‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 51 sur 83 · TRENTE-CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTE-CINQUIÈME LETTRE

LE PAPYRUS

Mon cher Ami,

Je vous ai signalé dans la lettre précédente Remploi incontestable du papyrus pour l'écriture dans des siècles reculés. Dans celle-ci, je traduirai, j'interpréterai et je discuterai un passage célèbre des lois de Platon, livre deuxième, d'après lequel il existait déjà, 10,000 ans avant ce philosophe, c'està-dire il y a aujourd'hui au moins 12,230 ans, des papyrus couverts d'écriture et de dessins. Paradoxe incroyable! me direz-vous, sans doute. Soit ! mais combien de fois la vérité qui vient de naître ne s'est-elle pas montrée ainsi enveloppée des langes éblouissants du paradoxe! Puis vient le temps qui la dépouille de ces langes, et la vérité nue se fait enfin reconnaître à tous les yeux.

Avant de repousser sans examen ce hardi paradoxe, n'oubliez pas qu'il nous vient du plus grand génie de l'antiquité, de ce Platon dont Gœthe a pu dire (i) : « On

(i) Geschichte der FarbenUhre, Zweite Abtheilung, page 504, tome V, édition Têtot.

» croirait que Platon est un habitant des deux, et qu'il en est » descendu pour venir passer quelque temps sur la terre. » De plus, quand il s'agit de l'antique Egypte, Platon est une autorité imposante et respectable. Ainsi que beaucoup de Grecs illustres, il est allé s'instruire dans ce pays, ce brillant foyer d'où rayonnait alors la lumière des arts et des sciences sur toutes les nations civilisées. Du temps de Strabon, un demi-siècle avant notre ère, on montrait encore à Héliopolis la demeure de Platon, qui s'était fait le disciple des prêtres d'Egypte et qui passa treize ans, dit Strabon, dans leur savante compagnie. Enfin, Platon fut un des plus habiles géomètres de son siècle et donna une ingénieuse solution du problème de la duplication du cube. Avec tant de titres à notre admiration, il a sans doute quelques droits à notre confiance.

Voici ma traduction du passage :

« Ecoutez et admirez. Il paraît que depuis longtemps déjà » on a reconnu en Egypte le principe que nous établissons » aujourd'hui, qu'il faut exercer habituellement tous les » jeunes citoyens à la beauté des attitudes dans les danses » et à la beauté des chants dans les chœurs. Dans ce but, le » législateur, après avoir prescrit ces chants et ces danses, en » a exposé les modèles dans les temples ; ces modèles étaient » imposés aux peintres et aux artistes qui reproduisent les » attitudes et autres figures semblables, et ils ne devaient rien » innover, rien inventer, mais s'en tenir à l'art des ancêtres. » De nos jours, cette loi est encore en vigueur pour la » peinture et pour toutes les parties de la musique. Si » même vous examinez les monuments avec attention, vous » trouverez qu'en Egypte des dessins, des peintures d'il y a » dix mille ans, notez que je dis bien dix mille ans, comparés » à ceux d'aujourd'hui, ne sont ni plus beaux ni plus laids, » mais exécutés avec un art identique. . . Il faut sans doute, ♦ pour pouvoir prescrire des chants en harmonie avec la » beauté morale, être un dieu ou une personne divine ; aussi » les Egyptiens disent-ils que ces chants qu'ils ont conservés

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