TRENTE-TROISIÈME LETTRE
LE PAPYRUS
Mon cher. Ami,
Nous avons vu que PEgypte a reçu le papyrus de TEthiopie et ne Ta pas conservé ; nous allons voir que la Sicile Ta reçu de PEgypte et le conserve encore ; il me semble même à peu près certain que c'est elle qui approvisionne aujourd'hui de papyrus toutes les serres chaudes de l'Europe.
A une très petite distance de Syracuse, vers le sud-ouest, on voit une source du nom de Pisma. C'est un bassin rond d'au moins 20 mètres de diamètre et d'une dizaine de mètres de profondeur. L'eau, qui en est de la plus transparente limpidité, y laisse apercevoir beaucoup de beaux poissons, et les bords sont embellis d'une multitude de plantes amies des eaux. Cette source alimente l'affluent de la rive droite du petit fleuve Anapo qui se jette à la mer. L'eau de cet affluent coule dans un lit étroit, sinueux et paisible ; sur ses bords poussent en abondance de beaux papyrus. Cette source s'appelait Cyane dans les siècles passés. Cyane était le nopi d'une des nymphes
compagnes de la fille de Cérès (i) ; elle s'opposa vainement à Plulon, le ravisseur de Proserpine. Le dieu la changea en fontaine^ et Ovide et Claudien ont consacré de jolis vers à cette métamorphose.
D*où viennent les papyrus de la fontaine de Cyane? L'histoire est muette à ce sujet; mais on ne peut douter qu'ils ne soient originaires d'Egypte. Quant à l'époque de l'introduction en Sicile, il y a longtemps qu'on la place sous les règnes de Ptolémée Philadelphe et de Hiéron II. Cette présomption est très vraisemblable.
En effet, jamais les relations entre l'Egypte et la Sicile ne furent plus fréquentes et plus amicales que sous ces deux rois. Les dix-neuf dernières années du règne de Philadelphe coïncident avec les dix-neuf premières de celui de Hiéron. Vous vous rappelez la quinzième idylle de Théocrite, consacrée à l'éloge de Ptolémée. Le poète y loue surtout la générosité du prince qui répand ses dons sur les rois, sur les cités, sur ses amis. C'est dans ces vers qu'il prétend que le roi d'Egypte compte dans ses Etats 33,333 villes ! Sans admettre ce compliment hyperbolique, on peut conclure des louanges du poète que la Sicile et l'Egypte entretenaient les rapports les plus bienveillants.
Un autre fait vient à l'appui de cette assertion. On peut lire dans Athénée, livre V, la description d'un énorme navire construit par l'ordre de Hiéron. Archimède prit part à cette merveille de la navigation. Un poète d'Athènes comparait ce vaisseau gigantesque au mont Etna, ou à l'une des Cyclades. Telle était sa grandeur que la Sicile n'offrait pas de port capable de le recevoir. Alors Hiéron prit le parti d'en faire don à Ptolémée. Comme la disette régnait alors en Egypte, il le fit charger d'une immense provision de bled, et le roi et les sujets eurent ainsi part à la munificence de Hiéron.
Peut-on douter que Ptolémée n'ait mérité ce don vraiment
(i) Claudien dit d'elle : Cyane totum super eminet agmen. Cyane, par sa taille, domine tout le cortège.
digne des deux rois soit par quelque présent déjà fait à Hiéron, soit en reconnaissance de quelque faveur qu'il avait reçue du monarque d'Egypte? Sans doute quelques curieux produits du Nil, le papyrus entre autres, furent offerts à Hiéron. Telle est probablement l'origine du cyperus papyrus qui croît encore sur les rives de la fontaine de Cyane et de celui que je cultive de mes propres mains, afin de vous en parler plus sciemment.
Il est une autre ville de Sicile où Ton a cultivé cette plante intéressante. Dès le vi' siècle, Grégoire le Grand, dans une de ses lettres où il mentionne certaines fermes, massœ, des environs de Palerme, nomme l'une d'entre elles massa papyrieiîsis f c'est-à-dire la ferme où il y a une papyraie. Un historien du xii° siècle, Hugo Falcandus, appelle trans papyretum un quartier de Palerme. Cette papyraie existait encore au xvi® siècle, du temps de l'historien sicilien Fazelli, et s'appelait Papera, En 1792, le comte Stolberg visitait le grand jardin botanique planté depuis peu d'années sur le côté oriental de Palerme. Il y fit la connaissance du papyrus.
C'est à Syracuse que le chevalier de Malte Landolina Nava fit les premiers essais de fabrication du papier de papyrus. Son fils a rendu compte au savant égyptologue Rosellini de la découverte de son père. Vous trouverez les renseignements à ce sujet dans l'ouvrage de Rosellini intitulé : / Monumenti delV Egitto e délia Nubia, Voici la traduction fidèle de ce compte rendu :
« Voici de quelle manière s'est refaite la découverte du » papyrus. Mon père était allé pour se distraire auprès de » la rivière Anapo. Arrivé à la bifurcation que l'on appelle » vulgairement les deux bras, où, suivant la mythologie, » s'arrêta Proserpine, les bras étendus, tandis que Pluton la » poursuivait, il s'engagea dans le bras long et sinueux de la » Cyane. Là. sur toute la rivière d'un bord à l'autre, s'élèvent » au milieu des eaux quantité de papyrus. Leur grosse racine » (sic) est attachée à la rive et s'allonge et flotte dans l'eau.
» lançant en dessous des radicelles longues et filamenteuses, et » offrant en dessus des nœuds d'où s'élèvent de hauts et forts » papyrus, en forme d'épée. Dans la ville, on les nomme » pilucche (perruques), à cause du panache à minces filaments » qui les termine. Mon père demanda à un batelier de lui » cueillir quelques-unes de ces pilucche pour amuser ses » en&nts. Le batelier répondit qu'on les appelait pappere, ce » qui lui rappela l'idée de papyrus. De retour à la maison, il » consulta Pline, trouva la plante conforme à la description, » et dès lors se mit à en faire des essais. Après maints % travaux, il eut le suprême plaisir d'en fabriquer du papier » à la manière égyptienne, en se servant des renseignements » rares et obscurs que lui fournissait Pline. Quand ensuite le » bruit s'en fut répandu, des envieux, qui voulaient diminuer » le mérite de la découverte j dirent que mon père en avait » été instruit par des voyageurs venus d'Egypte. Cela n'était » pas possible, parce qu'aujourd'hui en Egypte on ne fabrique » plus de papier de papyrus ; ces voyageurs auraient pu tout » au plus l'informer qu'ils avaient vu cette plante dans le » Nil, ce que mon père désirait savoir. Quant à la manière » d'en faire du papier, il ne pouvait l'apprendre que de » Pline et des autres auteurs anciens, mais aucunement des » voyageurs. D'autres personnes aussi, en s'entre tenant des » divers papyrus exotiques, lui donnèrent les dessins de ceux » qu'elles avaient vus à Madagascar, en Syrie, en Calabre » et dans d'autres lieux ; sans avoir la même figure, ils » appartenaient tous à la classe des cyperacées. »
Le chevalier Landolina Nava a-t-il des droits bien réels au titre de scopritore, c'est-à-dire découvreur, que lui décerne son fils 1 Cela semble fort douteux à
Votre Ami.