VINGT-NEUVIÈME LETTRE
LE PAPYRUS
Mon cher Ami.
Pline, après avoir dit que la feuille de papyrus, destinée et prête à recevoir Pécriture, feuille qu*il appelle plagula, s^obtient en plaçant les uns à côté des autres les rubans que fournit la plante et en recouvrant cet ensemble de rubans parallèles entre eux d*un second ensemble d^autres rubans qui, avec les premiers, forment la claie, c*est-à-dire leur sont perpendiculaires, ajoute que Ton soumet chaque plagula, ou feuille doublée, à l'action d'une presse, puis qu'on achève de les sécher au soleil. Enfin, ditMl encore, on les joint bout à bout, en ayant soin de placer d'abord les plus parfaites, puis les moins belles, et aux derniers rangs lès' plus mauvaises qu'ait fournies la plante. Il fait remarquer alors que dans un. SCAPUS il n'y en a jamais plus de vingt. La plupart des traducteurs et des commentateurs traduisent scapus par rouleau ou cahier, ou main. Je crois que c'est une erreur, et que scapus doit se traduire ici par tronçon de papyrus, c'est-
à-dire la partie de la plante qui peut fournir les rubans d*une largeur et d^une blancheur suffisantes.
Voici mes raisons : i° Scapus dans Pline se dit surtout de certaines tiges cylindriques et unies de végétaux. On en peut citer une quinzaine d'exemples.
2" Columelle, IX, 4, 4, mentionne à la suite l'une de l'autre les tiges de l'acanthe et de l'asphodèle, en ces termes : caules acanthini, scapus asphodcli, tant il est vrai que le mot scapus désigne surtout une tige cylindrique et unie.
3*" Pline se préoccupe surtout dans cet endroit du rendement d'un seul et même tronçon de papyrus, puisqu'il rappelle dans quel ordre il faut coller bout à bout les feuilles selon leur perfection décroissante. Ces feuilles, de beauté inégale, ne peuvent provenir que d'un même tronçon de papyrus ; il est donc naturel qu'il donne ici la mesure approximative de ce rendement.
4° Si Pline avait voulu apprendre au lecteur, ce que le lecteur savait d'ailleurs fort bien, que le rouleau de papyrus se composait de tel nombre de feuilles, il n'aurait pas donné un nombre incertain, il ne se serait pas borné à dire qu'un rouleau de papyrus ne contenait tout au plus que vingt feuilles.
S® Le mot qif'employaient les Romains pour désigner un rouleau de papyrus blanc ou écrit est toujours volumen. C'est le mot propre, le mot consacré. Cassiodore, dans une lettre fameuse que je vous traduirai bientôt, dit en parlant du papyrus : in se revoluta colligitur dum magnis tractaiibus explicetur. On l'enroule sur lui-même, en attendant qu'on le déroule pour y écrire de longs ouvrages. Ne voyez-vous pas le mot volumen se dégager pour ainsi dire du sens de cette phrase }
6® Si l'on cherche quelles dimensions devait avoir la section d'un papyrus pour ne donner tout au plus que vingt feuilles, on arrive à un résultat favorable à l'opinion que scapus désigne non un rouleau de papyrus, mais un tronçon
de cette plante. Supposons, en effet, que la section d*un papyrus soit équivalente à un carré dont le côté est de 60 millimètres. En donnant à chaque ruban une épaisseur d'un demi-millimètre, on obtiendra cent vingt rubans dont il faut six pour faire une feuille doublée de 36 centimètres de largeur. Or, cent vingt divisé par six donne précisément vingt. Ce nombre est évidemment un maximum, parce que la grandeur de la section doit rarement s'élever à 36 centimètres carrés. Cependant comme les fibres sont d'une extrême finesse, il est possible qu'un tronçon de papyrus donne plus de cent vingt rubans. Toutes les considérations conspirent donc ensemble à démontrer que le mot scapus désigne le tronçon de papyrus que l'on divise en rubans pour en former le papier à écrire.
J'ai cherché qui a le premier traduit scapus par main de papier. J'ai tout lieu de croire l'avoir trouvé : le plus ancien traducteur de Pline, contemporain d'Amyot, a publié sa traduction en 1542. Il y propose en marge de traduire scapus par main. Comme en beaucoup moins d'un siècle il parut au moins sept éditions de cet ouvrage, il est fort probable qu'un livre qu'on lisait beaucoup contribua beaucoup à propager l'erreur. On aurait dû cependant se défier du traducteur, dont le style n'est pas, il est vrai, sans charme, mais dont la fidélité laisse à désirer.
Pour aider votre mémoire à retenir le résultat de mes longues et sérieuses recherches, je vais vous en offrir un résumé rapide et pittoresque. Pline, et à son défaut le bon sens, nous serviront de guides pour explorer une fabrique de papyrus à Memphis, par exemple, vers l'équinoxe de printemps. Nous voyons d'abord des ouvriers qui apportent, d'énormes faisceaux de thyrses de papyrus. Ils viennent de les moissonner dans les nappes d'eau tranquille des environs. Ils retranchent de chaque thyrse la portion supérieure effilée et terminée par une espèce de chevelure verdoyante et la portion inférieure qui était submergée. Ils obtiennent ainsi
des tronçons de forme presque cylindrique, vu leur peu de longueur et leur grande épaisseur.
D^autres ouvriers fendent ces tronçons à Taide d^une lame dans le sens de la longueur et de la plus grande largeur.
Des femmes s'emparent de ces demi-tronçons et en détachent avec délicatesse les uns après les autres une cinquantaine de rubans dont les premiers sont les plus larges et les plus blancs ; elles mettent ensemble les rubans de même qualité.
Dans la partie la plus paisible et la mieux éclairée de Patdier se dresse une table dont le dessus est un plan légèrement incliné. Sur cette surface mouillée de Peau du Nil, un ouvrier étend et déride un certain nombre de rubans les uns à côté et en contact des autres. Ces rubans s^allongent du bord supérieur de la table à Pinférieur. Il retranche des rubans ce qui dépasse la longueur du plan incliné. Quand il a établi ainsi un ensemble de rubans parallèles de la largeur que doit avoir le rouleau, il le recouvre d^un second ensemble de rubans dont la longueur est égale à la largeur du rouleau futur. Ces rubans plus courts sont perpendiculaires à ceux du premier ensemble, de sorte que la feuille doublée, ou plagula^ ressemble à une claie, non par Tentrelacement, mais seulement par la direction perpendiculaire. Chaque plagula se compose de parties provenant d'un seul tronçon.
Non loin de la table est une presse avec laquelle on comprime les plagula. Le but de cette pression est d'exprimer la plus grande partie possible de l'eau, de donner à la surface un commencement de poli et de glaçage, et surtout de feire adhérer les deux systèmes de rubans.
Des enfants enlèvent ces feuilles et les étalent au soleil pour achever de les sécher.
Des ouvrières les transportent alors sur une table, les étendent et les collent les unes à la suite des autres, et dans l'ordre de leur beauté décroissante.
Vous remarquez que d'un tronçon de papyrus on ne retire tout au plus que vingt feuilles.
Ces feuilles collées à la suite les unes des autres sont roulées sur elles-mêmes, de manière que les plus belles se présentent dès que l'on déroule, et que les moins belles soient reléguées à l'intérieur du rouleau, ou volumen.
Ces rouleaux de longueur et de largeur variables sont enfin transportés à bord de navires qui vont les distiibuer dans les différents ports de la Méditerranée et chez presque toutes les nations civilisées.
Ainsi vous voyez que l'industrie égyptienne a transformé les tronçons presque cylindriques que lui a donnés la nature en cyclindres presque par&its qui, déroulés, vont recevoir sur leur blanche sur&ce les signes ingénieux de toutes les pensées de l'homme.
Votre Ami.