‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 36 sur 83 · EDWIN ET ANGELINA · texte numérisé non relu

EDWIN ET ANGELINA

ou L'HERMrrE

Ballade,

— Viens, doux hermite, oh ! viens guider les pas D'un pèlerin perdu dans la bruyère.

Je veux aller vers ce flambeau, là-bas, Dont ce vallon réfléchit la lumière.

Sans compagnon, sans guide, je me perds.

En chancelant, à peine je me traîne.

Inutiles efforts : ces immenses déserts Semblent grandir à ma vue incertaine.

— Ah! garde-toi, lui répond le saint homme.

De traverser l'affreuse obscurité :

Là-bas voltige un perfide fantôme Qui châtirait tant de témérité.

De ma cabane aux humbles malheureux S'ouvre toujours la porte hospitalière.

Le peu que j'ai, je le garde pour eux, Et mon bonheur est d'aider leur misère.

Le jour expire, entre dans mon réduit,

Je t'offrirai nourriture légère.

Vœux saints et purs, doux repos pour la nuit.

Auprès de moi, sur un lit de fougère.

Dans ce vallon, les brebis n'ont en moi Qu'un bon pasteur qui pour elles les aime, Car Dieu me dit : Si j'ai pitié de toi.

Des autres prends aussi pitié toi-même,

C'est sur le flanc de la verte colline Que je recueille un repas innocent, Et j'en rapporte un fruit, quelque racine.

Avec de l'eau du ruisseau murmurant.

Viens, pèlerin ; trêve aux sombres tracas; Trêve au chagrin, triste enfant de la terre, A l'homme il faut peu de chose ici-bas.

Pour peu de temps, en sa vie éphémère. —

Ces mots tombant en céleste rosée Charment soudain le modeste étranger.

Qui, s'inclinant et la tète baissée.

Suit le saint homme au seuil hospitalier.

Sombre et lointain, le réduit solitaire Ouvrait toujours sa porte à l'indigent; Le voyageur dans cette humble chaumière Trouvait la table et le lit, sans argent.

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Sous l'humble chaume aucun trésor n'entrait Qui réclamât les vains soucis d'un maître, Et, soulévapt un rustique loquet.

L'innocent couple à l'instant y pénètre.

C'était le soir, le temps où dans la ville De ses travaux on se repose un peu, L'hermite allume une flamme facile Et fait asseoir son hôte auprès du feu.

Puis sur la table il dispose les mets:

— Mange, dit-il à son triste convive. — En souriant, il lui conte les traits Que lui fournit la légende naïve.

Près de la table, heureux par sympathie.

Le jeune chat fait cent tours gracieux.

Le grillon chante, et sa voix se marie

Au bruit du bois qui brûle et brille aux yeux.

Mais rien ne peut consoler l'étranger.

Dans son cœur règne une peine cuisante; Il lutte en vain, ses yeux laissent couler Les pleurs amers que la douleur enfante.

Tant de douleur et tant de tristes larmes Touchent Thermite: — Pèlerin, lui dit-il.

Qui cause donc tes cruelles alarmes?

Est-ce l'amour ou bien est-ce l'exil?

Abandonnant ta famille opulente.

Cours-tu le monde en dépit de ton cœur?

Avais-tu donc une infidèle amante?

As-tu trouvé qu'un ami fût trompeur?

La joie, hélas ! que donnent les richesses Trompe toujours et ne fait que passer ; Malheur au cœur, ivre de leurs caresses, Qui sans terreur s'en laisserait bercer.

Et Tamitié vaut-elle tant de pleurs?

Elle séduit, n'offrant que de vains charmes; Ce n'est qu'une ombre attachée aux grandeurs; Souvent l'ami laisse couler no^ larmes.

L'amour n'est plus qu'un mot vide et sonore Dont la beauté se plaît à se jouer; Rare ici-bas, pour le trouver encore, Chez la colombe il faut l'aller chercher.

Silence donc à tes chagiins, jeune homme!

Méprise un sexe infidèle et trompeur. — Ces mots font naître un rapide symptôme :

L'hôte est trahi par sa vive rougeur.

L'hermite voit mille beautés éclore Sur les doux traits du pauvre pèlerin; On voit ainsi la fugitive aurore Répandre au ciel les teintes du matin.

Les yeux baissés et le sein palpitant Ont révélé, trahi le sexe aimable; L'hermite voit que l'hôte rougissant Est, oh! merveille 1 une vierge adorable.

— Pardonne-moi, dit-elle au solitaire.

D'oser ici venir auprès de toi, De toi le saint que le monde révère ; Je suis coupable, hélas I pardonne-moi.

C'est ta pitié, saint homme, que j'implore Pour moi qui suis victime de l'amour.

Le calme heureux que je recherche encore Fuit loin de moi, m'échappe sans retour.

Mon père était, aux rives de la Tyne Riche seigneur, moi son unique enfant.

Et c'est à moi que l'avenir destine, De tous ses biens l'héritage opulent.

Pour m'enlever à ses bras caressants.

De mille amants je me vis poursuivie; Ils me trouvaient des charmes séduisants; Leur âme était, du moins semblait ravie.

Je les voyais, phalange mercenaire.

De compliments m'assiéger chaque jour; Le seul Edwin voulut aussi me plaire, Humble et discret, sans me parler d'amour.

Simple et modeste, il n'avait pour richesse Que la sagesse et la vertu; mais pour moi Ces trésors-là valaient bien ma tendresse.

Et de l'aimer je me fis une loi.

Quand sous la brise, à l'ombre du feuillage.

D'un chant d'amour il nous charmait tous deux. Sa voix versait la musique au bocage Et son haleine un parfum dans les cieux.

O tendre fleur à peine épanouie.

Et toi, rosée aux perles de cristal.

Pure rosée, et toi, fleur si jolie

Le cœur d'Edwin est votre heureux rival.

On voit briller de charmes inconstants, La fleur sur l'arbre, au gazon la rosée; Edwin avait leurs charmes séduisants.

Leur inconstance en moi s'est retrouvée.

, Oui, j'eus recours à la coquetterie.

Fière d'avoir un si fidèle amant, De son amour j'avais l'âme ravie; Je triomphais de son cruel tourment.

Pour mes dédains, enfin plein de colère, A mon orgueil il a dû me livrer; Puis il chercha quelque lieu solitaire Où le trépas viendrait le délivrer.

De mon orgueil, oui, je veux me punir, Si Ton expie un crime inexpiable :

Au même lieu qui l'aura vu mourir.

J'irai m'étendre en victime coupable.

Là, délaissée, au désespoir, cachée.

J'imiterai ce qu'Edwin fit pour moi.

O cher Edwin, sur ta tombe couchée, Je veux mourir, mais mourir près de toi.

— A Dieu ne plaise, Angelina chérie.

Lui dit Edwin, la pressant sur son cœur.

Reconnais-moi; c'est Edwin, douce amie, Oui, c'est lui-même, ivre de son bonheur.

Angelina, mon amante adorée.

Regarde-moi, tu me croyais perdu; Double bonheur : te voilà retrouvée Et ton amant à la fin t'est rendu.

Oh! laisse-moi te presser sur mon sein; Rien n'éteindra nos amoureuses flammes, Et désormais, ô mon unique bien, Rien ne saurait séparer nos deux âmes.

Dès ce moment, savourons le bonheur.

De nous aimer faisons-nous la promesse, Même soupir devra briser le cœur De ton Edwin, de sa douce maîtresse.

Quand Burchell, c*est-à-dire, sir William Thornhill a fini la lecture de sa ballade, arrive tout à coup le chapelain du squire, neveu de sir William. Est-il possible que le chapelain du neveu ne reconnaisse pas \ oncle àasi's^ le prétendu Burchell? Cette invraisemblance échappe au lecteur trop séduit par les charmants tableaux qui passent tour à tour devant ses yeux pour s'apercevoir de leur légère incohérence.

Une simplicité naïve et charmante caractérise cet aimable roman. Avez- vous remarqué que le bon Primrose date presque toujours du matin les récits qu'il nous fait? Ses chapitres, ses paragraphes commencent plus de vingt fois par ces mots peut-être monotones : the next morning, the next day, thefoUowing day. Une matinée, une soirée sont un cadre assez grand pour les tableaux de famille, pour les scènes rustiques de son gracieux pinceau.

La vie de famille qu'il décrit si bien, son style limpide et sans prétention, sa morale aimable et pure font de ce petit livre le texte le mieux approprié à Tétude de la langue anglaise ; voilà surtout pourquoi le Vicar of Wakefieîd est depuis plus d'un siècle et sera longtemps encore lu, étudié et admiré chez toutes les nations, et pourquoi vous excuserez sans doute cette trop longue lettre de

Votre Ami.

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