ÉTYMOLOGIE DES MOTS SIRE ET MONSIEUR
Nous devons Tintéressante étude qui suit à notre estimé collaborateur M. Madden.
Sire est en français un titre d^honneur dont l'origine remonte à Tenfance de notre langue' et dont l'étymologie est, par conséquent, fort difficile à bien établir. Déjà en usage avant le xii® siècle, il n^est cependant que Tarrière-petit-fils du mot latin senior qui donna naissance au français seigneur, à Pespagnol senor, à l'italien signore ; ce dernier est le père de sieur (i), et le grand-père de sire. L'idée de vieillesse qu'exprime le latin senior s 'effaça peu à peu du français seigneur; senior lui-même, dès le vi® siècle, avait pris une signification nouvelle; en voici la preuve que je traduis d'un passage du livre septième des Origines d* Isidore de Séville : 4C Le mot gxtc presbyter se traduit en latin par senior. Ce n'est » pas à cause de leur âge ou de leur grande vieillesse, mais à » cause de l'honneur et de la dignité dont ils sont investis que » les prêtres portent ce nom. » Senior désigna donc le ministre de Dieu, en attendant que Seigneur désignât Dieu lui-même.
(i) Le Dante emploie le mot sire pour signifier Dieu, le Seigneur {Paradis, chant XIII, vers 54).
De Ménage à Fallot (i) et à Diez (2) on a toujours dit et redit que sire vient de senior; cette assertion était vraisemblable, elle est même vraie; mais ce n'en était pas moins une assertion sans preuve.
Je crois pouvoir en alléguer une, d'autant plus acceptable que je l'emprunte à un écrivain du xii® siècle. Voici en quoi elle consiste :
J'ai compté dans les cent cinquante psaumes de David un peu plus de sept cents fois le mot Dominus dans ses différents cas. Dans le Livre des Psaumes publié par M. Michel (3), les formes Dominus, Domine sont toujours traduites par le même mot Sire, et les trois autres formes par le mot Seigneur, JAMAIS par le mot Sire, Ce traducteur du xii* siècle regardait donc les mots sire et seigneur comme représentant à eux deux les six cas du seul et même mot Dominus. Pour lui, sire et seigneur sont l'expression de la même idée, et ne sont que deux formes dérivées d'un même mot, à des époques différentes, il est vrai, mais descendues l'une et l'autre du latin senior.
Les Romains, dans un cas à peu près semblable, n'exprimaient-ils pas le nom de l'un de leurs dieux à l'aide des mots Jupiter pour le nominatif et le vocatif, et des formes Jovis, Javij Jofuemj Jove pour les autres cas ?
Que senior soit devenu sire, il ne faut pas s'en étonner : pejor est aussi devenu /îV^.
Quand un écrivain du xii® siècle nous dit que sire et seigneur ne sont que deux formes différentes du même mot senior, traduit en français, nous pouvons et nous devons l'en croire; n'était-il pas en effet plus près que nous de sept à huit
(i) Recherches sur les Formes Grammaticales. Paris, 1839, page 80.
(2) Etymologisches Worterbuch. Bonn, 1861, page 381.
(3) Le Livre des Psaumes, Paris, 1876. Il est regrettable que M. Michel n'ait consacré qu'une préface de quelques pages à cette intéressante et instructive traduction des psaumes. Notre édition d'une traduction des psaumes est antérieure de quatre ans et précédée de cinquante-neuf pages de recherches sur le traducteur et de remarques sur la traduction.
siècles de Tépoque où le latin se transformait pour donner naissance à notre langue, et la logique récuse-t-elle un témoin désintéressé qui dépose d'un fait vraisemblable et accompli de son temps ?
Le mot sire m'amène à vous dire quelques mots de l'origine du mot monsieur. Nul doute qu'il ne vienne du pronom possessif mon et du mot sire; mais au xii° siècle on disait messire, mes étant le pronom singulier au nominatif; mon était la forme employée aux cas obliques. Dès le siècle suivant, mon se substitue à mes, de sorte que l'on rencontre à la fois mes sire et mon sire. Voici quelques exemples de l'emploi de mon
sire :
Du ladre, du roi Marc, mon sire. Vers 1283 (i) Filz einz nez de mon Sire. . .
Mon sire Gautier de Montfaucon et mon sire Symont. . . 1295 (2)
Au commencement du xiv® siècle, vers 13 12, je trouve, au titre de la préface d'un manuel de langue française à l'usage des Anglais (3) :
Le treytyz ke moun sire Gauter . . .
Au commencement du xv* siècle, je lis en toutes lettres dans un manuscrit des psaume^ (4) :
Sire qui es mon sires et mon Dieu. Psaume 12. Dieu qui es mon Dieu et tnon sire. Psaume 62.
Il est évident, à priori, que, pour avoir monsieur, il fallait passer par mon sire. Au reste, je trouve les formes monsour et monseur employées en 1294 (5).
Ainsi, quelque barbare que paraisse la forme mon sire, au lieu de messire, on ne saurait en nier l'authenticité.
(1) Histoire Littéraire de ta France, XIX, 703.
(2) Musée des Archives Départementales, 216, 217.
(3) Histoire Littéraire de la France, XXIV, 401.
(4) Voyez les Psaumes de David et les Cantiques diaprés un Manuscrit français du XV® siècle. J'ai publié cet ouvrage chez Tross, en 1872.
(5) Musée des Archives Départementales, 212, 213.