‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 34 sur 83 · DE LA PREMIERE EDITION DES MAXIMES DE LAROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

DE LA PREMIERE EDITION DES MAXIMES DE LAROCHEFOUCAULD

On sait que Fauteur du livre des Maximes, Larochefoucauld, après la première édition de son ouvrage, achevée d^imprimer le 27 octobre 1664 et publiée en 1665, en donna une seconde en 1666, et que, dès cette époque, il y fit beaucoup de suppressions, d^additions et de changements. Cette seconde édition contient 302 maximes, tandis que la première en contenait 318 (i), cette différence de 16 provient de 45 maximes ajoutées et 61 supprimées.

Dans les quatre éditions suivantes, publiées pendant la vie de Pauteur, et dont la dernière qui contient 504 maximes est de 1678, on sait que Larochefoucauld ne cessa jamais de remanier son texte; mais ce que Ton ne sait pas encore, c'est que même pendant Pimpression de la première édition, en 1664, Larochefoucauld remaniait déjà son ouvrage.

Dans vos savantes miscellanées bibliographiques n° i, Asmodée signale, il est vrai, la découverte récente d'exemplaires

(i) 318 et non 317, parce que le n® 302 est répété.

de la première édition ne contenant que 312 réflexions au lieu de 317 (318). C'est une découverte intéressante, et je viens vous offrir, monsieur le Directeur, le résultat d'un examen attentif de cette première édition du livre des Maximes.

Voici les faits sur lesquels je m'appuie pour prouver que Larochefoucauld remaniait déjà son livre pendant l'impression de la première édition. Je parle de l'édition de 150 pages à 23 lignes; le texte y est imprimé sur sept cahiers dont les signatures sont A, B, C, D, E, F, G. Chaque cahier a douze feuillets, à l'exception de l'avant-dernier F, qui n'en a que DIX; de plus, ces cahiers finissent par une réclame, à l'exception du cahier F.

Enfin la table à la fin de ce livre ne mentionne que 313 maximes, quoique le texte en contienne 318, y compris la dernière sur le mépris de la mort.

Voilà les faits; en voici l'explication : je l'ai trouvée en examinant un exemplaire de la Bibliothèque Nationale, il porte sur la reliure les armes d'Orléans avec deux P entrelacés (i). Immédiatement après les pages 141 à 144, se trouvent des pages numérotées aussi 141 à 144; la première de ces deux séries de quatre pages se termine par la réclame àH aller; la seconde contient des maximes manquant à la première et portant en chiffres romains les numéros 313, 314, 315, 316. La première de ces maximes termine la première page du cahier signature G. Voici donc ce que nous révèle cet examen ; la première série de quatre pages terminées par la réclame àH aller était suivie immédiatement du cahier G, dont les pages 14S à 148 contenaient la fin du texte; la table fut dressée et ne mentionna que 313 maximes.

Ce fut alors que l'auteur pria l'imprimeur d'insérer quatre nouvelles maximes, avec la condition de laisser la 313® au dernier rang.

Barbin se trouvait ainsi en présence de quatre formes, celles

(i) C'était sans doute Philippe I" d'Orléans, frère de Louis XIV, mort en 1701.

des feuilles F et G, qu'il lui fallait remanier; il recula devant cette tâche, et prit le parti de n'en remanier que deux seulement; il enleva des deux formes les quatre dernières pages; c'étaient deux feuillets qui resteraient blancs et que ferait disparaître le relieur, tel est le cas de mon exemplaire. Quant à celui de la Bibliothèque Nationale, c'était évidemment une épreuve; on y laissa les deux feuillets superflus que l'on pourrait enlever sans nuire ni à la continuité du texte, ni à la pagination, mais non sans nuire aux intérêts de la bibliographie.

Je veux mettre hors de doute que cet exemplaire n'était qu'une simple épreuve. En effet, j'y ai constaté des fautes qui ne se trouvent pas dans le mien.

Dans l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale, je lis sous le numéro 300 : 4; Il est moins impossible de prendre de » l'amour quand on n'en a pas que de s'en d'êfeire (sic) » quand on en a. » Dans le mien : « Il est plus facile de prendre » de Tamour quand on n'en a pas, que de s'en deffaire fsicj » quand on en a. »

Dans le n® suivant, mon exemplaire dit : « La pluspart des » femmes se rendent plustost par foiblesse que par passion ; » de là vient que pour l'ordinaire les hommes entreprenans » réussissent mieux que les autres, quoy qu'ils ne soient pas » plus aimables. » Au lieu de cette rédaction, l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale dit : « Les femmes entreprenantes » réussissent mieux que les autres, quoy qu'elles ne soient pas » plus aimables. »

Je pourrais citer d'autres feiutes de ce genre. Je préfère vous offrir une maxime que les éditeurs de Larochefoucauld me paraissent avoir tous oubliée, car aucun ne la cite, elle ne se lit que dans l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale : « Rien ne » prouve tant que ces philosophes ne sont pas si persuadez, » qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le tourment » qu'ils se donnent pour establir l'immortalité de leur nom » par la perte de la vie. » C'est le n® 285; il est totalement différent dans mon exemplaire.

L'auteur en le supprimant nous dispense d'en relever la fausseté et le style indigne de lui.

Si l'on veut se rappeler que l'ouvrage de Larochefoucauld reçut le privilège du Roy le 14' jour de janvier 1664, et qu'il ne fut achevé d'imprimer que près de dix mois plus tard, on comprendra que l'auteur prenait le temps de corriger son œuvre, et les faits que je viens de signaler prouveront qu'il n'avait pas tort.

Le livre des Maximes, depuis plus de deux siècles qu'il a paru n'a jamais manqué de lecteurs et n'en manquera sans doute jamais, aussi longtemps que l'on parlera la langue dans laquelle elles sont écrites; ainsi rien de ce qui nous montre l'auteur retouchant sans cesse son ouvrage, afin de le rendre de plus en plus digne des lecteurs, ne saurait nous être indifférent; voilà, cher Monsieur, l'excuse qui me fera, je l'espère, pardonner ce long travail sur quelques minuties typographiques.

Page 1