‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 46 sur 83 · TRENTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTIÈME LETTRE

LE PAPYRUS

Mon cher Ami,

Pline, livre XIII, paragraphe 24, fait connaître au lecteur les perfectionnements apportés par Tempereur Claude à la fabrication du papyrus de dimensions ordinaires ; puis, il ajoute ce que je traduis ainsi : « Quant au macrocole, c*est- » à-dire pap)n'us de grandes dimensions, il avait un pied » et même une coudée de large ; mais la raison en signala » rinconvénient (à Pempereur Claude). En effet, si un » simple ruban de papyrus venait à se détacher de la feuille, » il en résulterait Pendommagement de toutes les pages que » contient cette feuille. »

C^est à propos de ce passage que les commentateurs et les traducteurs se sont encore fourvoyés.

Développons, afin de le justifier, le sens que nous avons adopté : N*est-il pas évident que si la largeur de la feuille est d'un pied ou même d'un pied et demi (une coudée), sa longueur doit être d'environ trois coudées, ou quatre pieds et demi ? Sur une feuille de cette longueur on peut écrire

une quinzaine de pages ou colonnes les unes à la suite des autres, lesquelles seront toutes endommagées à la fois pour peu qu'une bande étroite de la surface sur laquelle on a écrit vienne à se détacher de l'ensemble dont elle feit partie, (Voir le dessin ci-contre.)

Vous voyez donc que Pline, en signalant l'inconvénient d'une trop grande largeur, suppose que le lecteur comprendra de lui-même qu'à cette grande largeur correspond une longueur proportionnelle.

Mais il est une objection qu'il faut résoudre : dans les papyrus de dimensions ordinaires, chacune des feuilles dont se compose un rouleau a environ trois pieds de longueur. L'inconvénient des longues feuilles doit encore avoir lieu sur ces feuilles plus courtes, mais contenant cependant une douzaine de pages. Le même danger aurait donc lieu pour les papyrus de grand et de moindre format. Je réponds à cette objection qu'une feuille court, par le fait même d'une plus grande largeur, plus de chances d'être défigurée par l'enlèvement d'une de ses bandes élémentaires qu'une feuille beaucoup plus étroite. Il faut donc accepter mon interprétation de la pensée de Pline.

Je ne citerai qu'une des explications, erronées selon moi, qu'on a données de ce passage du naturaliste romain. C'est celle de Géraud, acceptée par l'académicien Dureau de la Malle dans son long mémoire sur le pap3n'us.

Suivant Géraud, quand on voulait se servir d'un rouleau de papyrus blanc de grande largeur, on le coupait d'abord dans le sens de sa largeur pour en faire des feuillets isolés que l'on collait ensuite bout à bout dans le sens de leur plus grande dimension.

On obtenait ainsi un second rouleau beaucoup plus long que le premier et beaucoup plus étroit. (Voir fig. i et 2.)

Je puis dire ici que Géraud explique obscurum per obscurius. Pline est obscur, Géraud plus obscur que Pline.

Malgré son obscurité, Pline fait cependant comprendre que

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le dommage à craindre pour le macrocole consiste en ce qu*une bande, scheda^ venant à se détacher de la surface du papyrus sur lequel on écrit, plusieurs pages ou colonnes seraient endommagées.

Il faut donc, pour que le dommage ait lieu, que les colonnes d^écriture soient perpendiculaires à la longueur des fibres du papyrus.

Or, cette condition sine qua non n^est pas remplie dans Texplication de Géraud. Il est facile de voir, en effet, que les fibres dans son rouleau écrit sont perpendiculaires à sa longueur, et que le déchirement de l'une d'elles n'affecte pas plusieurs colonnes de la même feuille, ainsi que cela devrait arriver. Géraud a-t-il donc oublié que dans le papyrus de grand ou de petit format c'est dans le sens de la longueur que les fibres se dirigent? Changer la direction de ces fibres, c'est rendre impossible le dommage dont parle Pline.

L'explication judicieuse et la seule acceptable du passage de Pline se trouve page 162 dans l'ouvrage intitulé Hieroglyphica^ d'un savant médecin du xvi* siècle, Joannes Goropius Becanus. Voici la traduction de ses paroles : « Quand la » surface destinée à recevoir l'écriture a ses fibres dirigées » dans le sens de la longueur de la feuille de papyrus, il » arrivera que toutes les colonnes d'écriture que peut » contenir cette surface seront parcourues par ces mêmes » fibres, et pour peu qu'un des rubans élémentaires de cette » surface vienne à se détacher, toutes les pages ou colonnes » qu'il traverse se trouveront endommagées. Je dois cette » explication à un explorateur zélé d'antiquités et d'histoire » naturelle, qui s'appelait Morlionus. »

Voilà plus de trois siècles que cet obscur ami de la science a donné cette excellente explication de Pline ; pourquoi Géraud n'en a-t-il tenu aucun compte ?

Voici une autre erreur des commentateurs que je vais tâcher de réfuter. Au m® siècle, Vopiscus^ le meilleur des six auteurs de VHistoria Augusta^ s'exprime en ces termes au

sujet du tyran Firmus : tantum hahuit de chartis, ut publice, saepe diceret, exercitum se alere posse papyro et glutino.

Suivant le fameux commentateur Casaubon, c'était de la vente de ces papyrus que Firmus voulait tirer les moyens de nourrir son armée.

Un autre érudit non moins célèbre, Saumaise, prétend que c'est avec le papyrus même que Firmus voulait nourrir son armée.

Ces deux savants ont attribué à tort à Vopiscus un solécisme qu'il n'a pas commis^ et c'est ce solécisme qui les a empêchés de comprendre Vopiscus. Ils regardent tantum hahuit de chartis comme équivalent à tantum hahuit chartarum. Jamais Vopiscus n'emploie ainsi la préposition de comme marque de génitif.

En voici des preuves : vie de Florien : tantum auctoritatis; vie de Probus : tantum praedae ; vie de Carus : tantum tonitruum.

Ainsi tantum hahuit de chartis n'a jamais signifié dans Vopiscus : il eut tant de papier. Pour comprendre ces mots hahere de, il suffit de rappeler ce conseil d'Aurélien : de praeda hostiSy non de lacrymis provincialium, haheat ( Vie d*Aurélien), Il n'y a pas d'autre traduction raisonnable que celle-ci : c'est du butin pris sur l'ennemi et non des larmes des provinces que le soldat romain doit s'enricher.

Si nous conservons aux mots hahere de chartis ce même sens, la traduction deviendra facile et irréprochable. La voici légèrement paraphrasée : « Les richesses que procuraient à « Firmus ses papeteries d'Alexandrie étaient si grandes, » qu'on l'entendit plus d'une fois dire en public : Je pourrais » nourrir mon armée avec le papyrus et le gluten de mes » manufactures. » Il faut reconnaître que Firmus se sert en plaisantant d'un langage à double sens ; le second sens est qu'il faut entendre ici papyrus dans le sens de la plante encore verdoyante et coupée en tronçons dont les Egyptiens se nourrissaient. Quant au gluten, Firmus feit allusion aux

provisions de Ëirine qui étaient indispensables à la Èbrication du papyrus. On sait, en effet, que ce gluten, cette colle, se faisait avec de la fleur de ferine délayée dans l'eau bouillante aiguisée d'un peu de vinaigre. Farina ckartae gluHnantur, dit Pline. Le papyrus se colle avec de la farine. On a donc eu grand tort de traduire tantum de chariis par taniutn chartarum. Le mot de Firmus n'a plus rien d'intelligible, quand on traduit tantum de chartis par tant de papyrus ; il ne prend un sens raisonnable qu'en traduisant : Firmus trouvait dans ses fabriques de papyrus tant de ressources, de richesses que....

Casaubon et Saumaise n'ont compris chacun qu'un seul des deux sens que Firmus voulait donner à ses paroles.

Chacun d'eux a trouvé une des moitiés de la vérité ; il ne restait plus qu'à les ajuster ensemble ; c'est ce qu'espère avoir fait

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