‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 41 sur 83 · LE GULISTAN DU MAJOR ANDERSON · texte numérisé non relu

LE GULISTAN DU MAJOR ANDERSON

Mon Cher Ami,

Un savant orientaliste anglais, le major Anderson, a publié en 1861, à Calcutta, un ouvrage dont voici le titre: The Gulistan of Shaik Saday; a complète analysis of the entire persian text J'y ai constaté, il y a déjà longtemps, un regrettable désaccord entre le titre du livre et le livre luimême. Ce titre annonce, comme vous le voyez, une complète analyse du texte tout entier j et cependant on est désagréablement surpris, dès qu'on a ouvert le volume, de n'y pas lire la préface du Gulistan. Cette préface n'est nullement un hors-d'œuvre insignifiant ; elle est une partie intégrante de l'ouvrage et offre au lecteur des développements du même genre et aussi intéressants que les huit longs chapitres qui la suivent. Je ne vois donc pas de raison qui puisse rendre compte de la suppression de cette préface. Je vous en citerai un passage, composé de huit vers dans lesquels Sadi donne, sous la forme la plus gracieuse, une leçon d'exquise modestie et en

— i67 — même temps de la plus naïve reconnaissance. Voici le texte :

^.^juuCS <^^t> c/U* c^ a5^ Î

En voici le calque en français :

Une argile parfumée, au bain, un jour.

Arriva de la main' de la bien-aimée dans la mienne.

Je lui dis : Es-tu le musc ? es-tu l'ambre ?

De ton charmant parfum je suis enivré.

Elle dit : Je suis de l'argile et rien autre chose;

Mais quelque temps de la rose je suis près restée;

La perfection de ma compagne s'est imprimée sur moi;

Autrement je suis toujours l'argile que j'étais.

Enfin en voici une traduction vers pour vers, à peu près littérale :

Un jour, au bain, une main bien-aimée

Mit dans la mienne une argile embaumée (i);

Es-tu, lui dis-je, ambre ou musc, douce odeur,

Pour enivrer ainsi mon cœur ?

Oh ! rien ne fus jamais I dit-elle, mais la rose M'accueille et tout près d'elle un instant je repose; De son haleine alors je m'abreuve à longs traits; Mais je reste toujours l'argile que j'étais I

j ^ Ghili-Kouchboui, terre onctueuse, . ^J^^ imbibée d'essence de rose et servant ^-^- / de savon au baigneur.

Cet échantillon ne fait-il pas regretter les pages émaillées d'une quarantaine de passages en vers aussi moraux et aussi pittoresques? Je finis cette lettre que peut-être vous ne trouverez pas assez courte, en vous signalant, dans les quatre vers par lesquels Sadi termine sa préface, un rapprochement littéraire assez singulier. Sadi donne dans ces derniers vers la date de la composition de son livre et parle du doux loisir dont il jouissait alors. Virgile, lui aussi, termine ses Qéorgiques en rappelant les grands événements contem- [xirains et les doux loisirs qu'il goûtait à Naples.

Ainsi voilà deux poètes qui, à treize cents ans de distance, s'adressent l'un et l'autre à la postérité, et dont les nobles paroles arrivent toujours en même temps à leur adresse.

Horace et Sadi offrent des ressemblances de ce genre ; mais j'abrège, afin de mieux rester

Votre Ami.

Page 1