‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 5 sur 83 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

Mon cher Ami,

Vous pensez, comme moi, qu*on ne doit jamais renoncer à combattre la propagation de Terreur ; dans la onzième lettre de ma quatrième série, je vous ai signalé Terreur de tous les bibliographes, qui attribuent à Ulric Zel deux éditions de la Bible, qui sont cependant imprimées avec le caractère de Conrad Winters de Homborch. En dépit de ma revendication, un catalogue du mois de mars de cette année (1880) dit, en parlant d*une Historia Scholastica^ imprimée avec le caractère de Homborch : « les caractères sont ceux employés par Zel dans » le Quadragesimale de Litio, de 1473. » Il suffit d*un simple coup d^œil pour reconnaître Vinorme différence de caractère de ces deux ouvrages.

Comme Conrad Winters de Homborch a imprimé une quarantaine d'ouvrages, la plupart considérables, je croîs utile d*en présenter le catalogue; les deux imprimeurs y gagneront : Zel sera moins écrasé du poids dont Pont chargé sans pitié tant de bibliographes, et Homborch verra grandir sa réputation d'imprimeur estimable.

Ce catalogue me permettra de vous soumettre quelques

conjectures sur les changements probables de position de Homborch à Cologne.

Le catalogue de la Bibliothèque de la Haye, par feu Holtrop, contient vingt impressions de Homborch ; celui de la Bibliothèque de Cologne, par le docteur Ennen, en contient vingt-six ; celui manuscrit de Bullingen de Cologne, trente et un ; le mien en signale trente-huit. Il est très probable que ce nombre augmentera, grâce aux recherches plus attentives des bibliographes.

Dans ce tableau, j^ai suivi Pordre alphabétique des noms d'auteurs, quand ils sont connus ; quand ils ne le sont pas, je Pai remplacé par le titre de Touvrage (i).

Remarques sur ce tableau :

Remarquons, d*abord, en général, que les trente-huit ouvrages signalés ont été probablement imprimés en cinq ans et neuf mois, depuis le 8 novembre 1476 jusqu'au 9 août 1482. Le plus grand nombre de ces ouvrages, c'est-à-dire vingt-huit, est de format in-folio ; près de la moitié ont des signatures ; près de la moitié portent le nom de Homborch. Le tiers environ porte le nom de Cologne. Six seulement ont été approuvés par l'Université. Dans trois seulement, Homborch se dit citoyen de Cologne ; nulle part il ne donne son adresse.

N** 28 et 32 : Les colophons de ces deux ouvrages sont remarquables: dans celui du n® 28 (fascicuîus temporum)^ on lit : impressum per me Conradum de Hoemhorch^ meoque signeto signatum.,, sud anno domini millesimo quadringentesimo septuagesimo sexto ^feria sexta ante martini episcopi. . . .

Dans celui du n* 32 (îegenda aureaj, on lit : impressa per me Conradum. de Hoemhorch^ meoque signeto insignita^ anno domini millesimo quadringentesimo septuagesimo sexto^ feria sexta ante martini episcopi.

C'est donc le même jour, 8 novembre 1476, que ces deux ouvrages, assez considérables, ont été finis d'imprimer. Ce

{!) Voyez l'Atlas.

sont les seuls que je connaisse avec la marque d'imprimeur. Il paraît que cette marque n^est pas toujours la même; dans quelques volumes de la Bibliothèque de Cologne, d'après le docteur Ennen, cette marque consiste en deux écus suspendus à une branche d'arbre ; dans celui de droite on voit un rameau, dans celui de gauche un livre. Rien de semblable dans mon exemplaire du Fasciculus; les deux écus sont, il est vrai, suspendus à une branche, mais ne contiennent que des figures purement héraldiques. Ne peut-on pas conjecturer que notre imprimeur, en signalant ainsi la même date pour deux impressions différentes et en les ornant Tune et l'autre de sa marque typographique, voulait prendre date d'un fait important dans sa carrière, probablement de son début comme maître imprimeur ? Si, comme je le crois, il a été initié au nouvel art au couvent de Weidenbach, ce serait au sortir de cette école typographique qu'il aurait publié les n**' 28 et 32,

Le Fasciculus semble justifier mon opinion que Homborch débutait comme imprimeur. Cet ouvrage contient 74 feuillets grand in-folio, dont deux sont blancs. De plus, les marges, surtout les marges inférieures, ont des dimensions énormes. Plus tard, Homborch ménage davantage le papier ; mais dans le cas présent, il le prodigue ; car, en tirant à cent exemplaires seulement, il perdait le papier de presque trois exemplaires.

N"4. La Bible de 1479 est le premier ouvrage de Homborch avec des signatures. Ceux qui n'en ont pas sont donc très probablement antérieurs à cette date.

N*** 4, II, 20, 22, 30, 38. Les six ouvrages correspondant à ces numéros sont approuvés de l'Université de Cologne. Ces approbations ont eu lieu en 1479 et 1480, environ deux ans après les débuts de Homborch.

N*** 23, 33, 34. Dans ces trois ouvrages Homborch prend le titre de citoyen de Cologne. Les dates sont 1480 et 1481. Ainsi on peut croire que les approbations universitaires de 1479 et 1480 l'ont aidé à obtenir droit de cité.

N** 17 et 25. Dans le n° 25 Homborch prend le simple titre

de Incola; c^était le 24 décembre 1479 ; il n'était pas encore citoyen. Dans le n** 17, Missale coloniense, il se dit residensin aima universitate coloniensi. C'était le 9 avril 1481 ou 1482, si Cologne commençait l'année à Pâques. En 1481, Pâques tombait le 22 avril.

N® 18. J'ai deux exemplaires du Mammetractus ; je les ai comparés et je n'ai trouvé qu'une seule page, la première, dans laquelle il y ait des différences. Elles sont nombreuses mais de très petite importance, il est difficile d'en découvrir une raison acceptable.

N® 22. Le traité de Jean Nider, De Morali lepra, me semble être une des plus rares impressions de Homborch. Mon exemplaire est sans doute unique parmi ces rares incunables ; j'y ai trouvé cette curieuse empreinte d'un type dont je vous ai déjà entretenu.

N^ 6. De ce Psalterium^ Van Praet cite un exemplaire sur vélin (i), imprimé en grosses lettres de forme. Comme ce livre n'a pas de signatures, il est antérieur à 1479. On voit par là que Homborch eut de bonne heure plusieurs fontes de caractères et qu'il savait vaincre les difficultés que présente le tirage sur vélin.

N® 5. Historia Scholastica, C'est à propos de cet ouvrage^ qu'un libraire attribue à Ulric Zel, que je vous adresse cette lettre. Le moyen le plus simple de reconnaître qu'il a été imprimé par Homborch, c'est d'y signaler la lettre majuscule ^

(i) On abandonne maintenant le mot v//i«, et l'on emploie à sa place les mots/^a« de vélin. Je propose de faire le contraire et de substituer -véXin k peau de vélin ; tu effet, d'après son étymologie, vélin rappelle la peau de veau et n'est pas autre chose ; peau de vélin ferait sottement supposer qu'il existe un animal du nom de vélin, de même que peau de truie désigne une peau parfaitement connue . Dira-t-on qu'on emploie l'absurde expression peau de vélin pour distinguer la peau de veau préparée du papier vélin ? Cette distinction est inutile ; on n'a qu'à appeler l'un papier vélin et l'autre vélin tout court, et toute confusion disparaîtra . Disons donc qu'un livre est imprimé sur papier, ou sur papier vélin, ou sur vélin, ou enfin sur parchemin ; nous parlerons ainsi la langue claire et raisonnable de nos pères ; il est vrai que nous n'aurons plus la fière satis£ciction d'avoir innové.

Jenel'yai rencontréequ'une seule fois et, circonstance bizarre, c'est grâce à une erreur du compositeur. Il avait à composer le nom du prophète Ezéchiel ; au lieu d'un Z il mit un Y, Eyéchiel, et c'est précisément celui de Homborch, dont je vous ai déjà présenté le fac-similé dans la onzième lettre de la quatrième série et que je place de nouveau sous vos yeux.

Outre cette lettre, le caraclère de bas de casse est précisément celui du même imprimeur dans les livres qui offrent son nom.

En promenant vos regards sur ce tableau, vous verrez qu'il ne contient que des ouvrages à l'usage du clergé; par exemple, deux bibles, trois psautiers, trois légendes d'or, sept sermonnaires. Homborch n'a pas imprimé un seul écrivain classique ; il voulait être assuré de la vente de ses livres, plutôt que contribuer à la diffusion des lumières et à la renaissance des lettres antiques.

La moitié environ des ouvrages indiqués dans ce catalogue sont sans le nom de l'imprimeur. Désormais il suffira d'y jeter un coup d'œil pour savoir qu'ils sortent des presses de Conrad Winters de Homborch et non de celles de Ulric de Zel de Hanau ; c'est l'humble but que je me suis proposé d'atteindre en vous écrivant cette lettre.

Votre Ami.

Page 1