensley, et comment aussi ils ont réussi à compléter les « expériences » de Koenig, après avoir étudié ses machines et « emprunté » ses idées et les résultats de dix ans d'un pénible et sérieux travail. Cowper et Applegath ont adopté la machine de Koenig, la simplifiant jusqu'à un certain point et adoptant un autre système d'encrage — emprunté soit à Nicholson, soit à Donkin : ce seraient là leurs « importantes découvertes. » Prétendre qu'il en résulte que Vinvention de Koenig n'eut qu'un succès incomplet, en dépit du travail journalier des machines du

Times, pendant des années entières avant que les imitateurs de Koenig aient pu atteindre au plus mince résultat, c^est assurément « ignorer les faits » avec toutes les conséquences déduites par M. Blades lui-même, sans pouvoir « alléguer » Tignorance. » En même temps, ce serait « fausser notre » jugement » au sujet de toutes les inventions que Ton ne pourrait jamais qualifier de complètes et d^achevées, aussi longtemps qu'elles seraient susceptibles de quelque addition, de quelque changement, dans leurs parties principales ou dans les détails inférieurs. Grâce à cette logique. Watt en inventant la machine à vapeur et Stephenson la locomotive n'auraient fait que de simples « expériences » et n'auraient eu qu'un « succès incomplet. »

Je terminerai ces réflexions sur le caractère réel d'une invention, en citant les paroles de Samuel Smiles — quoique M. Blades n'en parle pas très favorablement en disant qu' « il » prend toutes ses oies pour des cygnes » — dans son article sur Koenig, dans le numéro de décembre 1869 du Macmillan^ s Magazine, dans lequel il dit : « L'inventeur original n'est » pas r homme qui enregistre simplement une idée ou qui » compile une invention en empruntant les idées d'un autre » dont il améliore ou développe les arrangements, mais bien » cekii qui construit une machine telle qu'on n'en avait jamais » fait auparavant, une machine exécutant d'une manière » satisfaisante toutes les fonctions qu'elle doit remplir, » et c'est ce qu'a fait l'invention de Koenig, suivant » l'irréprochable témoignage de M. Walter. » (i) Et je puis ajouter, suivant aussi celui de Bensley, d'autant plus irréprochable, en ce cas, qu'il a été donné sans intention.

Je ne puis m'empêcher de regarder le jugement du littérateur dans cette question purement mécanique comme

(i) « Proposer un problème et chercher à le résoudre ne constituent pas une invention ; il faut la solution réelle du problème, » dit une autorité allemande en fait de brevets, le professeur-docteur R. Klostermann, de l'Université de Bonn.

plus vrai et plus positif que celui du savant imprimeur et bibliographe, mon ami estimé, M. William Blades.

Encore quelques lignes au sujet de William Nicholson.

M. Blades énumère tous les mérites, tous les travaux scientifiques de « cet homme doué de talents, mais si » infortuné ; » à mon avis cela ne prouve rien dans un sujet technique et mécanique. On peut s'être élevé au plus haut degré de la science sans posséder de capacité technique, et c'est un fait avéré depuis longtemps que les plus grands savants sont en général les hommes les moins pratiques. Il dit aussi que William Savage, dans son dictionnaire de rimprimerie, parle de Nicholson avec grand respect. — Je ne l'ai jamais nié. — Mais il ne cite pas la préface de ce même William Savage en tête de son traité de l'encre à imprimer. Là on lit : « Nicholson, dans son dictionnaire de chimie, » donne quelques passages (relatifs à la fabrication de l'encre) » qui ne signifient rien, et puis il continue en donnant une vague description du procédé de Lewis. » On reconnaît ainsi que le savoir de l'habile Nicholson, quelque étendu qu'il fût, n'était pas toujours profond, et que l'on peut, à l'aide des livres d 'autrui, compiler des dictionnaires, même des dictionnaires de chimie. M. Blades assigne Tannée 1810 comme celle où Koenig et Bensley entendirent parler pour la première fois de Nicholson. Ceci est contraire aux propres paroles de Koenig, traduites par M. Blades lui-même dans le numéro 251 du Printers* Register, page 232. On donne clairement l'année 1807. On y lit aussi qu,e Koenig fut étonné d'apprendre que Nicholson avait eu (M. Blades dit « inventé, » mais cette traduction ne reproduit pas le sens de l'allemand) un plan semblable dix-sept ans auparavant, ce qui nous reporte exactement à l'an 1790. Ceci est un fait très important, puisqu'il nous apprend que Koenig, bien qu'informé peu après son arrivée en Angleterre de l'existence des plans et du brevet de Nicholson, continua cependant ses expériences d'après ses propres plans et ne dirigea son

attention sur Timpression à Paîde de cylindres qu'après avoir constaté que l'impression à l'aide de la platine ne répondait pas à ses espérances. Mais iSxer 1810 comme l'année dans laquelle Koenig eut connaissance du brevet de Nicholson, présente le développement de l'invention sous un jour tout différent. Koenig alors semblerait avoir adopté le cylindre dès qu'il lui fut « suggéré » par ce brevet, ou, comme le dit nettement M. Blades, f Koenig emprunta au brevet le » plan du cylindre à imprimer. « C'est là une assertion qui me semble assez hardie et audacieuse, d'autant plus que ni M. Blades ni personne ne viendra jamais à bout de la prouver et que l'emploi du cylindre pour imprimer n'est nullement une invention de Nicholson. Dès le 10 avril 1764, Thomas Fryer, Thomas Greenough et John Newbery prirent un brevet en Angleterre pour « une machine de » construction nouvelle et pour le mélange et l'adaptation de » couleurs servant X cette machine pour imprimer, teindre » et colorier la soie, la laine, les toiles de chanvre et de coton, » le cuir et le papier. » Il est dit, en spécifiant ce brevet, que l'invention se réalise « par le moyen de cylindres de cuivre » gravés, sur lesquels les couleurs sont déposées par des » cylindres plus petits, mis en mouvement par d'autres » simples cylindres; » le 14 mars 1772, Joseph Adkin l'aîné et Joseph Adkin le jeune, Charles Taylor et Thomas Walker le jeune prirent un brevet pour une presse « composée de » trois cylindres superposés ; celui d'en haut sert à presser; » celui du milieu à imprimer, et celui d'en bas, plongé en » partie dans l'auge à couleur, est le cylindre fournisseur. » Cette presse était destinée à imprimer, et à estamper « le » papier, la soie, la laine, le coton et la toile, et l'impression » sur ces tissus serait grandement facilitée et rendue beaucoup » moins dispendieuse, plus par£siite et plus exacte. »

Les machines pour lesquelles on prit ces brevets furent-elles réellement construites et de quelque utilité? Je l'ignore. Je n'en dirai pas davantage; je mentionnerai seulement une

machine pour imprimer les calicots et autres tissus de coton par le moyen de cylindres. Elle fut construite et fonctionna avec succès en 1785 à Jouy, en France. C^était l'ouvrage d'un Allemand nommé Oberkampf. Etrange coïncidence! L'honneur de l'invention lui fut aussi disputé par de nouveaux venus, comme il l'avait été à Koenîg. Mais un fait est clairement et indubitablement démontré par les brevets de 1764 et de 1772; c'est que le cylindre était connu pour servir à imprimer longtemps avant Nicholson, et que personne n'a le droit de dire que Koenig l'avait emprunté à Nicholson. Ce dernier ne le « suggéra » que pour l'impression t)rpographique^ mais ses propres paroles adressées à Bensley « que rien n'en était résulté » sont la preuve la plus décisive que sa puissance d'invention n'allait pas plus loin que ses suggestions. Concernant la construction d'une machine à imprimer, il n'obtint aucun succès, pas même un succès partiel à signaler et la gloire d'avoir inventé cette machine ne lui appartient pas plus qu'à Kinsley ou à Bacon et Donkin, qui cherchèrent à suivre ses suggestions, mais aussi sans succès. Son seul mérite, si c'en est un, fut de proposer dHmprimer typographiquement à l'aide du cylindre; mais les idées qui lui inspirèrent ses suggestions lui vinrent probablement du brevet de 1772 ci-dessus mentionné ; mais d'après les diagrammes qu'il donne dans son brevet, on voit qu'il faisait fonctionner ses trois cylindres dans un ordre inverse. Nicholson, qui faisait les fonctions d'agent pour les brevets d'invention, ainsi que nous dirions aujourd'hui, était bien au courant des affaires de brevets et fort à même de recueillir une foule de détails, — c'est ainsi, nous dit Savage, qu'il procéda dans son dictionnaire de chimie à l'article Encre d'imprimerie, — il opérait un mélange de tous ces détails dans un seul brevet d'invention dont, tout bien considéré, la postérité ne se serait « guère occupée, » sans la trahison de Bensley et consorts. M. Blades trouve ce brevet extraordinaire, et il a bien raison ; car il est assurément extraordinaire

d'obtenir un brevet d'invention pour de simples idées, de simples plans qui peuvent naturellement viser au loin et anticiper dans Tavenir, mais qui néanmoins en abandonnent « la réalisation » à d'habiles ouvriers. Or c'est précisément la réalisation qui fait l'inventeur. Quand M. Blades, après avoir énuméré les différentes qualités du brevet de Nicholson, ajoute : « Aucune personne judicieuse ne s'imaginera que ces » idées anticipées de Nicholson auraient pu subir l'épreuve » de l'expérience pratique sans aucune modification, sans » nouvelles adaptations ; » c'est là une très sage observation; elle laisse à Nicholson l'honneur, mais aux autres le travail, « Il feut dépenser une somme énorme de talent mécanique — » il faut que la semence tombe, comme dans le cas de Koenig, » sur bon terrain, et alors elle ne peut manquer de germer et « de mûrir. » Ceci est moins sage et loin d'être correct; c'est prétendre encore une fois que Koenig emprunta ses connaissances en fait de mécanique à Nicholson, et ne fut guère plus que son élève, tandis qu'il est certain qu'il ne connut rien de lui avant d'avoir lu le brevet « extraordinaire. » Affirmer que 4; les idées de Nicholson dans son brevet » d'invention non réalisée sont plus pratiques et fécondes, et » sont plus substantielles, quoique leur auteur n'eut jamais » l'occasion d'en corriger les défauts par l'expérience et la » pratique, que les idées de Koenig dans son brevet de 1810, » affirmer tout cela offre une apparence de vérité théorique aujourd'hui que la chose est réalisée par la pratique; mais il arriva que ces « idées pratiques et suggestives, » si substantielles, ne furent bonnes à rien, car on les oublia complètement jusqu'à l'arrivée de Koenig, apportant ses plans d'une machine à imprimer, plans qui étaient tous son propre ouvrage, le résultat de ses propres méditations, de ses expériences et de son travail, tandis que Nicholson, je le répète, a été à même de recueillir les « suggestions » de ses idées fondamentales dans les brevets d'invention antérieurs auxquels il avait des facilités spéciales de recourir. M. Blades,

de plus, ferme les yeux sur ce fait que le bonheur d^avoir corrigé les côtés faibles, grâce à Texpérience et à la pratique, était dû, dans le cas de Koenig, à son propre travail et à sa propre énergie. C^est par là qu'il surmonta toutes les difficultés qu'il eut toujours à combattre; or, ce même bonheur était également accessible à Nicholson. Ce fut donc entièrement sa faute s'il n'en profita pas. Nicholson eut une idée, mais cette idée n'eut pas de corps !

Ce fut, dit M. Blades, une nouvelle désagréable pour Bensley et Koenig d'apprendre l'existence du brevet de Nicholson. Je ne comprends pas pourquoi. Je croirais plutôt qu'ils durent saluer cette nouvelle avec joie, car ils auraient pu, grâce à ce brevet, sortir de l'embarras où ils devaient être (suivant M. Blades) avec leur machine à vis que Koenig n'en continua pas moins à construire, <« leur chagrin l'emportant » sur leur gratitude. » Il est assez naturel quand on a du chagrin de ne pas avoir en même temps de la gratitude.

Je ne puis m 'empêcher de m'en tenir à mon opinion sur la V2\ÇMX pratique du brevet d'invention de Nicholson, que j'ai appelé un brevet à chicanes à cause des « beaux résultats » anticipés » qui y sont accumulés. Tout cela n'était en effet qu'une vaine ombre aussi longtemps que d'habiles ouvriers ne lui donnaient pas un corps, et aussi parce qu'on en pouvait tirer tout ce qu'on voulait au préjudice d'inventeurs capables et habiles, ainsi qu'il est arrivé pour Koenig. Je dois protester ici de la manière la plus sérieuse contre ces paroles que me prête M. Blades : « Nicholson savait bien que son brevet ne « produirait jamais de travail, quand même on pourrait en » exécuter les plans. » Je le défie de découvrir dans mon livre une phrase semblable; car bien que je regarde ce brevet d'invention comme de nulle valeur réelle, je n'ai jamais accusé le breveté de mauvaise foi.

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