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» pendant tant de siècles sont Tœuvre poétique de la déesse » Isis. »
Grou traduit par les mots peinture et sculpture ce que je traduis par dessins et peintures ; il en est de même de Cousin. L*abbé Barthélemi (i) et Winkelmann (2) voient aussi des sculptures et des statues où je vois des peintures. Sur la foi d*autorités si respectables, on a souvent répété que du temps de Platon les Egyptiens conservaient encore des statues et des sculptures vieilles de cent siècles. Je dois donc vous alléguer les raisons qui me font croire que c'est une erreur, et qu'au lieu de sculptures il s'agit ici de papyrus couverts d'écritures et de peintures ou plutôt d'enluminures. Afin de vous préparer à leur faire un accueil favorable, rappelez- vous d'abord quelles idées les Grecs attachaient aux mots danse et chant. « L'homme, dès son enfance, dit Platon, aime à se mouvoir, » à sauter, à bondir ; il aime aussi à crier, à faire usage de sa » voix ; de plus, il a reçu des dieux le sentiment de la mesure » et de la mélodie. » L'éducation s'empara de ces instincts, les cultiva et les dirigea vers un but moral et religieux. La danse et le chant ne durent exprimer l'une par les attitudes et les mouvements, l'autre par la mélodie, que les sentiments d'une âme vertueuse. « Les poètes, dans les temps anciens, nous » dit Athénée, ne chargeaient d'exécuter les danses dans » les chœurs que des personnes de condition libre, Les » mouvements s'accordaient avec les paroles et s'exécutaient » avec grâce et noblesse. Si on reproduisait lès gestes et les » attitudes prescrits, sans observer la mesure, si on ne faisait » pas de sa voix l'écho, pour ainsi dire, des pas de la danse, » on recevait des spectateurs un mauvais accueil, mais » l'habile danseur attirait des regards sympathiques. » Dans ces temps heureux, la beauté du chant, la beauté de la danse
n'étaient que le reflet de la beauté de l'âme. A cette époque de la civilisation naissante, tel était le caractère des chœurs
(i) Voyage d'Anacharsis, chapitre XXXVII.
(2) T. I''', p. 94, Paris, an II.
de danse que Platon, dans VEpinomis, a pu faire le rapprochement que voici : « Les astres offrent le plus beau » spectacle; la beauté de leurs marches, la magnificence » de leurs évolutions surpassent tous nos chœurs les plus » majestueux. » Lucien fait une description pittoresque des chœurs antiques : « Voyez, dit-il, ce groupe de jeunes » Spartiates ; au milieu est assis un musicien jouant de la » flûte et frappant la terre du pied. Ils s^avancent sur des » rangs difi*érents les uns à la suite des autres, en prenant des » attitudes variées et en marchant toujours en mesure. Tantôt » c*est une scène guerrière qu'ils représentent, tantôt une » simple danse. »
On voit par ces passages que les jeunes Grecs recevaient les leçons de Péducation dans les exercices du chœur, c'est-à-dire la danse et le chant. La sagesse antique avait habilement associé aux préceptes de la morale donnés par le poète les plaisirs toujours aimés de la musique et de la danse. Aussi, Platon exhorte-t-il souvent les Grecs à conserver religieusement la musique de leurs aïeux. « Si vous la » changez jamais, leur dit-il, c*en est fait de vos mœurs. » Il cite à propos Pexemple des Egyptiens, restés fidèles depuis dix mille ans à la poésie, à la musique, à la' ^anse de leurs aïeux.
Voici maintenant mes observations sur ma traduction du passage du second livre des Lois : les monuments de cent siècles qu'invoque Platon sont désignés par lui par les mots ytypoLniAéitoL et TÉTUTTwpsva. Quant au premier, il signifie incontestablement écrits ou dessinés, et souvent Pun et Tautre, quand il s'agit de papyrus. En effet, les rouleaux funéraires qu'on a trouvés sur les innombrables momies des hypogées offrent toujours des tableaux accompagriant l'écriture et nous révèlent que le même artiste était à la fois calligraphe et dessinateur. Le mot employé par Platon est donc ici le mot propre.
Quant à «TVTrwfxiva qu'on a traduit par sculptés ou plutôt
sculptures, Platon lui-même va nous apprendre qu*il n*a pas cette signification. Dans son dialogue, intitulé le Sophiste, un des interlocuteurs demande à Pautre ce que c'est qu'un simulacre, «?Joj>ov, — « Un simulacre, répond l'autre, c'est » l'image que l'on voit dans l'eau ou dans un miroir ; ce sont » aussi les choses ytyçayiiivoL xac ri TVTroijuisva • . .» N'est -il pas ici de toute évidence que Platon, qui vient de citer comme simulacres les images réfléchies par l'eau et par les miroirs, ne pouvait pas ajouter à ces exemples si bien choisis ceux empruntés à l'art du sculpteur et du statuaire ? Cousin lui-même qui avait traduit le mot nrynatiiiva des Lots par sculptures le traduit ici par moulures, expression vague, indécise, par laquelle il réfute sa première traduction du même mot.
Dans le Timée, en parlant des existences éphémères de ce monde, Platon les appelle « des copies des êtres éternels, « façonnées, TUTrwOivra, » d'après eux.
Si ce mot grec signifiait sculptures, il n'aurait assurément pas été ici à sa place.
Dans les citations que je viens d'emprunter au Sophiste et au Tipiée, loin d'exprimer l'idée d'un corps sculpté, le verbe en question ne rappelle que celle d'une imitation vaine et trompeuse, d'une simple image.
Un estimable historien grec du second siècle de notre ère, Dion Cassius, dans une harangue funèbre qu'il suppose prononcée par Tibère en l'honneur d'Auguste, le fait s'exprimer en ces termes, au sujet des guerres étrangères : « Je ne veux pas parler de ces guerres ; en effet, que » d'occasions vous avez eues, soit de les lire dans les livres, » soit de les voir dans les tableaux ! » C'est le mot reruTroj/Acva que. je traduis par tableaux, car je ne crois pas possible de représenter des batailles à l'aide de statues.
Ainsi, deux passages de Platon lui-même et un de Dion, écrit en prose, nous autorisent à voir des peintures là où on avait vu jusqu'à présent des statues ou des sculptures. Il en
est de même des poètes. Je lis dans Panthologie palatine au sujet d'un tableau : « Tu vois Médée ; Timomaque a peint ce
» tableau, rvTruo'oe^svou. »
Je lis encore dans l'anthologie palatine, au sujet de la célèbre Vénus anadyomène : « C'est Apelle qui Ta vue et qui » Pa représentée, sTÛTrw^e. » Il est évident que ce mot dans ces deux cas s'applique à une peinture; mais on peut l'employer aussi pour une sculpture, car il signifie réellement représenter à l'aide du pinceau ou du ciseau, ou autrement.
Aratus, par exemple, décrivant la constellation du Taureau, pour nous dire que des étoiles offrent une image de sa tête armée de cornes, emploie le mot tuttow^iv. Un poète de l'anthologie, Parménion, nous dit que Polyclète a dû voir Junon de ses propres yeux, avant de sculpter sa statue,
La conséquence générale à tirer de toutes ces citations, c'est que si Platon avait voulu exprimer l'idée de sculpture, il n'aurait pas choisi le verbe TUTtôw. Dans le dialogue du Sophiste, Platon parlant d'artistes qui font de grands tableaux ou de grandes statues désigne le travail du statuaire par le verbe TrXào-dw. C'est le même verbe qu'emploie Isocrate pour exprimer cette pensée : « Il serait impossible de se donner » quelque ressemblance avec un portrait ou une statue, » 7re7r>«ff/*svoej. » Hérodote, parlant de peintres et de statuaires, dit des premiers : ypûfwai ; des derniers : y\<tyoy<n. La langue de Platon ne devait pas différer de celle d'Hérodote, qui mourut quand Platon avait vingt-six ans.
Ainsi, dans notre passage des Lois il n'est nullement question de sculptures cent fois séculaires. Platon n'y peut donc parler que de peintures. J'achèverai de faire disparaître ces prétendues sculptures à la lumière d'autres considérations.
Est-il vraisemblable qu'au premier âge de la civilisation sur la terre, en Egypte du moins, l'art de sculpter la pierre ou le marbre ait été déjà inventé ? Etait-il possible surtout de représenter ainsi toutes les attitudes prescrites -dans les
chœurs? N'était-il donc pas plus simple et plus facile de les dessiner, de les peindre ou plutôt enluminer sur le papyrus?
Si du temps de Platon on pouvait constater l'identité des mélodies inventées dix mille ans auparavant par la déesse Isis, comment la tradition s'en était-elle conservée? Les traditions peuvent nous instruire, si nous savons isoler la lumière de leur flambeau des trompeuses lueurs dont les siècles ne manquent jamais de les envelopper. Voyez les langues I ne sont-elles pas les plus anciennes traditions ? mais que de mots, que d'expressions elles ont abandonnés pour les remplacer par d'autres! Si saint Bernard, si ViUehardouin nous adressaient la parole, combien peu d'entre nous sauraient les comprendre? Si donc les langues vivantes, ces traditions qui ne subissent aucune solution de continuité, changent cependant de physionomie au point de devenir méconnaissables au bout de quelques siècles, que deviendraient après des milliers d'années de simples mélodies, des airs fugitifs, transmis par d'innombrables voix différentes à de non moins innombrables et non moins différentes oreilles ? L'air et les paroles auraient subi trop de changement pour qu'il fût possible d'en constater l'identité : « Pour se conserver » intacts, dit Fétis (i), les types musicaux devaient être » notés : cela est de toute évidence. » Sculpter sur la pierre ou le marbre des chants, sans doute assez nombreux^ accompagnés de notes musicales, et destinés à l'usage de chœurs en très grand nombre, puisqu'ils se composaient de tous les jeunes citoyens, eût été impraticable dans ces temps primitifs. On n'a donc pu que les écrire, que les noter sur papyrus. Platon me semble même faire allusion à de frêles papyrus, quand il se sert du mot ae^uff/iAsva, préservées, conservées avec soin, en parlant de ces mélodies de la déesse Isis que l'on chantait encore dix mille ans après leur
(i) Histoire Générale de la Musique, \, 298.
composition. On ne conserve avec soin, on ne sauve que des objets périssables ; le marbre et le granit se conservent d'eux-mêmes.
Si Ton doutait d'une notation musicale dans l'antiquité, je citerais un passage de Boèce (i), dont voici ma traduction : « Les anciens musiciens, pour remédier aux lenteurs de » l'écriture et n'avoir pas toujours à écrire des noms tout » entiers, inventèrent certaines petites notes pour désigner » les noms des cordes et les partagèrent en genres et en » modes. Il est un autre avantage qu'ils tiraient de cette » écriture abrégée : quand le musicien voulait noter quelque » mélodie sur un passage d'une composition rythmique, il » n'avait qu'à écrire ces petites notes musicales. Par cette » merveilleuse invention, non seulement les paroles du poète » écrites en toutes lettres, mais encore la mélodie elle-même » ainsi notée, resteraient dans la mémoire et parviendraient » même jusqu'à la postérité. »
Une dernière considération imprimera, je Tespère, le sceau de la certitude à mon interprétation des mots ytypuiiiAîvu et TiTvjrwf*iva. Si" VOUS lisez avec attention le texte de notre passage du second livre des LotSj vous y reconnaîtrez assurément qu'en écrivant ces deux mots, Platon pensait non-seulement aux attitudes prescrites aux danseurs, mais aussi aux airs notés des cantiques d'Isis. Le premier de ces mots désignait les chants écrits et leur notation musicale, le second les attitudes prescrites aux danseurs. Ces deux espèces d'enseignements, l'un chorégraphique, l'autre musical, s'adressant au même individu et devant s'acfquérir en même temps, les modèles prescrits par le législateur devaient aussi être réunis et présentés ensemble au jeune Egyptien qui les étudierait. Il trouvait donc sur le même papyrus les paroles et Tair qu'il avait à chanter et les attitudes qu'il aurait à prendre en les chantant.
(i) Dt Musica, lib. IV, cap. m, édition de Venise, mars 149T.
Il résulte donc de Tétude attentive du texte de Platon qu*il y parle de papyrus et non de sculptures et de statues.
Disons maintenant quelques mots des dix mille ans d'antiquité assignés à ces mêmes papyrus. Que de fois avons-nous lu, que de fois avons-nous entendu dire à nos maîtres que le monde a été créé 4004 ans avant Père chrétienne ? C^était une tradition , il est vrai , qu'on n'acceptait guère que sous bénéfice d*inventaire Aujourd'hui la géologie, l'archéologie, la critique Pont rendue inadmissible. L'histoire soufire de se sentir ainsi logée dans l'étroit espace de quatre mille ans, et s'efforce d'envahir des siècles qui lui appartiennent et qu'on a trop longtemps consacrés au néant.
En faveur d'une haute antiquité, en Egypte du moins, j'invoquerai surtout l'autorité de Platon lui-même. Vous savez que dans le Timée il rapporte un entretien de son ancêtre, Solon, le plus sage des sept sages de la Grèce, avec un vieux prêtre de Sais dans le Delta. La sanction du. législateur d'Athènes donne aux assertions de Platon une importance et une valeur incontestables. Je vais donc vous en citer plusieurs qui ne permettent pas de douter qu'en Egypte, dès les siècles les plus reculés, des historiographes, des annalistes, enregistraient tous les faits importants parvenus à leur connaissance.
Le vieux prêtre de Sais dit d'abord à Solon : « Les » monuments (écrits) conservés dans notre pays sont d'une » très haute antiquité. » a6>Ço/Aev3t Trcdacorxra.
Puis : « Tous les événements accomplis dans votre pays, » dans le nôtre ou ailleurs, dont la renommée nous a informés, » qu'ils soient remarquables par leur beauté, leur grandeur » ou par toute autre circonstance, ont été primitivement » consignés ici par écrit dans nos temples où on les conserve » toujours. » ffîffw^pîva.
Ensuite : « Dans nos livres sacrés est inscrite une date de » huit mille ans. »
Plus loin : « Une autre fois, nous lirons ensemble, à loisir.
» le récit exact et suivi de tous ces événements, tenant les » écrits eux-mêmes entre nos mains. »
Enlîn, le vieux prêtre de Sais dit à Selon : « Maints » grands exploits de votre cité ont été écrits ici et nous les » admirons ... ces écrits nous apprennent ...»
Solon et Platon invoquent trop souvent dans le Timée le témoignage des annales écrites, conservées dans les temples d'Egypte, pour que nous leur refusions notre entière croyance, quand elles mentionnent des événements qui remontent à huit et même à neuf mille années. Si les pères de l'Eglise ont pu citer Platon en faveur des sublimes enseignements du christianisme, nous pouvons assurément le citer à notre tour en faveur d'une chronologie dont les monuments écrits se conservaient avec tant de soin dans les archives égyptiennes.
Au reste, la haute antiquité de la civilisation égyptienne devient de plus en plus évidente, grâce aux travaux et aux découvertes des disciples de Champollion. L'un de ces savants, Lesueur (i), assigne aux rois d'Egypte des sept dynasties divines des dates comprises entre onze mille cinq cent quatre ans et dix mille cent soixante-dix -sept ans avant notre ère. Nous pouvons donc admettre le témoignage de Platon, quand il mentionne, au second livre des Lois, des papyrus de cent siècles. Faire remonter plus haut l'emploi du papyrus semble