‹ Lettres d'un bibliographe [J.P.A. Madden]Chapitre 78 sur 83 · QUARANTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUARANTIÈME LETTRE

ORIGINE ET PROPAGATION DU PAPIER

Mon cher Ami,

Le jeune art de la papeterie, après avoir franchi le détroit de Gibraltar pour venir de Ceuta s'installer à Xativa, conscient de sa grande utilité et certain d'un bon accueil, même sur une terre étrangère, ne pouvait manquer de s'introduire en France. D'ailleurs, le bruit des moulins à papier du Xucar, du Montésa, de TAlbayda, qui se faisait entendre depuis le milieu du xii° siècle, avait dû cent ans plus tard parvenir aux oreilles de la plus proche voisine de l'Espagne, la vallée de l'Hérault, près des Pyrénées orientales, dans l'Occitanie du moyen âge, le Languedoc (i) d'autrefois. Là, commençait à briller, par renseignement du droit et de la médecine, la ville de Montpellier. Le Persan Avicenne de Chiraz, T Arabe Averroès

(i) Ce n'est qu'après la mort de saint Louis, en 1270, lorsque les domaines des comtes de Toulouse passèrent entre les mains de son fils, Philippe le Hardi, que le nom de Languedoc fut mis en circulation, pour désigner les contrées méridionales de la France situées à la droite du Rhône. Occitanie est de la même date. Le nouveau maître nomma ses nouveaux sujets à l'aide du mot oc qu'ils employaient au lieu de oui.

de Cordoue y avaient des représentants de leurs doctrines. Il fallut , pour mettre un terme aux dissensions de ces sa\'antSy jaloux les uns des autres, l'intervention de Guillaume, seigneur de Montpellier, qui ordonna que tout docteur, quelle que fût sa nationalité, eût la liberté d'enseigner Tart de guérir dans cette ville, et qui accueillit avec faveur les médecins arabes que les Goths venaient de chasser d'Espagne. Cette sage et libérale ordonnance est de l'an ii8o.

Vers le même temps, un disciple d'Irnerius, Placentin, introduisit à Montpellier l'étude et l'enseignement du droit romain, étude devenue possible, grâce à la découverte qu'on venait de faire à Amalfi d'un exemplaire du Digeste. Enfin, le juif Benjamin de Tudèle, observateur instruit, se trouvant à Montpellier vers 1173, disait dans la relation de ses voyages : « Cette ville est dans une situation favorable au commerce. » Elle est fréquentée par les marchands de différentes nations ; » il en vient de la Palestine, de l'Egypte, de l'Angleterre, de » la Gaule, de l'Espagne, du Portugal. On y entend parler » toutes les langues du monde. »

Montpellier devait donc appeler de tous ^ses vœux ou du moins accueillir avec empressement l'établissement d'une papeterie capable de fournir aux savants et aux étudiants qu'elle attirait chez elle le papier qu'elle payait bien cher, en le faisant venir de Xativa. Nous allons voir que ce fut, en effet, à quelques lieues de Montpellier, en 11 89, qu'eut lieu l'établissement en question ; mais auparavant, disons quelques mots sur l'origine du document que nous allons citer, afin d'en relever l'importance, malgré son extrême brièveté.

Un guerrier cher à Charlemagne, Guillaume, duc d'Aquitaine, fonda en Soi l'abbaye de Saint-Guilhem-du- Désert, ainsi nommée parce qu'il choisit dans les âpres solitudes des Cévennes une petite vallée accessible d'un seul côté, dans la direction de Lodève, vallée qu'arrose un ruisseau d'eau vive qui, après un court trajet, tombe dans l'Hérault. Du nom de la vallée, le monastère s'appelle aussi abbaye de

Gellone. Le fondateur y établit les bénédictins réformés dont les archives ont souvent été consultées par les historiens. On leur doit, entre autres utiles documents, un recueil d^anciennes chartes manuscrites qu^a possédé un littérateur de Montpellier, R. Thomassy, mort en 1863. Voici, traduit par Géraud, un renseignement précieux tiré de ce recueil ; en le lisant, rappelez-vous que le traducteur était né au Caylar, près de Lodève :

« En 1189, Raymond Guillaume (i), évêque de Lodève, » donna à, Raymond de Popian plein pouvoir de construire, » au milieu de l'Hérault, un ou plusieurs moulins à papier, » sous l'obligation d'un cens annuel de trois mines d'excellent » froment et de trois mines d'orge. » (Essai sur les livres de V antiquité, particulièrement chez les Romains,)

Il est à regretter que le Gallia Christiana^ tome VI, colonne 540, n'emploie que le mot Pistriuum, sans nous dire qu'il s'agit ici d'un ou de plusieurs moulins à papier ; mais la traduction de Géraud est digne de toute notre confiance; enfant du pays, il en parle avec connaissance de cause.

Le château de Popian est à une petite distance de la rive gauche de l'Hérault, tandis que l'abbaye de Saint-Guilhemdu-Désert est un peu plus haut et plus éloignée de la rive droite.

Le renseignement donné par Géraud est court, mais il n'en fait pas moins connaître la date et le lieu de la première papeterie en France^ ainsi que le nom du premier fabricant.

Ce papier était probablement de chiffons que pouvaient fournir en abondance les villes du voisinage, Lodève, Béziers, Montpellier. . . Avant 1189, date de l'érection des moulins à papier de l'Hérault, on connaissait en Europe cette espèce de papier. Vous vous rappelez le célèbre passage de Pierre, abbé de Cluny, surnommé le Vénérable, dans lequel, énumérant les différentes espèces de papier, il mentionne celui fabriqué

(i) Raymond Guillaume devint évêque de Lodève, en 1187, et mourut en 1199.

ex rasuris veterutn pannorum, c*est-à-dire, mot à mot, avec les rognures de vieux linges. On ne pouvait guère mieux traduire dans le latin du xii® siècle le mot chiffon. D'ailleurs, ce Pierre Maurice ne ménageait pas sa peine pour obtenir des renseignements authentiques ; il n'hésita pas, afin d'avoir une traduction du Koran, à franchir les Pyrénées, pour aller en Espagne trouver des traducteurs arabes.

L'interprétation des mots rasuris veterutn pannorum me paraît d'autant plus vraie que tArt de vérifier les DateSj II, 529, mentionne une charte originale, dont la matière, disent les savants bénédictins, semble être du papier de chiffes et qui, si cela est, doit être regardée comme la plus ancienne que nous ayons en ce genre. Cette charte est antérieure de presque un siècle à Tan 1156, date de la mort de Pierre le Vénérable.

Mais, je le répète, que le feutre du papier soit emprunté à la soie, au coton, au chanvre, au lin ou à toute autre substance analogue, on ne peut reconnaître là que les variantes du procédé primitif dû aux Chinois (1).

Si la papeterie française est la fille de la papeterie espagnole, la fille a dû souvent parler le même langage que la mère. Quelques termes techniques des deux langues vous offriront comme un cachet d'origine incontestable.

Le papier en espagnol s'appelle papel, le papetier papelero. Autrefois, en français, papetier se disait pappeleur. Voici une citation intéressante de Ducange à ce sujet ; elle se trouve au mot * Papetarius : « Item pour ce qu'il nous a esté relaté et » affermé (affirmé) que les paupelleurs (sic) ou ouvriers de

(i) Sous l'empereur Chi-Hoang-Ti, vers 213 avant J.-C, Mong-Tien, général des troupes de l'empire, cherchait quelque matière plus commode que les minces planchettes de bambou, sur lesquelles on avait tracé jusqu'alors les caractères avec un bâton trempé dans le vernis... Les tentatives de Mong-Tien ne furent pas infructueuses; après plusieurs essais, il vint enfin à bout de faire une espèce de papier assez grossier dans l'origine, mais que l'on porta par la suite à ce point de perfection que nous admirons dans les papiers de la Chine. (F'réret, Inscriptions et Belles-Lettres, XV, 520.)

» pappîer. . . ont retrais ou fait retraire et appetiset les moles » (moules) où ils font ledit pappier..., pourquoy nous » mandasmes piéça (depuis longtemps) plusieurs desdiz » pappelleurs, lesquels confessèrent ce que dit est. »

Ouvrier est en espagnol obrero; ouvreur est en français le premier ouvrier de la cuve, celui qui y puise avec la forme la pâte du papier.

De l'espagnol irapo vient évidemment le mot drapeaux, équivalent de chiffes ou chiffons.

L'espèce de mortier ou de bassin dans lequel on lave et triture les chiffons s'appelait autrefois hachât en français ; c'est le mot espagnol hacia.

Le mot rame vient de l'arabe qui l'a prêté à l'espagnol. Du mot arabe ^^*^\\y rezmet, vient rezma que je trouve dans le Lexicon de Lebrixa^ imprimé à Salamanque, en 1492. Rezma est devenu resma. Voici un document de la fin du xrv* siècle, cité par Ducange au mot Rama : « Pour quatre raymes de » papier pour escripre lettres closes et autres escriptures ...» Il est donc évident que notre mot rame a une origine arabico-espagnole. Ménage, sur l'autorité de Bochart, le croit dérivé de l'allemand riemen, courroie. Etrange étymologie ! Mais Ménage n'était pas difficile, lui qui nous dit que le mot chez vient de apud ! Borellus dérive rame de œramen avec aussi peu de vraisemblance. Feu Ambroise Firmin-Didot croit ce mot dérivé de racana. Suivant un auteur dont le nom m'échappe, voici l'origine du mot rame : « De même qu'un » rameau est l'ensemble de beaucoup de feuilles d'arbre, de » même on appelle ramus ou rame l'ensemble de beaucoup » de feuilles de papier ! »

Quand Xativa expédiait des ballots de papier à l'Orient et à l'Occident, elle avait besoin d'imposer un nom à ces ballots ; elle ne pouvait l'emprunter à la langue latine qu'elle ignorait ; elle emprunta à sa langue maternelle, la langue arabe, un mot qui implique l'idée de choses réunies et enveloppées. Le mot arabe a passé dans la langue espagnole, et de là dans la nôtre.

Vergeupe, qui se prononce verjure^ désigne Pensemble de fils de laiton parallèles constituant le fond de la forme ou moule du papier. Ce mot vient de l'espagnol verja^ treillis. Cervantes l'emploie, chapitre xxxin (i), d'une manière pittoresque. Voici le passage : « Hase de guardar, y estimar » la muger buena, como se guarda y estima un hermoso » jardin, que esta Ueno de flores, y rosas, cuyo duefto no » consiente, que nadie le passée, ni manosee, basta que desde » lexos, y por entre las verjas de hierro gozen de su fragrancia » y hermosura. » « On garde et l'on protège une jolie femme » comme on garde et l'on protège un joli parterre de roses et » de fleurs. Le possesseur empêche d'en approcher et d'y » toucher, et ce n'est que de loin et à travers un grillage de » fer que l'on savoure leur parfum et leur beauté. » Vous chercheriez en vain les lignes gracieuses que je traduis ici dans les traductions de Filleau de Saint-Martin et de Florian. Le premier ose prêter son esprit à Cervantes, le second lui impose silence.

Le tamis de soies de sanglier ou de crin en usage dans les moulins à papier s'appelle en espagnol ieleta^ en français tellete.

Vous vous rappelez la scène amusante de don Quichotte se disant armer chevalier. Il plaça ses armes sur une auge auprès d'un puits; « las puso sobre unaipt'la. . . » Vous reconnaissez dans ce mot espagnol le terme technique pt'le^ si souvent employé dans les fabriques de papier.

Vous reconnaîtrez l'étymologie de notre papier cat'lle dans le mot callosOj calleux, surtout si vous tenez compte de la prononciation espagnole de // ou / mouillée.

Je pourrais vous montrer plusieurs autres traces semblables évidemment laissées dans notre langue par les ouvriers qu'avait installés dans ses moulins de l'Hérault Raymond de Popian.

(i) Edition en Amberes (Anvers), 17 19.

L'importation de Part du papetier par des ouvriers venus d'Espagne est non-seulement vraisemblable, mais je puis vous en fournir un exemple remarquable, relatif à la ville de Bâle. Je vous cite d'abord les paroles d'un savant bibliophile de Lyon, M. le président Baudrier :« Aune époque contemporaine » de l'invention de Gutenberg, en 1459, Bâle établissait ça » noble université, attirant ainsi dans ses murs une foule de » sommités littéraires, et créant un centre intellectuel très » voisin du foyer de la grande découverte. »(i) Or, ce fut vers le même temps que deux Galliciens importèrent à Bâle l'art nouveau. « Galliciones, post erectam academiam Basileae et » apertas veluti musarum januas, apud Basileenses primum » chartaceam arlem felici sidère exercuerunt excitaruntque, » ex quibus Antonius et Michael Galliciones anno 1470 » vixere. » Petrus Scriverius apud Wolfium, I, 353. Scriverius, c'est-à-dire Schryver de Harlem, signale avec raison dans cette phrase latine l'arrivée opportune des Galliciens, alors que l'université venait d'être fondée ; il nous fait aussi entrevoir sous quels heureux auspices,^//a sidère y débuta l'établissement des papetiers venus d'Espagne à Bâle.

Je résume les feits importants dont j'ai voulu établir la certitude dans ces trois lettres sur le papier : Nankin a vu naître l'art de la papeterie, Samarkande l'a reçu de la Chine, la Mecque, de Samarkande, Ceuta, de la Mecque, Xativa, de Ceuta, et les moulins de l'Hérault, de Xativa. Pour accomplir ce long trajet de l'extrême Orient à l'extrême Occident, l'art a employé un peu plus de quatorze siècles (de 213 avant J.-C. à II 89). La lumière, vous le voyez, nous est venue, comme

(i) Une visite à la Bibliothèque de l'Université de Bâle, Lyon, 1880. L'auteur de cette intéressante plaquette est mort à Paris, le 17 juin 1884, à l'âge de soixante-neuf ans. Il en avait publié, en 1883, une autre également intéressante sur l'orthographe du nom de Guillaume Rouville. Sa haute intelligence, ses profondes connaissances en bibliographie et sa rare bienveillance nous le feront toujours regretter. Que de lumière inattendue, que de révélations curieuses ne devions-nous pas attendre de lui, au sujet des origines de la typographie lyonnaise !

Dis aliter visum.

toujours, de l'Orieat, en dépit de ce vers flagorneur de Voltaire :

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière.

Catherine a pu sourire à cette flagornerie, qui n'est en vérité qu'un vers extravagant.

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