‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 74 sur 83 · SIÈCLES XXV® A L® AVANT J.-C · texte numérisé non relu

SIÈCLES XXV® A L® AVANT J.-C

Je viens de vous signaler racharnement des Hyksôs, pendant plusieurs siècles, à détruire tout ce qu'ils purent des antiques produits de la civilisation en Egypte ; aussi je ne puis plus vous citer qu'un exemple douteux de l'existence du papyrus au l® siècle avant notre ère. Je l'emprunte au savant ouvrage de l'égyptologue Gliddon, Aneient Egypt, New- York, 1843 : « Il y a maintenant en Europe un papyrus portant la » date de Shoopho (Chéops), qui démontre l'antique emploi » du papyrus pour recevoir et conserver des documents » écrits. »

J'attribue ce papyrus au l® siècle, parce que l'auteur de la chronologie des rois d'Egypte, Lesueur, assigne à l'avènement de Chéops au trône des pharaons l'an 4675. Suivant VArtd^ vérifier les Dates, tome II, page 230, la date de cet avènement est l'an 1178, presque trente-huit siècles de différence! Le célèbre philologue allemand Boeckh avait aussi assigné avant Lesueur une date approchante au règne de Chéops.

Quant à l'authenticité d'un papyrus contemporain de ce roi, on peut invoquer, pour la rendre au moins très vraisemblable, une précieuse découverte que faisait en 1837 le colonel Wyse. Dans les fouilles qu'il faisait exécuter dans l'intérieur de la grande pyramide, on put lire, écrit au pinceau, sur quelques blocs de pierre servant à.la construction, le nom même de Souphis ou Chéops. Ce nom avait été tracé dans la carrière. Si, pendant la construction de cette masse indestructible, on connaissait l'art d'écrire, il fallait donc aussi posséder le papyrus sans lequel l'écriture, en Ejgypté, ne pouvait guère s'apprendre. La main qui avait tracé au pinceau sur la pierre le nom de Chéops s'était longtemps exercée auparavant à tracer des caractères hiéroglyphiques avec le roseau du Nil, le qèlem, sur le papyrus, cet autre don du même fleuve.

Fouiller dans les siècles antérieurs au l® avant notre ère, dans Pespoir d*y découvrir des papyrus, serait, sans aucun doute, perdre son temps et sa patience. Je me bornerai donc aux échantillons conservés dans nos musées dont je viens de vous entretenir.

J'ajouterai, pour vous démontrer plus complètement l'emploi du papyrus dans les siècles les plus éloignés de rhisioire d'Egypte, deux £êiits aussi convaincants que la présence des papyrus eux-mêmes.

En 1828, vers la fin d'octobre, Champollion découvrit à Béni-Hassan, dans l'Heptanomide, en explorant les hypogées, un tombeau orné de peintures d'une finesse et d'une beauté de dessin fort remarquables, dit-il dans sa sixième lettre. C'était le tombeau de Névôtph, administrateur en chef des terres de THeptanomide. Un scribe royal amène devant Névôtph des prisonniers étrangers, et remet entre les mains du magistrat une feuille de papyrus relatant les faits et le nombre des prisonniers. La date est l'an VI du règne de Tosortasen. Ainsi, cette scène représente un fait accompli environ vingt-trois siècles avant l'ère chrétienne, vers le temps de l'arrivée du patriarche Jacob en Egypte.

Voici l'autre fait : un des membres de l'Institut d'Egypte, l'ingénieur en chef Saint-Genis, découvrit dans le voisinage des ruines d'Ilithyia plusieurs grottes ou hypogées, deux entre autres que les Arabes nomment la grotte du Sultan et la grotte du Vizir. Dans la première, la plus grande, il admira un grand nombre de tableaux de la vie civile des anciens Egyptiens. Il y remarqua surtout tous les détails de la vie des champs, entre autres le battage ou le dépiquage du grain sous les pieds des bœufs, et l'enregistrement des récoltes. On peut étudier la représentation gravée de ces deux scènes dans la planche 68 du premier volume des Antiquités, description de V Egypte, On y voit cinq bœufs, qu'un homme armé d'un fouet force à fouler les épis réunis sous leurs pieds. Immédiatement au-dessus de cette scène, sont huit colonnes

d'hiéroglyphes. Champollion, qui a aussi visité ces hypogées,

a reconnu que ces caractères, presque tous phonétiques,

constituent la chanson que le conducteur des bœufs est censé

chanter pour les exciter au travail. En voici le sens un peu

paraphrasé :

Foulez, mes bœufe, foulez sans cesse, Foulez la gerbe avec entrain.

Travaillons tous ; le travail laisse A vous la paille, à nous le grain.

Ces paroles, écrites en hiéroglyphes presque tous phonétiques, supposaient des lecteurs capables de les entendre ; on ne sait guère lire sans savoir écrire ; on peut donc conclure que les Egyptiens qui lisaient cette chanson du bouvier avaient usé du papyrus avant d'être à même de la déchiffrer.

Vous n'entrevoyez ici le papyrus qu'à travers mes conjectures ; la même grotte du Sultan va vous le faire toucher au doigt et à l'œil. Costaz, de l'Institut d'Egypte, s'exprime ainsi en décrivant le tableau de la récolte, voisin de celui que je viens de citer :

« Au-dessus du tas de blé est un homme accroupi ; il tient » à la main un style avec lequel il écrit sur un livre : sa » position ne diffère pas de celle que les habitants actuels » de l'Egypte prennent pour écrire ; il enregistre les mesures » de blé qui sont emmagasinées. »

L'hypogée auquel j'emprunte ces deux exemples de l'emploi du papyrus est celui d'un grand-prêtre de la déesse Ilithyia, et porte la date du règne de Rhamsès-Méiamoun.

Costaz semble dire que le personnage est accroupi sur le tas de blé; telle est en effet l'apparence; mais, en réalité, il est tout à fait contraire aux lois de la pesanteur qu'un homme puisse se tenir en équilibre sur le sommet d'Un monceau de blé. Le dessinateur a plutôt violé les lois de la perspective que celles de l'équilibre; les Egyptiens • ignoraient les lois du dessin qui servent à représenter les objets dans des lointains différents.

Je pourrais mentionner plusieurs autres peintures dans lesquelles l'emploi du papyrus, pour recevoir et conserver récriture, est rendu manifeste pour des siècles reculés ; mais je craindrais de vouloir trop prouver ce qui est évident. Il est probable que cet emploi est aussi ancien que Tinvention même du dessin et de l'écriture, et que Thomme de génie qui inventa Fart d'écrire, voulant le communiquer à ses disciples, leur enseigna aussi à extraire du papyrus, si abondant sur les bords du Nil, les lames qui, appliquées en croix Tune sur l'autre, devaient recevoir les signes ingénieux tracés à l'aide du mince roseau ou qélem, autre don du même fleuve.

Ensevelis dans les tombeaux des Thèbes et de Memphis, enfouis sous les épaisses couches de cendre et de lave vomies par le Vésuve, les rouleaux de papyrus ont pu se conserver en Egypte et à Herculanum pendant de longs siècles ; mais exhumés par notre curiosité depuis moins de cent ans, ils n'ofirent déjà plus guère à nos yeux que de tristes amas de lambeaux déchirés qu'on ne déchiffre qu'à peine, et qui, exposés dans nos musées aux continuelles alternatives de sécheresse et d'humidité, de lumière active et de froide obscurité, se trouveront au bout de quelques siècles convertis en poussière impalpable. Cette longue lettre trouvera son excuse dans mon désir d'éveiller votre curiosité au sujet de ces papyrus fatalement condamnés à disparaître ; c'est ainsi qu'on invite les amis d'un mourant à s'empresser de venir lui rendre la visite d'éternel adieu.

Votre Ami.

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