TRENTE-DEUXIÈME LETTRE
LE PAPYRUS
Mon cher Ami,
Le papyrus, fabriqué en Egypte, a servi de confident et de propagateur à la pensée de Thomme pendant plusieurs milliers d'années, c'est-à-dire qu'il a été l'instrument le plus puissant et le plus indispensable de la civilisation universelle. A ce titre, il mérite bien qu'on se demande quel est le pays de la terre auquel nous en sommes redevables. Je vais donc soumettre à votre jugement le résultat de quelques-unes de mes réflexions et de mes recherches à ce sujet.
L'Egypte n'est pas le berceau du papyrus; en effet, je lis dans le savant ouvrage de V Institut d Egypte^ tome III, page 114: « Cette plante est aujourd'hui très rare sur les » bords du Nil; » et dans le tome XIX, page 26 : « Le papyrus » est devenu très rare en Egypte. »
D'après le savant voyageur botaniste Schweinfurth, le papyrus n'existe plus maintenant (1871) dans aucune partie de l'Egypte ou de la Nubie.
La disparition du papyrus en Egypte n*est pas le résultat de la seule indifférence des cultivateurs. Une autre cause, coupable au plus haut degré, a surtout contribué à sa destruction. « Cette plante, dit Strabon, livre XVII, croît en » abondance dans les parties inférieures du Delta; mais les » fermiers de Tempire ne la laissent pas croître en beaucoup » d^endroits. »
Plus rare, le papyrus se vend plus cher à leur grand profit, mais au grand détriment du public.
Ce passage de Strabon et celui d* Achille Tatius, auquel je vais faire quelques emprunts, jettent Tun sur Tautre une vive lumière au sujet de la région où Pon cultivait le papyrus.
Entre la Méditerranée et le lac Burlos, de la branche occidentale ou de Rosette à la branche orientale ou de Damiette, s^étendent de vastes pâturages consacrés à de nombreux troupeaux de bœufs et de moutons. Ces bucolies, tel est leur nom, contiennent un immense terrain creux que remplissent les eaux du Nil au temps de Pinondation. On dirait alors un grand lac à la surface duquel s'élèvent plusieurs îlots. Les bords du lac et quelques-uns des îlots servent de repaire à des bergers presque sauvages qui s^établissent même et vivent sur des barques légères au milieu des eaux. C^est là que s^installent des troupes de brigands pour guetter les vaisseaux que la tempête peut faire échouer sur le rivage, et pour les piller.
Les îlots inhabités sont couverts d'une forêt de papyrus dont les thyrses sont tellement rapprochés qu'un homme peut à peine s'y tenir debout et dont les panaches entrelacés forment un asile impénétrable.
A l'abri de ces retranchements naturels, les brigands en embuscade épient et attendent la proie que leur enverra la fortune.
Strabon écrivait sous Auguste, et Achille Tatius trois siècles plus tard. Le papyrus abondait alors en Egypte. S'il a complètement disparu de ce pays, c'est qu'il ne s'y était
jamais naturalisé; il n'y croissait que grâce aux soins assidus des habitants qui lui empruntaient une partie de leur nourriture dès les siècles les plus reculés.
D'où pouvait-il donc venir ? On en rencontre sur quelques fleuves et lacs d'Asie; mais il n'aurait pu franchir l'isthme de Suez.
Si nous tenons compte des mœurs des cypéracées, nous pourrons découvrir la patrie du cyperus papyrus. C'est sur les flancs d'une montagne élevée, dans des eaux dormantes peu profondes, ou du moins d'un cours lent et paisible, que la plupart de ces plantes aiment à croître et à se multiplier. Elles sont rares dans les prairies et les marais des bas fonds. La raison n'en est pas difficile à trouver pour le cyperus papyrus, par exemple. Ne tenant qu'à peine au fond limoneux des rives d'un lac ou d'un fleuve, un vent un peu violent, un courant un peu rapide l'entraîneraient sans peine. Or, sur les flancs élevés des montagnes, au milieu d'un air raréfié, le vent a beaucoup moins de puissance, et les cours d'eau encore privés de beaucoup d'affluents sont trop voisins de leurs sources pour que leur faible volume puisse entraîner le papyrus, en rompant les innombrables radicelles qui servent pour ainsi dire à l'amarrer. La preuve qu'il en est ainsi, c'est que l'on a vu flotter à la dérive des îlots entiers de papyrus, quand la violence du courant était devenue assez grande pour arracher toutes les amarres qui servaient à les maintenir immobiles.
Ces considérations nous indiquent que c'est sur les plateaux élevés, sur les flancs des hautes montagnes qui se trouvent au sud de l'Egypte que l'on rencontrera le sol natal de notre cypéracée. Nous allons en voir beaucoup de preuves convaincantes. On sait que le bassin du Nil d'Egypte a été peuplé par des colonies venues des contrées méridionales qu'arrosent les eaux du Nil blanc et du Nil bleu. Ces populations s'avançaient en suivant toujours le cours du fleuve, et emportaient avec elles les moyens de subsistance
qu^elles avaient appris à connaître dans la mère patrie. Le papyrus faisait partie du bagage.
Une des premières stations où Ton ait trouvé le papyrus est le lac de Dembea, qu^on appelle aussi le lac Tzana, en Abyssinie. C^est une nappe d^eau immense dont le contour mesure près de deux cents lieues et que bissecte le douzième degré de latitude nord.
Le célèbre voyageur Bruce, tome IX, page i8, dit qu41 y recueillit du papyrus de ses propres mains. Le Nil bleu traverse ce lac auquel il sert de déversoir. Lamartinière, au mot Dambea (sic), nous informe que « les Abyssins » naviguent sur cette petite mer avec une espèce de radeaux » faits de faisceaux de papyrus dont il y a en ce pays-là » grande abondance. »
Ainsi, nous rencontrons le papyrus pour la première fois en Abyssinie, c*est-à-dire sur le plateau élevé qui sépare Tun de Vautre les bassins de la Méditerranée et de POcéan Indien.
Approchons-nous de quelques degrés' de Péquateur; vers le huitième degré de latitude nord, nous trouvons dans le Nil blanc le papyrus associé à Tambatch (herminiera) et à quelques autres végétaux, et formant ainsi à la surface du fleuve, qui a en cet endroit deux à trois kilomètres de largeur, un tapis immense de verdure. Un de ces ponts avait plus de six kilomètres de longueur, quand Samuel Baker y arriva avec sa flottille, qui fut obligée de chercher une route moins impraticable.
Plus près encore de Téquateur, entre le premier et le second degré de latitude nord, suivons la navigation de Henri Stanley sur les eaux du Livingstone. Il glisse dans d^étroits canaux -entre des îles boisées, aux rives sinueuses. Le long des bords, dans tous les coins paisibles, il rencontre d'épais massifs de roseaux et de papyrus.
Franchissons Téquateur, et suivons toujours Stanley entre le premier et le second degré de latitude méridionale. Il
naviguait sur le Nil Alexandra ou Kaghéra entre deux forêts de papyrus qui, ne laissant entre elles qu*un étroit canal, ne lui permettaient de voir que Tazur du ciel. Ces plantes poussent avec tant de vigueur dans le bassin de la rivière que les riverains ont donné un nom à ces épais fourrés de papyrus: ils les appellent founzo. En certains endroits, ils recouvrent comme d^un. tapis vert flottant toute la surface des eaux. Les gens de Stanley abattirent quelques thyrses, et de leurs têtes se firent des nattes pour y passer la nuit. D'autres allumèrent leurs feux entre trois tiges /^«Vy qui soutenaient leurs marmites. Ce dernier emploi nous donne une idée de Pénorme grosseur de ces prétendues tiges. Ces fourrés de papyrus flottant sont si fréquents dans ces parages, qu'ils y ont reçu différents noms.
Sur les rives du lac Tanganika, on les appelle tinnghitinnghi, et sett près du Nil blanc. La longueur de ce lac, à peu près du sud au nord, remplit presque l'intervalle du troisième au neuvième degré de latitude sud.
Vers le milieu de la rive orientale du lac que je viens de nommer, vers le cinquième degré de latitude sud, est l'embouchure du Rougoufou, qui se glisse avec lenteur à travers un encombrement de papyrus et de roseaux.
Sur la rive occidentale, vers le sixième degré de latitude méridionale, le lieutenant de marine Cameron découvre, en 1874, un étroit canal qui s'ouvrait entre deux langues de sable d'un blanc pur : c'était la Loukouga. Il pénètre dans cette crique et la remonte jusqu'à ce qu'il rencontre une barrière de papyrus impénétrable.
Enfin, dans le même lieu, l'habile et hardi explorateur de l'Afrique équatoriale, Stanley, cherchait, en juillet 1876, à démontrer que la Loukouga est destinée à devenir l'émissaire, le déversoir du lac Tanganika. Le lac et la rivière mêlent leurs eaux vers le milieu de la rive occidentale du lac. Il rencontra des bandes immenses de papyrus le long des bords de la rivière. Un épais fourré de cette plante amie des eaux
s^était installé d'une rive à Tautre, et formait ainsi une véritable barrière qui fermait réellement la Loukouga sur une grande étendue.
Cette barrière de papyrus, dit Stanley, était semblable à un champ luxuriant de grand maïs.
De tous les voyageurs contemporains qui ont exploré rintérieur de TAfrique, Schweinfurth est celui qui, en sa qualité de savant botaniste, a le plus pittoresquement signalé la présence du papyrus.
Je cite ses paroles, diaprés Texcellente traduction de M"® Loreau :
« Ce jour-là (6 février 1871), nous vîmes le papyrus, » événement qui, pour moi, en faisait un jour mémorable. Par » 9** 30' de latitude nord, il nous fit saluer pour la première » fois ce père de Pimmortalité de la pensée, jadis non moins » abondant en Egypte qu'il ne l'est maintenant au seuil » d'une région inconnue. J'étais dans l'admiration de la » variété des plantes qui couvraient la surface de l'eau ; » spectacle merveilleux pour un botaniste et auquel le papyrus » ajoutait son effet magique. Il apparaît au regard comme » la création d'un autre monde, et inspire une sorte de » respect. Bien que j^aie passé des jours, des semaines » entouré des richesses de la flore du Nil, mes yeux ne se » sont jamais lassés de contempler sa forme pleine de grâce » et de noblesse. »
C'était sur le Nil blanc que Schweinfurth admirait la beauté du papyrus; mais bientôt il lui fallut engager une lutte longue et pénible, afin de franchir avec sa flottille le Sett, ou barrière végétale, que des papyrus de 5 mètres de hauteur opposaient à sa marche. Tantôt leurs tiges (sic) solides, tantôt leurs racines (sic) servaient à amarrer les bateaux.
Un peu plus loin, des nuées de moineaux voltigeaient autour des papyrus sur lesquels ils venaient percher pour y passer la nuit.
Un peu plus tard, vers le cinquième degré de latitude nord,
notre explorateur découvre une dépression lacustre d*un kilomètre de longueur sur le fond de laquelle coule une abondante rivière couverte d^une forêt de papyrus à demi flottants. Les naturels les appellent bodoumôs; de là le nom de la rivière elle-même.
Cette puissante végétation de notre cyperus dans ces lieux divers où il croît avec tant de vigueur et d'abondance, sans que la main de Fhomme vienne jamais le protéger, ne nous apprend-elle pas que le papyrus d'Egypte est originaire des contrées où nous venons de le rencontrer?
Les essaims de population qui, de siècle en siècle, s'avançaient en descendant la longue vallée du Nil emportaient avec eux, pour la transplanter, la plante précieuse; ils l'installaient dans les eaux dormantes et peu profondes que laissçiit le Nil en se retirant; des soins assidus et intelligents protégeaient le papyrus dans sa nouvelle patrie; quand ces soins vinrent à lui manquer, on vit diminuer son abondance et sa vigueur, et lui-même enfin disparut quand l'Egypte ne trouva plus d'intérêt à sa culture. Une autre plante offrit à l'industrie un moyen préférable de fabriquer le papier : c'était le cotonnier. La nature, en déposant sa graine dans des cellules, a soin de l'envelopper d'un léger duvet. Ce duvet servit à faire un papier, rival heureux du papyrus, en attendant qu'un papier moins cher et plus beau que celui de coton vînt à son tour le détrôner, tout fabriqué qu'il était de vils lambeaux jusque-là sans valeur.
Puissiez-vous apercevoir dans cette lettre, où se pressent tant de faits, quelque lueur de vérité; c'est le vœu de
Votre Ami.