‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 35 sur 83 · VINGT-TROISIEME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIEME LETTRE

Janvier 1883.

Mon cher Ami,

Un libraire de Paris offre dans son catalogue de ce mois un exemplaire de la traduction du Ministre de Wakefield, édition originale, au prix de trente francs (i). Ce prix élevé pour une traduction qu^ont refeiite Gin, Aignan, Hennequin, Nodier et d'autres, et qui cependant reste encore à feire, m'a engagé à la lire pour en découvrir le mérite; j'ai lu aussi celle de Nodier, afin de comparer la première et la dernière en date ; c'est le résultat de cette comparaison que je viens vous soumettre. Moi aussi j'ai traduit le roman de Goldsmith assez souvent pour le savoir par cœur ; je puis donc en parler en connaissance de cause.

La traduction originale est, d'après Barbier, l'œuvre de l'aimable et spirituelle marquise de Montesson; la date est 1767 ; celle de Nodier est de 1837 ; malgré ce long espace de soixante-dix années, la traduction laisse beaucoup à désirer et justifie peu l'admiration universelle qu'inspire depuis près de cent vingt ans le Ministre de Wakefield à ceux qui le lisent dans l'original.

Je vous citerai d'abord les premières lignes du chapitre xxiv,

(i) 79* catalogue, A. Durel.

Voicî réloge que Washington Irving en a faît dans sa biographie de Goldsmith : Ce passage, dit-il avec raison, renferme dans un cadre d'une petitesse merveilleuse un monde de beauté pittoresque, de tendresse de sentiment, de pensées délicates et exquises dans un style d'une incomparable pureté. Les deux stances qui le terminent et qui nous disent toute rhistoire des erreurs et des souffrances de la femme, sont par leur touchante simplicité et par leur mélodie une pierre précieuse de la langue anglaise. (A gem in the îanguage,)

Voici ma traduction calquée, selon ma coutume, sur l'original :

Le lendemain comme le soleil en se levant répandait une chaleur remarquable pour la saison, nous convînmes de déjeuner ensemble, assis sur le gazon à l'ombre du chèvrefeuille. Alors à ma prière, ma plus jeune fille (Sophia) joignit sa voix au doux ramage des arbres d'alentour; c'était ici même que ma pauvre Olivia s'était rencontrée pour la première fois avec son séducteur, et tout en ce lieu contribuait à réveiller sa douleur; mais la mélancolie que font naître des objets agréables ou qu'inspirent des notes harmonieuses caresse le cœur loin de le déchirer. Dans cette circonstance, sa mère attendrie versa des pleurs de tristesse et de joie; elle aimait toujours son enfant : Allons, Olivia, ma chérie, lui dit-elle, chantenous ce petit air triste que ton père aimait tant; ta sœur Sophia vient de nous obliger ; fais à ton tour, mon enfant, plaisir à ton vieux père. Elle obéit et chanta d'une voix si douce et si touchante que je me sentis ému :

Si parfois jeune fille aimait à la folie.

Et découvrait trop tard que tout homme est trompeur, Sauriez-vous un remède à sa mélancolie? Sauriez- vous effacer la tache de son cœur?

— Oui, pour cacher son crime il est un art suprême. Art qui de son erreur éteint le souvenir, Art vengeur qui punit l'indigne amant qu'elle aime. Art terrible, mais sûr, hélas! c'est de mourir I(i)

(i) Note du traducteur:

Gardez-vous d'écouter ce remède funeste,

Car tant d'amour efiace le péché, Et j'en prends à témoin la parole céleste; Oui, le Ciel lui pardonne : elle a beaucoup aimé.

La marquise et Nodier, sans doute à sa remorque, font déjeuner la famille du ministre sur le banc de chèvrefeuille; ils ont ainsi traduit les mots mais non la pensée de Fauteur.

La marquise traduit le premier vers par ces mots prosaïques : quand une jeune personne se laisse séduire; Nodier paraphrase ainsi : quand une femme au cœur plein d* amour cède à son délire; il fait de la lovely woman une espèce de bacchante.

Je doute fort qulrving eût trouvé dans Tune ou Pautre de ces traductions a gem in the language.

Je passe à une erreur plus grave des traducteurs. Au commencement du chapitre viii, Sophia dit : « Je ne suis » jamais dans cette position sans penser à ces deux amants » dont M. Gay a fait un si touchant tableau, ces amants qui » furent frappés de mort dans les bras Tun de Tautre; la » description est si pathétique que je l'ai lue cent fois avec » un nouveau ravissement. »

La marquise fait expirer les deux amants dans les bras l'un de l'autre sous la chute d'un monceau de gerbes ; suivant Nodier, ils se frappent et expirent dans les bras l'un de l'autre; Nodier trouve délicieux le passage où il a cru voir ce double suicide.

Ces énormes contresens sont impardonnables; la marquise et Nodier auraient pu les éviter en lisant dans l'abbé Yart, Idée de la poésie anglaise j tome V, page 391 : « Epitaphe de » deux amants frappés du tonnerre. »

On trouve dans la correspondance de Pope une lettre de Gay à Fenton, traduite et tronquée par l'abbé; vous allez en lire une traduction plus complète et plus fidèle.

Quant à la description que Sophia attribue au poète Gay, il ne m'a pas encore été possible de la découvrir; elle ne se trouve dans aucune des éditions de Gay de ma bibliothèque, et j'en ai plusieurs. Goldsmith a-t-il voulu parler de la lettre de Gay à Fenton? Je le croirais d'autant plus volontiers que Johnson dans la biographie de Gay cite la correspondance de Pope^ à propos des deux amants foudroyés, sans dire un mot

de la prétendue description de Gay; cependant il eût été à propos de citer Gay au sujet des deux amants, si Gay avait réellement composé quelques vers sur leur mort tragique.

Le savant annotateur de l'édition du Vicarj)f Wakefield donnée en 1879, M. Alexandre Beljame, agrégé de l'Université, croit que Goldsmith fait ici allusion à des pastorales de Gay, the ShephercFs week; c'est une erreur ; rien dans ces pastorales ne rappelle le coup de foudre qui tua les infortunés amants.

LETl'RE DE GAY A FENTON

Stanton-Harcourt, 9 août 1718.

« De ce village, je ne peux guère vous transmettre que des nouvelles tombées du ciel. Je suis tout à fait isolé du monde. Aussi n'arrive-t-il jusqu'à moi que le bruit du tonnerre, bruit que sans doute vous avez entendu vousmême. Les anciens nous parlent de hautes tours que la foudre a renversées, tandis qu'elle a épargné les humbles vallons, ne respectant que le laurier qui, cependant, ne ne garantit guère la tête de nos auteurs modernes. Vous allez voir que le contraire arrive souvent.

» Vous saurez donc que l'amoncellement de tours le plus haut et le plus extravagant du monde, dans ces parages, est resté debout et intact, tandis qu'un tas d'orge, dans notre champ voisin, vient d'être réduit en cendres. Plût à Dieu que le tas d'orge seul eût péri ! Par malheur, il servait d'abri à deux amants beaucoup plus constants que ceux qu'on voit dans les romans, à l'ombre d'un hêtre.

» John Hewet était un beau garçon d'environ vingt-cinq ans; Sarah Drew, du même âge, pouvait plutôt passer pour jolie que pour belle. Ils avaient passé ensemble par les

différents travaux de l'année de la manière la plus satisfaisante; quand Sarah devait traire, John prenait soin le matin et le soir de lui amener les vaches; pas plus tard qu'à la dernière foire, il lui avait fait cadeau d'un ruban de soie verte pour son chapeau de paille, et lui-même avait choisi la devise de la bague d'argent de Sarah. Tout le voisinage s'entretenait de leur amour, et la calomnie n'osa jamais dire qu'ils eussent d'autre vue que la possession légitime l'un de l'autre en mariage. Le matin même ils avaient obtenu le consentement de leurs parents, et ils n'avaient plus qu'à attendre la semaine prochaine pour être heureux. Sans doute ils causaient, dans les intervalles de travail, de leurs habits de noces, et John assortissait des coquelicots et des bluets pour en faire un bouquet en harmonie avec le teint de sa belle pour le jour du mariage.

» C'était au milieu de ces préoccupations, le dernier jour de juillet, entre deux et trois heures de l'après-midi, les nuages devinrent noirs, puis éclata un tel orage d'éclairs et de tonnerre que tous les moissonneurs coururent au plus vite se mettre à l'abri sous les arbres et les buissons. Sarah effrayée tomba évanouie sur un monceau d'orge. John, qui ne la quittait jamais, s'assit à côté d'elle, après avoir ramassé deux ou trois brassées d'orge pour l'abriter de l'orage. Tout à coup se fait entendre un éclat de tonnerre si violent qu'on eût pensé que la voûte des cieux s'était écroulée. Chacun s'inquiétait de son voisin. On s'appelait de tous côtés dans le champ. Comme nos deux amants ne donnaient pas de réponse, on alla à l'endroit où ils étaient : l'oi*ge était en feu.

» Quant au couple fidèle, John avait un bras autour du cou de Sarah, l'autre au-dessus d'elle comme pour lui cacher les éclairs. Ils avaient été foudroyés et restaient raides dans cette tendre attitude. Sarah avait le sourcil gauche brûlé, et on lui voyait au sein une tache noire. John avait le corps entièrement noir; ils ne donnaient plus le moindre signe de vie. Le cortège de leurs compagnons affligés accompagna les

corps jusqu'à la ville, et on les enterra le lendemain dans le cimetière de Stanton-Harcourt.

» Mylord Harcourt, sur la prière de M. Pope et la mienne, fit placer une pierre sur leur tombe, à la condition que nous fournirions une épitaphe, la voici :

Dans l'Hindostan, quand ils ont allumé le bûcher funèbre,

Les fidèles époux y expirent ensemble.

Ici, le Ciel prenant pitié d'un couple si constant

Les foudroya tous deux ensemble, épargnant à chacun la douleur

De survivre à l'autre.

Des cœurs si sincères plurent au Tout-Puissant

Qui lança la foudre et saisit les victimes.

» Comme Mylord craint que les paysans ne comprennent pas ces vers, M. Pope dit qu'il en fera d'autres, en style un peu biblique et aussi peu poétique que les vers de Hopkins et de Sternhold.

» Voici cette épitaphe :

Près de ce lieu reposent les corps

De John Hewet et de Marie (sic) Drew,

L'un, jeune homme laborieux,

L' autre, jeune fille vertueuse de cette paroisse ;

Ils travaillaient à la moisson

Ainsi que plusieurs autres

Quand la foudre les tua soudain,

Le dernier jour de Juillet 1718.

Ne pensez pas que ce fut en victimes d'une sentence rigoureuse

Qu'un couple si fidèle ait expiré ;

Des amants si purs ont su plaire au Ciel

Dont le feu les a enlevés à la terre.

Vivez vertueux sans craindre un trépas soudain ;

Quand Dieu précipite la Vertu dans la tombe,

Que ce soit tôt ou tard, il est toujours juste;

Qu'il laisse vivre ou tasse mourir, il est toujours miséricordieux.

La vertu sans reproche obéit sans terreur Et regarde en face la foudre qui réduit le Globe en poussière. »

Les noms de Hopkins et de Sternhold que vous venez de voir à la fin de la lettre de Gay sont peu connus, surtout en

France, et ne méritent guère de Têtre, si l'on en juge par

l'épigramme de Pope qui promet des vers aussi peu poétiques

que les leurs. Tous deux vivaient vers le milieu du xvi® siècle

et traduisirent les premiers, en vers anglais, chacun un tiers

environ du psautier, c*est-à-dire une centaine de psaumes,

Hopkins est moins médiocre que Sternhold. Ceux de

Sternhold sont les premiers qui aient été adoptés par la

liturgie anglicane. Thomas Norton traduisit vingt-cinq

psaumes, et le reste est Tœuvre d^auteurs à peu près inconnus.

La première édition complète parut en 1562 avec quarante

airs notés.

Vous pourrez vous faire une idée du génie poétique de ces

traducteurs, quand je vous dirai que Pun d'eux, William

Whyttingham, a versifié le Décalogue et le Symbole

d'Athanase. Voici, de plus, comment il traduit le second et

le dernier verset du psaume 136, un des plus beaux du

psalmiste :

We hang'd our harps and instruments

The willow trees upon :

For in that place men for their use

Had planted many a one.

Yea, blessed shall that man be caH'd

That takes thy children young, To dash their bones against hard stones

That lie the streets among.

Combien je préfère à ces paraphrases plates et rimées la traduction simple et littérale que voici :

Nous suspendîmes nos harpes aux saules au milieu de Babylone. Heureux qui pourra saisir et broyer tes petits enfants contre la pierre!

Je finirai ces remarques sur ces traductions qui ne sont même pas de belles infidèles, en vous citant ce vers grotesque :

From Pope and Turks défend us. Lord!

Du Pape et des Turks, défendez-nous. Seigneur !

Cela se trouve aux vieilles éditions du Psautier dans une hymne de la composition de Robert Wisdome.

Quelques mots de Sophia, au commencement du chapitre viii , m^ont peut-être occupé trop longtemps. Passons à un autre sujet. Il y a, dans ce chapitre, une ballade célèbre : Edwin et Angelina ou VHermite, Goldsmith en fit imprimer un petit nombre d'exemplaires pour V amusement de la comtesse de Northumherland, C'était vers 1764; elle reparut ensuite dans le Vicar, le 27 mars 1766. Elle lui fut inspirée par la lecture' de la vieille ballade commençant ainsi :

Gentle heardsman, tell to me... (i)

En voici la dixième stance :

Far in a wiiderness obscure

The lon'ly mansion lay — A refuge to the neighb'ring poor,

And strangers led astray.

Traduction de la marquise :

L'humble demeure de Thermite étoit située dans un hallier retiré : elle étoit le refuge du pauvre et du voyageur égaré.

Traduction de Nodier :

Elle se cachait, solitaire, au fond du désert sombre, asile du pauvi'e des environs et du voyageur égaré.

(i) Cette ballade se trouve dans \ Reliques of Ancient English Poetry, by Thomas Perey, Bishop of Dromore.

En septembre 18 12, on adressait de Glasgow à l'éditeur de VEuropean Magazine, une lettre dans laquelle on réfutait l'opinion que la pièce de poésie française intitulée Raimond et Angéline est la véritable mère, true parent, de VHermite, de Goldsmith; la romance française se compose de 14 octaves évidemment imitées de VHermite. Ainsi la réfutation était inutile ; mais comme l'auteur de Raymond et Angéline était français, sans doute Léonard, l'auteur anglais s'est empressé de saisir une occasion de maltraiter un écrivain étranger au profit d'un compatriote, il termine ainsi sa lettre : « L'originalité d'Edwin est autant supérieure à celle de Raimond pour » toutes les qualités poétiques, que le caractère d'un magnanine breton est au-dessus de celui d'un français fat, frivole, fantasque et sans foi. » Le lecteur en rapprochant la date qui est au commencement de la lettre des épithètes violentes qui la terminent en reconnaîtra la cause, sinon l'excuse. L'auteur non content de nous montrer son âme haineuse, nous fait voir aussi la niaiserie de son esprit en choisissant pour nous insulter cinq mots de suite commençant par la même lettre. Comment n'a-t-il pas compris qu'en nous lançant sa quintuple allitération, il cessait d'être un magnanime breton?

Marquise, ce n'était pas la peine de vous affranchir du joug de la rime pour loger Thermite dans un hallier; ni vous, Nodier, pour cacher une cellule dans un désert

Tant que la muse de votre auteur marche en prose, vous avez raison de marcher aussi ; mais quand elle prend son vol, pourquoi rester à terre au lieu de vous envoler avec elle? Andrieux, Almanach des Muses, 1787, a traduit notre ballade sous le titre de romance; il a donné à ses vers une grâce facile et naïve, mais au dépens de la fidélité : c'est une jolie infidèle.

J'ai essayé de traduire les 40 stances de Goldsmith en le suivant pas à pas, strophe par strophe ; j'engageais une lutte avec un habile lutteur; la victoire n'était pas facile; mais je compte sur votre indulgence.

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