‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 75 sur 83 · TRENTE-HUITIEME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTE-HUITIEME LETTRE

ORIGINE ET PROPAGATION DU PAPIER

Mon cher Ami,

Après vous avoir assez longtemps entretenu du papyrus, je vous adresserai quelques lettres au sujet du papier. Fixons d'abord la signification qu*il faut attacher à ce mot papier. Cette définition est d'autant plus importante que je pourrais vous énumérer presque une centaine de substances employées ou proposées pour la fabrication du papier. Les trois règnes de la nature ont fourni chacun leur contingent. Sans parler du règne végétal, qui a fourni le plus grand nombre de substances à rindustrie du papier, le règne minéral nous offre Pasbeste, dont on a fait un papier incombustible ; le naturaliste allemand Brueckmann a publié en 1727 une Lithologie, dont quatre exemplaires sont imprimés sur du papier d'asbeste. La tourbe, en Irlande, a servi à fabriquer un papier assez dignç de son humble origine. Un marbrier de Glasgow a obtenu un brevet, en 1856, pour transformer la pierre en papier.

Le règne animal a aussi payé son tribut aux fabriques de papier. La soie, le cuir, l'ivoire, les poissons, même les momies d'Egypte ont été convertis en papier. Celui provenant des poissons ne se distinguait que par une force et une ténacité plus considérables. Quant à celui de momies, voici, fidèlement traduites, les paroles qu'un ecclésiastique de PUnion adressait, en 1866, à son auditoire : « Pendant la dernière guerre (celle » de la sécession), un marchand de New- York, qui se trouvait » à Alexandrie d'Egypte, ayant besoin de fréter son vaisseau » pour le retour, inspiré en partie par la crainte des pirates, » s'avisa de le charger de momies tirées des célèbres catacombes » d'Egypte. En arrivant, il vendit son étrange cargaison à un » fabricant de papier du Connecticut. Celui-ci jeta la masse » entière, la toile d'embaumement, le bitume et les pauvres » restes de l'humanité dans la trémie, et les fit réduire en » poussière. Et, ajouta l'orateur, les mots que je vous lis en » ce nioment sont écrits sur du papier de cette provenance. »

Les substances, au nombre de presque une centaine, servant à la fabrication du papier ont toutes un caractère commun, lequel peut et doit suffire à la définition du papier. Ce caractère consiste en ce que tout papier est un feutre. Il ne s'agit pas ici de définir une feuille de papier ; le mot feuille est si clair qu'aucun autre ne saurait le remplacer ; c'est le mot papier seul que j'avais à définir. Rappellez-vous qu'un feutre n'est pas un tissu composé de fils parallèles appelés chaîne, entre-croisé d'autres fils parallèles appelés trame. Un feutre consiste en un amas de poils, de filaments, de fibres pressés, foulés, entrelacés, enchevêtrés, de manière à former une masse cohérente. Le chapeau de castor en est le meilleur exemple. La nature a précédé l'art dans l'élaboration des feutres,

« J'ai trouvé, dit Duhamel Dumonceau (i), aux bords de la » Méditerranée, certaines boules qui sont formées par une » plante marine que les flots de la mer ont décomposée en

(l) Art de la Draperie, p. 72.

» filaments, qu'ils ont ensuite réunis à force de les battre » sur le rivage. »

Le même savant cite encore ces boules de poils formées par un pareil entrelacement dans l'estomac de plusieurs animaux, boules que les naturalistes nomment Egagropiles. Ces boules proviennent de poils que détache l'animal en léchant sa fourrure et qu'il avale en mangeant.

L'antiquité connaissait le feutre ; Pline l'appelle Lana coacta. Il dit, livre VIII, 73 : « Il suffit de bien tasser la laine » sur elle-même pour en faire une étoffe.» Aristote, De Mundo, chapitre iv, l'appelle 7rt)î3|xa. « La grêle, dit-il, provient des » flocons de neige comprimés sur eux-mêmes. » Ce feutrage, qui les rend plus denses, leur imprime une chute plus rapide.

La nature ne s'est pas contentée d'enseigner le feutrage à l'industrie, elle est allée plus loin : elle-même a fabriqué du papier par le feutrage. Vers la fin du siècle dernier, un Anglais, G. A. Senger (i), remarqua, au commencement du printemps, que du fond d'un étang se détachaient d'innombrables petits flocons végétaux, lesquels, entrelacés les uns dans les autres, revêtaient la surface unie des eaux d'un mince tapis jaune verdâtre. Après quelque temps d'exposition aux rayons du soleil, ce tapis se transformait en une vaste feuille blanche, tenace, et semblable à du . papier à lettres. Cette mince couche enlevée, il s'en formait une seconde, puis une troisième et ainsi de suite.

Les Chinois auraient-ils observé cette formation naturelle du papier ? On serait tenté de le croire en lisant leur procédé pour obtenir une feuille aussi longue et aussi large que l'on désire. Voici ce procédé décrit par Jobard (2) : « Les Chinois » broient et divisent la bourre de soie, et jettent le débattu » dans un grand bac qu'ils exposent au soleil. La bourre, » spécifiquement plus légère que l'eau, monte insensiblement

(i) Voyez l'ouvrage de Matthias Koops, imprimé sur papier de paille et de bois.

(2) Rapport sur l'Exposition de 1839, t. I, p. 129.

» à la surface, et forme une pellicule à laquelle le soleil donne » assez promptement une consistance suffisante pour résister » à une légère traction ; un ouvrier, saisissant adroitement » une extrémité de cette espèce de crème entre deux petites » lattes, Tattire légèrement au dehors du bac, dont Peau est » maintenue au niveau de la paroi de sortie ; à mesure qu^il » tire cette feuille, d'autres molécules de soie montent à la » surface de la partie découverte et se soudent à l'autre » extrémité de la feuille, qui se continue jusqu'à ce que la » matière à papier contenue dans le bac soit épuisée. On étale » la feuille sur l'herbe pour faire sécher, en ayant soin de la » retourner. »

Non-seulement la nature et les Chinois ont appliqué le feutrage à la fabrication du papier, mais tous les nombreux procédés inventés pour subvenir à l'énorme consommation de cette indispensable marchandise se bornent à substituer -le feutrage d'une nouvelle substance à celui de beaucoup d'autres. Le chanvre, le lin, le coton, les chiffons, les copeaux, le son, la sciure, la mousse, la tourbe, la paille, la fougère, l'ortie, le houblon, le sparte ou alfa sont loin d'épuiser la liste des végétaux auxquels on emprunte leurs fibres déliées pour en fabriquer le feutre de cent espèces de papier différentes.

Vous voyez donc que, quelque nombreuses que soient ces espèces, elles n'en sont pas moins le produit d'un procédé identique, consistant à enchevêtrer les unes dans les autres les fibrilles que fournissent différents végétaux. Pour que ces filaments puissent constituer une mince feuille de papier, ils doivent être et ils sont d'une ténuité extrême. Quelques chiffres vous en donneront une idée ; si j'en voulais former un pinceau cylindrique, n'ayant qu'un millimètre de diamètre, il me faudrait réunir près de cinq cents filaments de chanvre, près de deux mille de lin, près de quatre mille de coton.

J'ai insisté sur le grand nombre de végétaux employés à la fabrication du papier et sur l'identité de tous les procédés, dans le but d'en tirer une conséquence importante relativement

à l'inventeur du papier. Ce n'est ni l'inventeur du papier de chiffons, ni du papier de coton, ni du papier de soie, ni du papier de toute autre substance que nous avons à chercher, mais c'est l'inventeur du papier de feutrage, puisque le feutrage une fois mis en œuvre il n'était nullement difficile de substituer à la première matière employée toute autre jouissant des mêmes propriétés. Quand je dis l'inventeur du papier, il ne faut pas prendre ces mots à la lettre. On ne saura probablement jamais qui fut cet inventeur. Tout ce qu'on peut chercher, c'est dans quel pays l'invention s'est manifestée. Quant à la date, elle est trop éloignée de nous pour que les siècles ne la fassent pas disparaître à nos regards. Il suffit de la localiser dans une période chronologique de la moindre étendue possible.

C'est l'Art de vérifier les Dates (i) qui me fournit, avec son incontestable autorité, un précieux renseignement sur l'invention du papier ; le voici : « Sous le règne du fondateur » de la V* dynastie, qui monta sur le trône l'an 203 avant » J.-C, on inventa le papier (de soie), l'encre et les pinceaux » qui tiennent lieu de plume à la Chine.» Or, cetempereur régna huit ans. C'est donc très peu d'années avant ou après le commencement du second siècle avant J.-C. que fut inventé en Chine le papier de soie, il y a environ vingt et un siècles.

Le savant père Parennin, dans une lettre à Mairan (2), affirme aussi que le papier fut inventé sous un empereur de la V* dynastie. Son assertion a d'autant plus de valeur qu'il y avait alors trente-deux ans qu'il était à la Chine, dont il possédait la langue.

La Chine me semble avoir été prédestinée à l'invention indispensable de l'écriture et par conséquent aussi à la fabrication populaire de réceptacles de l'écriture. La langue chinoise a plus besoin de signes écrits que de sons articulés, et souvent l'interlocuteur, pour communiquer sa pensée tout

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