‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 44 sur 83 · VINGT-HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-HUITIÈME LETTRE

LE PAPYRUS

Mon cher Ami,

Je vous adresserai consécutivement quelques lettres sur le papyrus ; quoique ce sujet ait été traité mille et une fois, il se trouve encore tant d ^erreurs grossières que ces compilations ne se lassent pas de répéter, que je crois vraiment utile de les signaler et de les remplacer par la vérité dont elles usurpent la place.

Pour donner une base solide à mes développements, je vous ferai d^abord une description sommaire de la plante, telle que la science le comporte aujourd'hui.

Le papyrus appartient aux monocotylédones ; c'est-à-dire que si on en coupe un transversalement, la section mise à nu offre un tissu de faisceaux séparés les uns des autres, ne se réunissant pas pour former des tuniques et s'accumulant en plus grand nombre au voisinage de la partie extérieure de la tige. Là ces faisceaux deviennent plus rapprochés et plus durs, tandis que les faisceaux intérieurs sont moins serrés, plus mous, et trahissent une formation plus récente.

Ce qu^il importe de retenir ici, c^est qu*il n*y a pas dans le papyrus de ces tuniques s 'emboîtant les unes, dans les autres ; on en comprendra plus facilement la fabrication égyptienne du pap3n*us. C'est dans les dicotylédones que se trouvent ces tuniques s'emboîtant les unes dans les autres dont la plus connue est le liber, un des premiers tissus sur lesquels on ait écrit.

Ce qu'on appelle la racine est réellement la tige de cette plante, et cette tige véritable, ou rhizome, flotte un peu au-dessus du niveau du sol inondé. D'innombrables radicelles partent des différents points de cette tige horizontale et fixent la plante. La longueur de cette tige est d'environ cinq mètres.

De différents points de cette longueur s'élèvent hors de l'eau ce que les anciens et beaucoup de modernes appellent des tiges. Nous les appellerons des thyrses à cause du panache qui orne leur extrémité supérieure, et afin de réserver le nom de tige à la partie submergée de la plante, à qui seule ce nom appartient.

Ces thyrses atteignaient souvent la hauteur de 3 mètres.

Une papyraie située dans des eaux suffisamment profondes et à l'abri des courants d'eau ou d'air trop violents végétait avec une si grande vigueur que souvent les anciens la comparaient à une forêt, sylva aquarum. Ce que Cassiodore, par exemple, appelle niloiica sylva, seges aquarum, c'est-à-dire forêt des bords du Nil, moisson des eaiix, devait être une vaste nappe d'eàu, peu profonde, à la surface de laquelle s'élevaient d'innombrables thyrses de papyrus q-ue leur hampe élancée, terminée par l'épaisse chevelure presque arrondie de leurs longs et minces filaments, faisait ressembler à un champ couvert de moisson. Il faisait ainsi allusion à l'emploi que les Egyptiens faisaient de ces papyrus pour leur nourriture. C^était une véritable moisson qui, au lieu de pousser sur la terre, s'éliançait du sein des eaux.

Je compléterai ces renseignements en vous présentant la

traduction fidèle du passage de Théophraste sur le papyrus. Je laisserai de côté la traduction de Pline ; elle est moins claire que le texte.

« Le papyrus ne pousse dans l'eau qu^à la profondeur de » deux coudées (un mètre environ), quelquefois moins.

» Sa racine (sa tige), de la grosseur du poignet d^un » homme robuste, est longue de plus de dix coudées (près » de cinq mètres) ; elle flotte au-dessus du fond, retenue » par de minces et nombreuses radicelles qui s^enfoncent » obliquement dans la vase, tandis que sur toute sa longueur » s^élèvent ce qu^on appelle les papyrus (les thyrses) ; ils » sont triangulaires en forme d'épée, hauts d'environ quatre » coudées (deux mètres), et se terminent par une houpe » grêle, inutile et sans le moindre fruit. Ces pap3n*us (thyrses) » s^élèvent en beaucoup de points de la racine (tige).

» Les racines (tiges) servent de bois non seulement pour » faire du feu, mais encore pour fabriquer toute sorte » d'objets. En effet, elles fournissent beaucoup d'excellent » bois.

» Les tiges (thyrses) sont de la plus grande utilité. On en » fait des nacelles. Le byblos (substance intérieure du thyrse) » sert à tresser des voiles, des nattes, certains vêtements, * des couvertures, des cordages et beaucoup d'autres objets. » L'emploi le plus renommé chez les nations étrangères » consiste dans la fabrication du papier.

» Mais c'est surtout comme aliment universel que cette » plante est utile. Tout le monde en Egypte mange le » papyrus, cru, bouilli ou grillé. On avale le jus, on crache » le reste.

» Tel est le papyrus ; tels sont ses emplois. » (i)

Théophraste ne dit rien de la fabrication du papyrus; Pline en donne une description trop souvent obscure, quelquefois même erronée. Voici un exemple de ces erreurs

(i) Théophraste, Histoire des Plantes, liv. IV, ch. VIIT.

de Pline que se transmettent fidèlement de siècle en siècle les commentateurs et les traducteurs : Pline dit que Ton divise le papyrus en rubans très minces et aussi larges que possible. Le mot que je traduis par ruban est philyra. Ce mot grec est le nom du tilleul et aussi celui de Pécorce intérieure, du liber de cet arbre. Or, Pline savait qu'en latin ce mot désigne spécialement la mince tunique située entre Técorce et le bois; car, au livre XVI, paragraphe 25, en parlant du tilleul, il dit : inter corticem ac lignum tenues tunicœ, . . Il ne devait donc pas, dans le cas du pap)rrus, employer philyra, qui signifie la mince tunique, le liber du tilleul, puisque le* papyrus, qui est une plante monocotylédone, n'a pas de pareilles tuniques.

Au IX* siècle, le savant Photius, sans aucun doute sur la foi de Pline, dit que le tilleul a une écorce semblable au byblos papyrus, |3u^.^ itanv^tù ôfxoîov. Il voulait dire que le liber du tilleul servait, comme le parenchyme du papyrus, à recevoir l'écriture ; mais il ne s'ensuit nullement que le pap3rrus ait une écorce intérieure. Le commentateur de Pline au xvu® siècle, Hardouin, admet aussi les prétendues tuniques du papyrus.

Le sage RoUin, dans son Histoire Ancienne, dit que le papier se &isait de Vécorce du papyrus.

Dans les Antiquités Romaines, d'Alexandre Adam, je lis : « Le papyrus était revêtu de plusieurs enveloppes ou » membranes, posées l'une sur l'autre et semblables aux » pellicules d'un oignon. »

Dans les Eléments des Sciences Naturelles, de Duméril, je lis : « Le papier des anciens était fabriqué avec Vécorce du » Souchet-Pap3n*ier ...»

Dans le Dictionnaire du Commerce publié vers 1850, je lis : « Les anciens faisaient usage de ] 'écorce intérieure d'un » magnifique roseau ...»

Enfin, dans le livre anglais intitulé The Ldbrary of Entertaining Knowledge, Pùmpeii, je lis : « The stalk of

» the papyrus consists of a number of tliin concentric » coats. » Encore une fois, les minces tuniques concentriques d^une plante qui n'en eut jamais depuis la création !

Après remploi très impropre du mot philyrœ, Pline dit que Ton fendait, scissura, le papyrus dans le sens de sa longueur et que les tranches intérieures étaient les plus larges et les plus blanches. Comment les commentateurs n*ont-ils pas vu que l'existence de tuniques était incompatible avec cette circonstance de largeur ? Voici quel était, suivant eux, la section du pap3a'us :

En voici la moitié

La moitié de la prétendue tunique était donc d'autant plus étroite qu'elle était plus intérieure. Ainsi, il y a contradiction manifeste entre l'existence de tuniques et la grande largeur des rubans. Mais pour les aveugles compilateurs, il ne saurait y avoir de contradictions ; ils redisent ce qu'on a dit ; il ne leur en faut pas davantage.

J'ai d'autres erreurs à vous signaler au sujet de la fabrication du papyrus, mais j'en ferai l'objet des lettres suivantes.

Votre Ami.

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