‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 77 sur 83 · TRENTE-NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTE-NEUVIÈME LETTRE

ORIGINE ET PROPAGATION DU PAPIER

Mon cher Ami,

Vous avez vu que c'est en Chine qu^l faut placer le berceau de rinvention du papier. Suivons maintenant le nouvel art dans sa propagation à travers le monde. Tout me porte à croire que sa première étape fut à Samarkande. En effet, vers Tan 53 1 de notre ère, « cette ville célèbre portait un autre » nom : elle s'appelait Chine, parce que ses habitants étaient » alors des Chinois. Ceux-ci y établirent le papier, » Je ne dis pas y inventèrent le papier, quoiqu'un savant traducteur de la traduction persane de la chronique de Tabari, M. Hermann Zotenberg, à laquelle j'emprunte ce passage important, ait traduit pour inventer le verbe persan jj'^L^, nihàden. La même chronique nous apprend que c'est vers l'an 531, date de la mort de Qobàd, que Samarkande reçut son nouveau nom ; ce fut donc entre les années 153 et 531 vers 500, qu'eut lieu l'établissement en question. Vous voyez que j'assigne aux papeteries de Samarkande une date bien antérieure à celle de l'hégire, 622 de notre ère, quoique Casiri prétende que

Samarkande ne fabriqua du papier qu^en 652, environ trente ans après l'hégire.

Samarkande était une ville prédestinée, pour ainsi dire, à la fabrication du papier de soie. La vaste vallée au sein de laquelle elle s'élève est si belle et si fertile que les Orientaux en ont fait un des quatre paradis de l'univers. Elle est arrosée par de nombreux ruisseaux d'eaux vives et courantes, et plantée de jardins et de vergers où croissent, pour le ver à soie, des haies de mûriers. Déchue de son antique splendeur, elle n'en conserve pas moins encore d'importantes fabriques de tissus de soie et de papiers de soie. Un écrivain arabe du XV® siècle (1) nous apprend que « le papier de la plus » grande beauté se fabrique seulement à Samarkande et en Chine. » En associant ainsi ces deux noms, cet auteur rend plus évidente l'origine chinoise du papier. Il dit encore : « Les » Arabes mahométans, devenus maîtres de Samarkande, » furent initiés à l'art de la papeterie. » Il nous apprend ainsi que le nouvel art pénétra en Arabie et en Afrique.

Ce fut, en effet, en l'an 710, sous le khalife Walid, que Kotaïbah soumit à l'empire arabe la Transoxiane et sa riche capitale Samarkande. Une heureuse conséquence de cette conquête fut l'établissement d'une papeterie à la Mecque par un Mecquois, Joseph Amrou. Comme les Arabes faisaient usage de coton plutôt que de soie, Amrou fit du papier de coton. Mohammed-al-Gazeli prétend qu' Amrou est l'inventeur de ce papier. Qu'il ait employé le coton à la Mecque au lieu de la soie en usage à Samarkande, c'était subir une nécessité plutôt que mériter le titre d'inventeur.

Comme, d'après Casiri (F, 209), les Arabes introduisirent le papier en Afrique, ce fut probablement à Ceuta qu'ils en installèrent, au xi° siècle, la plus importante fabrication. Le savant jésuite espagnol Terreros, dans sa Paleografia Espanolttj nous informe de la mention faite par d'antiques

(i) Cîisiri, Bibliotheca Escuriaîensis , I, 208,

documents de deux espèces de papier, savoir : le papier de Tolède et le papier de Cebti. Ce dernier était évidemment le papier de Ceuta. Le mot ceuti, pour désigner une monnaie de Ceuta, se trouve dans le grand Diccionario de la Lengua Castel/anaj M3.dndj 1729. Antonio de Lebrixa dit dans son Dictionnaire de Mots Arabes de la Langue Espagnole : « Ceuti es moneda morisca que corria en Ceuta. » Ceuti est une monnaie moresque qui avait cours à Ceuta.

Ainsi, en moins d*un siècle, on voit les Arabes musulmans jouer aux deux extrémités de la Méditerranée deux rôles opposés. A Textrémité orientale, en Egypte, sous la conduite d*Amrou, en 640, la conquête d^Egypte y porte un coup mortel à la fabrication du papyrus. A l'extrémité occidentale, à Ceuta, leur domination s'établit et va doter cette ville de la fabrication d*un produit, rival heureux du papyrus. Ceuta était digne de donner l'hospitalité à l'industrie nouvelle. Un géographe arabe, Abou-Ôbaïd-Bekri, disait vers l'an 1000 : « Sebtah est une ville antique, habitée dès les temps les plus » reculés, et qui offre encore aujourd'hui des ruines de » monuments anciens, tels que des restes d'églises et de » bains . . . Sebtah a toujours été renommée pour la culture » des sciences, » Un autre écrivain arabe, en parlant de la prise de Ceuta par don Juan de Portugal, en 1415, nous apprend que « les Francs emportèrent de cette ville un » nombre prodigieux à^ouvrages scientifiques. »

L'art nouveau, pour passer d'Afrique en Espagne, et par conséquent en Europe, n'a qu'un faible intervalle à franchir, un détroit de moins de quatre lieues ; car Ceuta et Gibraltar sont les deux villes de l'Afrique et de l'Espagne les plus rapprochées.

Dans quelle ville d'Espagne s'est-il installé d'abord ? Edrisi va nous l'appprendre. Rappelez-vous qu 'Edrisi, savant et célèbre géographe arabe, était né à Ceuta même, vers la fin du XI* siècle. Son témoignage au sujet d'une fabrique de papier qu'établirent en Espagne des Arabes, fort probablement

venus de Ceuta, est de la plus grande valeur. Natif de Ceuta, il ne pouvait manquer de connaître l'établissement de la papeterie dans cette ville quelques années avant sa naissance. Il devait donc naturellement porter un vif intérêt à la propagation d'un art importé d'Afrique en Europe par une colonie de ses compatriotes. Voici le passage d'Edrisi : « Xativa est une jolie ville, possédant des châteaux dont la » beauté et la solidité ont passé en proverbe ; on y fabrique » du papier tel qu'on n'en trouve pas de pareil dans tout » l'univers. On en expédie à l'orient et à l'occident. » (i)

Ces derniers mots signifient que Xativa vendait son papier à toutes les nations. C'est ainsi qu'Edrisi dit aussi en parlant de l'aloès de Socotra, que « on l'exportait par quintaux dans » les diverses contrées que Dieu a créées, à l'orient et à » l'occident. » Ainsi, dès le milieu du xii® siècle, vers 1150, on fabriquait du papier en Espagne.

Voici un autre passage du même Edrisi dont la fin semble refléter à nos yeux la blancheur et la beauté du papier de Xativa : « Il se fabrique à Békiren (Bocayrente) des étoffes » blanches qui se vendent à très haut prix, et qui sont de » longue durée^. Elles sont incomparables sous le rapport du » moelleux et de la souplesse du tissu ; c'est au point que, » pour la blancheur et pour la finesse, elles égalent le papier. » Vous pouvez voir un joli dessin de cette petite ville, par Cavanilles, tome second de son ouvrage, cité plus bas. Il y signale un moîino de papel hlanco et la récolte annuelle du chanvre, cdnamo, qui, de son temps, s'élevait à 600 arrobas, environ 25,000 livres. Vous saisissez aussi bien que moi la relation intime qu'il y a entre la production du chanvre que je viens de relever et la fabrication du papier.

La Providence semble avoir prédestiné Xativa à devenir l'asile hospitalier de la nouvelle industrie. Cette ville se trouve dans la province de Valence, el reyno de Valencia, comme

(i) Géographie d'Edrisi, traduite de l'arabe, par Am. Jauber^.

disent les Espagnols. Ce royaume s'étend du nord au sud sur une longueur de 66 lieues, sur une largeur moyenne trois fois moindre; ses côtes, baignées à Porient par la Méditerranée, offrent plusieurs ports à la navigation, surtout celui d'Alicante, et favorisent ainsi l'exportation de ses produits. La région occidentale est couverte de montagnes qui donnent naissance à d'innombrables cours d'eau, indispensables à la fabrication du papier. Du côté de la mer, le sol, plus uni, est surtout favorable à la production du lin et du chanvre, auxquels le papier emprunte si souvent les fibres de son feutre. Le savant botaniste Cavanilles a tracé ce qu'il appelle lui-même l'esquisse de cette délicieuse contrée, eî hosquejo deî pais deîicioso. Comme elle ne peut manquer de vous plaire, je vous la traduis : « Dans tout le royaume de Valence, on respire un » air toujours pur, à l'exception de quelques marécages » d'Oropesa et des rizières des bords du Xucar. Le paysage » varie à chaque pas que l'on fait. Ici, on se croirait dans » une serre naturelle où l'on cueille des fruits délicats avant » leur saison. Là, ce sont de délicieux jardins où le goût, la » vue et l'odorat éprouvent des sensations agréables. Pendant » des lieues entières, on respire l'air embaumé du parfum de » mille plantes aromatiques, et le royaume entier se fait » admirer par la multitude et la variété des plantes et des » fleurs. Chaque jour, entre neuf et dix heures du matin, » s'élève le vent de la mer qui vient tempérer la chaleur du » jour, et qui cesse à quatre heures de l'après-midi. Dans cet » heureux climat, on connaît à peine les rigueurs de Thiver, et » la gelée y est un phénomène extraordinaire. Il y a cependant » des sites élevés et très froids, mais qui ne nuisent nullement » à la santé, car on y vit plus longtemps et ordinairement » sans les infirmités, compagnes de la vieillesse. » (i)

Dans son intéressante géographie intitulée : La Perle des Merveilles, Ebn-al-Ouardi, savant arabe du xiii® siècle, en

(l) Observaciones sobre la historia natural,,., del reyno de Valencia^ por don Antonio Josef Cavanilles,

décrivant l'Espagne, parle de Schatiba où l'on fabriquait, dit-il, de très beau papier. Ici, vous reconnaissez sans peine le nom de Xativa ou Jativa.

Cette ville, au temps des Romains, portait le nom de Saetabis. Ce nom servait même à désigner des mouchoirs qu'on y tissait avec du lin d'une finesse extrême, mouchoirs si précieux qu'on les volait, à Rome. Gratius Faliscus, sous Auguste, écrivait ce vers :

Hispanique alio spectantur Saetabes usu.

« Le lin de Saetabis sert aux Espagnols à faire toute autre » chose (que des filets pour la chasse). » Silius Italicus dit de cette ville qu'elle était fière de ses tissus de lin et qu'elle méprisait ceux des Arabes. Pline reconnaît aussi la beauté du lin de Saetabis.

J'insiste sur cette production de lin si admiré, afin que vous puissiez mieux vous rendre compte de l'établisssement des moulins à papier de Xativa.

Après avoir porté les deux noms que je vous ai rappelés, le nom de San Felipe fut imposé à cette ville. C'est que pendant la guerre de la succession d'Espagne, en 1707, Xativa avait embrassé le parti de l'archiduc Charles contre celui du petitfils de Louis XIV, Philippe, duc d'Anjou. Assiégée, elle compta sur sa formidable forteresse, et opposa une héroïque résistance. Vaincue, elle vit massacrer toute sa population, à l'exception de ceux des habitants qui avaient trouvé un asile dans la forteresse, de huit cents soldats anglais et de deux couvents de religieuses. Xativa, incendiée et détruite, fut rasée par ordre de Philippe, qui la fit rebâtir, et lui imposa son propre nom.

La colline qui porte Xativa sur sa pente septentrionale s'appelle Bernisa, et s'élève près du confluent de l'Albayda et du Montésa.

« Figurez-vous, disait Cavanilles, il y a bientôt cent ans, » dçs allçes d's^rbres d'un épais feuillage et des promenades

» délicieuses qui environnent la cité et Tisolent au milieu de » vastes jardins, des rues spacieuses, de vastes places, de » magnifiques édifices et une population industrieuse, gaie » et toujours active, et vous aurez une idée de San Felipe.»

Toujours favorisée de la nature, toujours entourée de riches jardins, huertas, toujours la même, cette ville n*en a pas moins reçu trois noms différents, sous chacun desquels j*ai dû vous la montrer ; païenne, musulmane, catholique, son chanvre et son lin font toujours sa gloire et sa richesse ; mais c'est son nom arabe de Xativa ou Jativa qui Ta rendue célèbre dans Funivers, parce qu'elle s'appelait ainsi quand elle accueillit dans ses murs la colonie que lui envoyait Ceuta, pour lui enseigner Part souverainement utile de la fabrication du papier. Elle me semble depuis plusieurs années reprendre le nom de Jativa. Un savant, un avocat de cette ville même, écrivait en 1860, en réponse à des demandes qu'on lui adressait de ma part : « A l'époque actuelle, il n'y a qu'un » moulin à papier sur les eaux du Bellus, aux environs de » Jativa. On y fabrique du papier à écrire et à fumer avec le » chiffon (trapo) de fil de coton. Dans la même fabrique, on » installa, l'année dernière (1859), la fabrication de papiers » et de cartons de paille de riz, de palmier nain (palmito) et » d'écorce de mûrier blanc. Quoiqu'on y ait fabriqué un » certain nombre de rames fresmas}, ce résultat n'a pas » répondu aux espérances... A Jaliva même il n'existe » aujourd'hui aucune fabrique de papier. »

La première de toutes les villes d'Europe où l'on ait fabriqué du papier, il y a huit cents ans, méritait sans doute le long coup d'œil rétrospectif que je viens de jeter sur elle. Dans la prochaine lettre, vous verrez l'art nouveau passer d'Espagne en France. J'espère que vous voudrez bien franchir les Pyrénées avec

Votre Ami,

Page 1