TRENTE ET UNIÈME LETTRE
LE PAPYRUS
Mon cher Ami,
Cette lettre est la dernière que je vous adresserai au sujet des erreurs accréditées par les savants à propos du papyrus. Il s^agit d^une lettre de Cassiodore, lettre célèbre et qu^on a souvent citée, mais qu^on a peu lue ou qu'on a mal comprise. En voici la traduction ; je Pai faite avec la plus scrupuleuse attention, et j'ai même parcouru la longue correspondance de Cassiodore, afin de» mieux le comprendre et de ne lui rien faire dire en français qu'il n'ait réellement dit en latin.
Cassiodore, livre XI, Variarum (i), lettre 38.
A JeaHy collecteur du cens emphytéotique y en Toscane^ Sénator (2)
préfet de prétoire.
Sages organisateurs en toute chose, nos ancêtres ont veillé avec soin à ce que nos archives, auxquelles sont confiés les intérêts de tant de personnes, fussent toujours pourvues d'une provision de
(i) Cassiodore intitule sa collection de lettres Variarum Hbri duodectm.
(2) Senator est le nom par lequel Cassiodore se désigne lui-même. Dans l'épître 25 du livre IX, Athalaric ne lui donne pas d'autre nom, Senator. L'édition M igné écrit ce mot ainsi : senator. C'est une erreur, il faut Senator.
papyrus (i). Par ce moyen, lorsque les magistrats ordonnent des mesures utiles au public, le plaisir d'en être informé ne subit aucun odieux retard. Cette faveur, accordée à la prière, empêchait la cupidité d'exiger des contribuables une taxe de plus, puisque, grâce à la libéralité de l'Etat, on avait déjà reçu officiellement en leur faveur les fonds nécessaires. Il n'y a donc pas lieu de pratiquer les plus impudentes exactions, et l'immunité favorise surtout ceux pour qui s'est manifestée l'humanité du prince.
C'est assurément une belle fabrication (2) qu'inventa l'ingénieuse Memphis, et c'est elle seule qui fournit toutes nos archives du tissu leur plus noble ornement (3).
Le Nil voit s'élever sur ses rivages une forêt sans rameaux, un bois sans feuillage, une moisson, fille des eaux, des roseaux, couronne des marais. Plus faibles que les arbustes, ils sont plus forts que les herbes. On les dirait pleins de vide et vides de plein (4). C'est un tissu lâche, avide d'eau. C'est un bois spongieux, semblable au fruit dont l'enveloppe est ferme et le dedans mou. Sa taille élancée et légère se soutient d'elle-même. L'immonde inondation est la mère de cette plante merveilleuse.
Rien de semblable ne pousse en aucun jardin, car c'est elle seule qui conserve les pensées des sages. Avant elle, les paroles des philosophes, les pensées de nos aïeux risquaient de périr. Comment, en effet, écrire rapidement [ce que l'âpre écorce laissait à peine tracer ? La chaleur de l'inspiration avait à lutter contre de funestes retards, et la lenteur de l'écriture laissait fatalement s'éteindre la flamme du génie.
Vous voyez ainsi pourquoi l'antiquité appela livres (5) les ouvrages des anciens. Aujourd'hui même encore, n'appelons-nous pas livre ce qui n'est que la dépouille d'un roseau verdoyant ?
(i) Les Latins désignaient le papier de pap}mis par le mot char ta.
(2) A partir de ce numéro jusqu'au numéro 8, Cassiodore, selon sa coutume, se livre à un long hors-d'œuvre à propos de la plante du papyrus.
(3) Il paraît, par ce passage, que Memphis seule était en possession, au V* siècle, de fournir de papyrus toutes les archives de l'Italie.
(4) Traduction littérale. C'est ainsi que Cassiodore . dit : Airia tua vacuitate impleantur. Lettre 40, livre XII.
(5) Cassiodore vient de parler de l'écorce rebelle à l'écriture. C'est assurément l'écorce intérieure, le liber, qu'il veut dire. Voilà pourquoi il nous dit ici que les livres en tirent leur nom latin de liber, aussi bien que les livres modernes, bien qu'écrits sur la dépouille d'un roseau verdoyant, c'est-à-dire sur papyrus. Cassiodore est donc loin de confondre, comme la plupart des écrivains modernes, le liber proprement dit avec le parenchyme du papyrus.
C'était un véritable outrage de confier de savantes paroles à de grossières planchettes et de tracer sur un vil morceau de bois d'élégantes et ingénieuses pensées. La main se fatiguait bientôt d'écrire et la mémoire de se souvenir ; et puis quelle invitation à écrire, quand on voyait une pareille page étaler sa laideur ? Mais le début devait être tel, parce qu'un tel point de départ ne peut manquer d'inspirer le génie des générations suivantes. C'est un dire commun que la beauté du papier invite l'écrivain qui n'a plus à craindre d'en manquer pour écrire.
D'une blancheur de neige, la page étale sa vaste surface, toujours prête à recevoir les discours éloquents. Quoi de plus maniable que le papyrus ? On en fait un simple rouleau, en attendant qu'on le déroule, pour y écrire de longs ouvrages. C'est un tissu de petites pièces, unies sans laisser aucun vide. Ce sont les entrailles blanches comme la neige d'une plante verdoyante. C'est une page favorable à l'écriture qui l'embellit de ses noirs caractères. Semés sur cette page, les signes de l'écriture produisent une riche moisson de mots, aliment délicieux du lecteur, lorsqu'il y trouve ce qu'il y cherche. Les actions de l'homme n'ont pas de plus fidèle témoignage. Grâce au papyrus, le passé trouve une voix et l'oubli un vengeur. En effet, notre mémoire conserve les souvenirs, mais elle en change l'expression, tandis que le papier reçoit et garde la pensée et la reproduit toujours la même.
(i) En conséquence de ces considérations, la somme assignée de tant de sous (d'or) prélevée sur l'impôt de la province de Toscane, nous ordonnons de la donner à.... (2), en la prenant sur le troisième payement de cet impôt. Elle figurera aux comptes de la treizième indiction (535 après l'ère chrétienne) ; car il faut que les archives conservent et transmettent entier le noble dépôt qui leiir est confié. C'est sur cette terre un trésor qui ne doit jamais diminuer, mais s'enrichir chaque année des dépôts qu'il reçoit et qu'il ajoute à ceux qu'il conserve.
On voit, par cette traduction fidèle, que le nom de Théodoric n'apparaît nulle part dans cette lettre ; il y a plus, il n'y peut pas paraître. En effet, Cassiodore suit presque toujours Tordre chronologique dans les douze
(i) Fin du hors-d'œuvre et continuation et fin du sujet spécial de cette trente-huitième lettre.
(2) Beaucoup de ces lettres sont de vraies circulaires adressées à différents fonctionnaires du royaume d'Italie.
livres de sa correspondance, et les dates, au nombre de sept, que j*ai pu recueillir dans les deux derniers livres sont de 534 à 538. Or, Théodoric est mort en 526. Le savant bénédictin de Sainte-Marthe, Vie de Cassiodore^ page 6i, est porté à regarder comme écrites plutôt sous Théodat que sous Théodoric les dernières lettres du recueil des Variarum.
Vous voyez, de plus, qu^l n*est nulle part question à& féliciter toute la terre de la décharge d*un impôt sur le papyrus, ainsi que le proclament Montfaucon, en 1720, et à sa remorque, la Grande Encyclopédie, en 1765, V Encyclopédie Méthodique, en 1788, le Penny Magazine 1832, le Magasin Pittoresque 1833, enfin TAméricain Joël Munsell, en 1876, tous dans les mêmes termes emphatiques.
L'imposante autorité du savant bénédictin dut faire accueillir sans examen ce qu'il annonçait pourtant sans preuve.
Il est à remarquer que Thistorien de Théodoric, Jean Cochlaeus, en 1544, cite beaucoup de lettres des Variarum, mais ne dit mot de celle qui nous occupe.
Le savant bénédictin de Sainte -Marthe, dans sa Vie de Cassiodore, 1694, cite plus souvent encore cette correspondance, sans signaler cette lettre trente-huitième du onzième livre, et cependant elle n'a pas pu échapper à ses regards, car il cite les lettres 39 et 40 qui la suivent immédiatement.
Que nous apprend donc la fameuse trente-huitième lettre du onzième livre ? Remarquons, d'abord, que des soixante lignes dont elle se compose, édition Migne, plus de quarante sont consacrées au hors-d 'œuvre que nous avons signalé. Il en reste donc moins de vingt, placées les unes au début, les autres à la fin de la lettre. Ces lignes seules traitent de l'objet principal de la lettre. Comme ces lignes sont très courtes, il faut avouer que Cassiodore serait bien laconique dans ses félicitations adressées à toute la terre ; mais nous avons vu qu'elles ne félicitent réellement personne. Les
lignes du commencement rappellent seulement que de tout temps les archives sont alimentées de papyrus aux frais de l'Etat, et qu'ainsi le public n'a pas à payer pour ce papyrus. Dans sa lettre 9, livre VI, Cassiodore indique un autre don gratuit et analogue de papyrus : La méthode habiluelle de nos pères, dit-il, nous invite à prodiguer nos instructions écrites à ceux qui, trop éloignés, reçoivent les dignités que nous leur adressons; ne pouvant les instruira face à face, nous leur donnons à lire nos recommandables instructions. Dans les lignes de la lin de sa lettre, Cassiodore ordonne de donner une somme, dont il indique la source, à certaines archives, afin de les aider à conserver et à augmenter les trésors dont elles sont enrichies.
Rien dans tout cela n'indique la suppression d'un impôt sur le papyrus, ni des félicitations adressées à toute la terre.
Mon ardente admiration pour les immenses et précieux travaux de Moutfaucon, mon profond et sincère respect pour son autorité scientifique, ne m'ont pas empêché de comprendre autrement que lui la trente-huitième lettre. Lui-même aimerait à reconnaître son erreur, parce que, pour un vrai savant, rien n'est plus aimable et plus précieux que la vérité, même quand ce n'est pas lui qui l'a découverte.