TRENTE-QUATRIÈME LETTRE
LE PAPYRUS
Mon cher Ami,
Les auteurs grecs, les premiers qui aient parlé de la plante qui nous occupe, la désignent par les noms de papyros et de byblos. Ces noms, qui ont fourni à tant de langues ceux de papier, de bible et de bibliothèque, réclament de nous quelques recherches quant à leur origine et leur signification précise.
Dans Ténorine glossaire du ix® siècle, compilation de Salomon ou de Ison, je lis dans le supplément : Papirum dictum quod igrU sit aptum.
Dans le xi® siècle, Papias, compilateur d'un autre glossaire, dérive le mot papyrus du mot grec rrûp, parce que de la moelle de la plante on faisait des mèches.
Au XIII® siècle, le Catholicon donnait Tétymologie du même mot en ces termes : Papyrus quasi par ans pir, id est ignem, eo quod cereis et lampadibus ponitur ad ardendum. Papyrus vient de parans pir, préparateur du feu, parce qu'il procure la flamme des cierges et des lampes.
De plus, il fait remarquer que papyrus est du genre féminin
quand il désigne la plante, et du masculin quand il signifie char ta bombicina, papier de coton.
Inutile de signaler Tabsurdité de ces étymologies. Cependant, la première, la plus ancienne, nous révèle un emploi du papyrus au ix® siècle : c'est qu'on s'en servait pour allumer le feu : igni est aptum. De cette aptitude au feu, on peut conclure que papirum, il y a mille ans, servait plutôt à désigner de vieux manuscrits que la plante elle-même. Que de trésors de l'antiquité doit nous faire regretter ce funeste emploi du papyrus !
L'ignorance, inconsciente de soi-même, ne pouvait pas trouver l'étymologie que nous cherchons, et ce n'est pas dans les langues grecque et latine qu'on devait la trouver. Il est évident que la plante et son nom viennent des mêmes parages; il fiaiut donc demander cette étymologie à la langue copte, langue que parlaient les pharaons des siècles les plus reculés et que parlait encore à la fin du xvii° siècle un copte octogénaire avec qui elle s'éteignit, pour devenir une langue morte ; mais ne la plaignons pas ; les langues mortes, disait Villemain, sont les seules langues immortelles.
Voici donc, à mon avis, l'origine du mot papyrus :
11 A (Pa), dans la langue copte, n'a pas de correspondant qui le traduise dans les langues modernes. Au lieu d'une pénible définition grammaticale, je vous offrirai quelques locutions dans lesquelles vous verrez clairement la valeur de ce mot.
1° ll^HCG (Païsé) est un nom d'homme et fut celui même d'un certain abbé. Il signifie littéralement : celui d'Isis, l'homme d'Isis, le serviteur d'Isis.
2** 11 ATïO^G (Papohé) se compose de trois mots : Pa, Pi^ Ohé. Le second signifie le, et le troisième maison, qui est ici du masculin. Ainsi, le mot entier signifie l'homme de la maison, l'intendant.
3° IlAnnOVTG (Papnouté) est aussi un nom d'homme; il se compose de 11 A, de TÏG (pé), qui signifie le, et de
MOVTG (Nouté), Dieu. Il se traduit donc par Thomme, le serviteur du Dieu. Ce fut le nom d*un évêque de la Thébaïde.
Je ne dois pas multiplier ces exemples, et j'arrive à Tétymologie de Papyrus. Je décompose ce mot ainsi : Pa, Pi, et Eri. Vous connaissez les deux premiers mots; le troisième signifie aliment, nourriture ; les trois ensemble désignent donc celui qui est préposé à la nourriture, le nourricier.
Pouvait-on choisir un nom qui convînt davantage au papyrus ? Vous vous rappelez les paroles de Théophraste : « Tout le monde en Egypte mange le papyrus cru, bouilli » ou grillé. »
Voici la traduction d'un passage d'HorapoUon sur les hiéroglyphes : « Pour représenter leur antique origine, les » Egyptiens peignent un faisceau de papyrus. Ils montrent » par ce symbole quelle était leur première nourriture. » Assurément, trouver quels furent les premiers aliments ou » la première origine n'est pas chose facile. »
Enfin Eschyle, dans la tragédie des Suppliantes, fait dire à Danaûs, qui représente les Grecs comme plus braves que les Egyptiens : « A se nourrir de papyrus, on ne devient pas plus » fort qu'à se nourrir d'épis. » A ce sujet, le scholiaste fait remarquer que les Egyptiens étaient papyrophages.
Il résulte de tous ces passages que, dès la plus haute antiquité, le papyrus servait d'aliment sur les rives du Nil, et qu'il n'y a rien d'improbable dans l'étymologie que je vous propose. Ce nom de nourricier rappelait aux Egyptiens, fidèles observateurs des traditions antiques, quel était le principal aliment de leurs aïeux, et servait en même temps à exprimer leur reconnaissance pour une plante à laquelle ils en devaient une si grande. Que dans des siècles reculés le papyrus ait servi d'aliment, vous n'en pouvez plus douter. Cependant, je vous citerai à l'appui un fait analogue des temps modernes. En Cochinchine, aucun comestible n'engraisse mieux et plus promptement les hommes et les bêtes que la
canne à sucre mangée en vert. Voyez Voyage d'un Philosophe, par Pierre Poivre.
Cherchons maintenant Porigine du mot biblos ou byblos. Le savant orientaliste Silvestre de Sacy, dans une note communiquée à Dureau de la Malle, exprimait Popinion que papyros et biblos sont un seul et même mot, à cause de la permutation du / en b et de IV en /. Je partage cette opinion et je vais vous dire pourquoi, puisque, malheureusement, de Sacy s'est borné à une simple assertion.
Remarquons d*abord que la forme papeiros ou papyros est plus ancienne que biblos. En effet, si mon étymologie de papyros est vraie, il faut reconnaître qu^un mot doué d*une signification précise a dû en précéder un dans lequel cette signification s'est efiacée. De plus, je lis dans Phrynichus, grammairien grec du \t siècle, ce que je traduis ainsi : « On » pourrait conjecturer que papeyros est un mot égyptien, » tant il est répandu en Egypte, mais nous appellerons le » papyrus biblos. » Ainsi, papeiros étant le nom vulgaire de la plante doit en être aussi le plus ancien.
Quant à la forme biblos, je vous ferai remarquer que la langue copte a trois dialectes : celui de Thèbes, celui de Memphis et celui de Baschmour. Les Baschmourites, peuplade stupide et grossière de la basse Egypte, habitant un pays couvert de vastes marais, parlaient un langage digne de la vie de pillards et de voleurs qu'ils menaient. Ils remplaçaient, par exemple, IV des deux autres dialectes par un /. Ainsi, au lieu de êrp, vin, ils prononçaient êlp; au lieu de rô, visage, là; au lieu de rat, pied, lei; au lieu de éré, tu es, élé; au lieu de rompi, année, lampi; au lieu de rômi, homme, lômi; au lieu de chééré, fille, chééJi^ Du reste, rien de plus fréquent dans les dialectes du copte que la substitution de 3 à/.
Voici deux exemples des lettres/ onph et r remplacés par b et l dans un même mot : i® Pourané, le nom d'un village, est devenu Buliena ; 2® phirôouch, calculer, est devenu bilaouch dans le dialecte de Baschmour. C'est ainsi que
papeiros est devenu biblos. Il est à remarquer que la langue espagnole, elle aussi, remplace r par /, précisément dans le Yoatpapel, papier.
La tendance à placer l'une à la place de l'autre les consonnes l et r &s manifeste aussi dans les signes de l'écriture démotique. J^ consiste en un trait oblique / auquel on en ajoute un plus petit pour avoir / -/.
De tous ces faits que ma patience a rapprochés, ne doit-il pas résulter que papeiros et biblos ne sont qu'un même mot prononcé différemment 7
Avant de quitter ce sujet, je vous ferai remarquer que la forme biblos est la plus fréquente chez les auteurs grecs, surtout dans Hérodote. Ce dissyllabe rapide entrait plus aisément dans le tissu du discours et dans la formation des mots composés tels que bibliothèque, bibliographe, bibliophile et maints autres.
Biblos au lieu de byblos, papeiros au lieu de papyros, sont les formes attiques que préfère le puriste Phrynichus que je cite plus haut. Ces formes sont aussi celles qu'ont adoptées les langues modernes qui écrivent sans y les noms de la bible et du papier.
Votre Ami.