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CHAPITRE VI PERMISSION DE DETENTE

DU 27 NOVEMBRE AU 7 DECEMBRE l9l7

Nuit du 7 décembre 1917.

Je me réveille... Caen ! Vite je vous griffonne toute mon affection immense... Ah ! mes tant aimés !... jusqu'ici Jésus et Marie iti'ont accordé la grâce de demeurer calme dans ma tristesse.

Je viens de vous quitter, vous qui êtes mon bonheur et ma vie... Mais nous demeurons toujours unis dans le Cœur du Maître et de sa Mère ! Que la volonté du Bon Dieu s accomplisse ! et tâchons de marcher tout droit vers Lui dans une résignation joyeuse.

Toutes les corvées de l'échelon, je les envisage avec le sentiment que je plais à Jésus et que je puis faire du bien à quelques âmes autour de moi... Tout mon idéal est réalisé..., cela me console... Il me semble que je commence à aimer T échelon...

Avant de vous embrasser, je veux remercier chacun de vous... Oh ! vous avez été si bons pour moi ï Je vous en suis infiniment reconnaissant...

Villers-Cotterets, 8 décembre.

Il est 12 heures 45, je viens de faire timbrer ma permission et de m 'informer de l'endroit où je devrai retrouver mon groupe : toujours Yentelay, aucun changement. Je vais partir pour Breuil a i3 heures 3o... Je n'ai pas grand'faim et je n'ai pu que grignoter légèrement un peu des provisions que vous m'avez préparées avec tant d'affection. , Oh ! comme je vous suis reconnaissant !... Mais, je n'ai pu regarder que très furtivement les friandises que vous avez glissées dans mon sac, sans que je le sache... Je n'ai pu y jeter qu'un coup d'œil bien rapide, et encore en mordant mes... moustaches l car... n'en parlons plus; cela me rappelle de trop bons moments... Je perdrais tout mon sang-froid....

Je suis entièrement entre les mains du Bon Dieu... Je m'abandonne totalement... Ah ! si vous étiez près de moi, cet abandon serait doublé d'une joie immense...

Tout pour Jésus et pour les âmes ! Jésus ! ce que vous voudrez !... Vous m'aimez...

Ventelay, 9 décembre.

Il est 5 heures 3o... je viens d'aller embrasser chacun de vous, là-bas...

Hier, je vous ai envoyé deux cartes-lettres, une d ' Achères , l 'autre de Villers-Cotterets . . . Excellent voyage. J'ai toujours eu un bon' coin et je me suis débrouillé de mon mieux... Que Dieu vous accorde à tous ses grâces... Priez !

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J'offre ma journée d'hier et celle d'aujourd'hui à Marie Immaculée... a Je me complais dans mes an goisses pour Marie », ai-je lu dans ne crains pas,.. Angoisse est exagéré ; ma confiance est trop entière et mon abandon trop complet...^ mettons « lourdeur d'âme... » et encore le Bon Dieu yient d'être si bon.. Ma méditation vient d'être suivie d'une telle paix que mon âme a acquis une liberté, une légèreté qui m 'étonnent... Encore merci !... Fiat !...

Gerniconrt, 10 décembre

Que la Vierge Immaculée nous bénisse tous !.,, Je me précipite, mes tant aimés, je prends une feuille de papier au hasard... j'ai bien peu de temps mais je veux vous mettre au courant de tout. Samedi soir, avant-hier, en arrivant à l'échelon, j'ai été remettre ma chère feuille de permission au bureau ; le fourrier m'avertit alors que je devrais passer au même bureau le lendemain à 8 heures. Donc hier dimanche après ma communion à la messe de 6 heures 3o que j'ai eu le bonheur de répondre, j'ai couru à la rencontre du fourrier... « Tiens, c'est vous ! et bien vous monterez dès ce soir à la position : le lieutenant Godfrin veut vous parler. » Vrai, j'étais heureux ! le lieutenant Godfrin, c'est cet excellent officier du P. C, celui à qui je m'étais ouvert de mes tristesses et de mes ennuis de l'échelon, celui qui m'avait consolé et qui m'a toujours tendu la main ^yec grande sympathie. Il ccmmande actuellement la i4, ma batterie ! à Dieu merci !

Le soir même, après avoir confié mon sac à un

AU FRONT (4 Août 1917)

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complaisant brigadier (quels soucis m'a-t-il donnés, mon sac !) je pars, à pied, pour la position. Heureusement une auto rencontrée sur la route m'a conduit jusqu'à Roucy ; je me suis arrêté à la « Société anglo-américaine des boissons chaudes pour le réconfort du soldat )). Cette fois, je l'avais, mon quart. Puis, j'arrive au bois de Gernicourt où la i4 a pris ses positions depuis une quinzaine de jours. Il commence déjà à faire nuit. Je demande des renseignements, réponses contradictoires... J'appelle (pourquoi si tardivement .î^) la Sainte Vierge à mon aide. Je cherche, j'erre dans le bois... Enfin, une lum'.ère ! La i4? — Oui ! la i4, me répond une voix dans l'ombre... Je rencontre un adjudant qui me conduit à la chambre du lieutenant... « Bonjour, ;mon ami ; j'avais donné l'ordre qu'on vous fasse monter id, où j'allais vous trouver un emploi... Mais apTès demain nous partons pour le repos... Vous coucherez ici cette nuit et redescendrez avec les servants... Après, on verra ! » — « Merci, mon lieutenant... )) Enchanté j'admire avec quelle délicatesse le Bon Dieu récoim pensait mon pauvre petit Fiat.,.

Quelques minutes après j'arrivais à la cuisine mourant de faim et je dînais magnifiquement avec les cuistots eux-mêmes, à qui j'offris saucisson et biscuits comme remercîment... Ils ne sauront jamais le sacrifice que j'ai fait là..., ces provisions dont la seule vue m'avait tant ému pendant mon voyage de retour au front !

Après le repas, hospitalité charmante à la 3^ pièce...

A 3 heures 3o ce matin, nous sortions le canon et,

I quelques-uns de nous à pied, nous nous som.mes

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rendus à Ventelay. Là, j'ai donné un coup de main aux servants : il s'agissait de gratter les caissons avec des petites raclettes en bois.

Cette après-midi j'ai installé mes petites affaires en ordre dans mon sac... Demain nous partirons à 7 heures et j'espère faire l'étape tranquillement assis sur mon caisson. Nous allons, paraît-il, à Azy Bonneil, à sept ou huit kilomètres au-delà de Ghâreau- Thierry ; première étape : Beuvardes.

Tout s'annonce bien ! Que Dieu soit béni ! Je n'ai pas le temps d'avoir le cafard... Tous mes souhaits de bonne fête à grand 'maman que je n'oublierai pas le 12.

Fismes^ H décembre.

... Ce matin nous avons quitté Ventelay à 7 h. 3o, moi, sans regrets, bien sûr ! Je suis fonction âaire brigadier à la 2^ pièce ; il n'y a pas de cheval pour moi et je fais tranquillement la route assis sur un caisson... Délicieux voyage ! Que le Maître soit béni ! Nous avons passé par Romain, Courlandon, et nous sommes arrivés à Fismes vers 10 heures. A Fismes, un de nos chevaux s'est abattu de fatigue. Le logis de ma pièce m'a donné l'ordre de le garder, avec un conducteur, et d'attendre, près de lui, le vétérinaire. Celui-ci ne venant point, un officier me conseilla d'aller chercher le vétérinaire de la place. Je fus ainsi obligé de traverser la jolie petite ville ; j'étais enchanté... A la dernière maison de la dernière rue, je sonne ; un vétérinaire à trois galons apparaît à une fenêtre, cause avec moi et me promet de venir à notre secours... Je reviens auprès de la pauvre bête...

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE l6l

Le vétérinaire avec un Commandant... Consultation avec le premier ; (puis aimable causerie avec le second qui me pose de nombreuses questions sur mes études, ma situation présente. Sur son ordre nous dînons au poste de> garde où nous sommes reçus à bras ouverts... Puis, J'attends les ordres...

Fismes, 12 décembre.

Anniversaire de grand'maman ; je lui ai écrit tous mes bien affectueux souhaits, que Dieu entende mes prières.

A 2 heures un logis de la i3 sonnait à la porte du docteur X..., chez qui loge le Commandant et où celui-ci nous avait invités à nous caser, nous et notre cheval. Il venait nous donner l'ordre suivant qui nous combla d'aise : a Ne pas bouger jusqu'à nouvel avis... )) La soirée se passa charmante. J'allai rendre compte de l'état de noire malade (l'incident intéresse vivement les Fismois), et en même temps j'en pirofîtai pour faire un petit tour en ville. Le soir, sur ordonnance du vétérinaire cette fois, j'allai chercher, dans un sac, du foin et du son et je rapportai gaillardement le tout sur mon épaule, malgré ma haute situation de fonctionnaire cabot, évitant cette petite corvée à mon compagnon.

Tout le monde est charmant avec nous... le Commandant vient même à rHôtel-de-Ville pour nous débrouiller. A midi, dîner chez nos aimables hôtes... mais je ne veux pas abuser de leur hospitalité. Le brave Commandant me fait délivrer un bon de ravitaillement et de transport. Ce soir nous coucherons

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dans un A^aste abri de permissionnaires et demain matin nous prendrons le train de 5 heures 27 et serons rendus à destination dans l'après-midi. J'allais oublier de yous dire que nous A"enons d'assister à une représentation de cinéma gracieusement offerte aux permissionnaires de passage.

Azy-Bonneil^ 13 décembre.

Je vais pouvoir reprendre, je l'espère du moins, mes lettres quotidiennes plus longues que ces joursci. Nous sommes arrivés à destination en bon état... Ce matin à l'heure dite, nous prenions le chemin de for départemental jusqu'à Dormans, puis la grande ligne jusqu'à Château-Thierry. Un petit tour dans la ville intéressante. A l'église Saint-Crépin, une rapide prière pour mes aimés, puis nous partons gaillardement pour Azy. Sur la route nous retrouvons quelques retardataires de notre groupe... Une petite fille nous indique la route et nous supplie d'emmener le chien qui l'accompagne. Cette bête l'a prise en affection et la suit partout... elle l'aimerait bien, mais il faut la nourrir, et dame !... Nous acceptons, l'un de nous va se charger de l'animal.

Nous A^oici à Azy-Bonneil... Mon premier soin est de me rendre aux caissons et de tâcher de retrouver mes pauvres affaires... Il ne me manque qu'une musette, j'y avais mis ma gamelle, mon quart et mon couvert, mon nécessaire de toilette... Tout cela me venait de vous, et représentait pour moi des souvenirs avec un peu de confort... encore un sacrifice !

Vous ai-je dit que pendant mon voyage de retour

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE l63

de permission, j'ai voulu lire, pour me fortifier, quelques passages de Vlmiiaiion... Qu'y ai-je trouvé? deux images qui m'ont bien ému : le sommeil de la Vierge avec les jolis vers... puis une photo de papa sy^c son canonnier que petite sœur avait eu la si délicate pensée de glisser entre deux pages, avec au dos de chacune la date de la chère semaine... Oh ! comme je vous remercie !

/izy, lU décembre.

Ce matin je ne me suis réveillé qu'à 7 heures après une bonne nuit de près de douze heures d'un profond sommeil... A 7 heures 3o je répondais la messe à M. de Chivré, messe à laquelle j'ai communié en union avec vous tous... Après un petit déjeuner (où sont donc ceux de la maison.^) j'ai assisté à la visite des chevaux que j'ai accompagnés à la forge. Voici quelle est ma situation : le fonctionnaire de la 2® est actuellement à la cuisine. Pendant les étapes il se servait de son cheval et moi je montais sur un caisson. Maintenant que nous voici au repos et que les étapes sont terminées, son cheval me revient, et je dois le soigner... Je n'y tiens guère, mais puisque je dois le faire, je le ferai.

Vers II heures, le déjeuner approchant (n'oubliez pas que j 'ai perdu gamelle et couvert) jo suis entré dans une chaumière où une bonne femme m'a vendu ces indispensables objets pour i fr. 25. D'où venaient ils }

A midi, le brigadier de jour m'annonçait que j'étais chef de poste à la garde des canons et des voitures alignés le long de la rivière...

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Je viens de ranger le cher paquet de vos lettres et des cartes que j'ai reçues à mon retour de permission et à notre arrivée au repos. J'espère n'avoir perdu aucune de ces pages où je vous retrouve et qui forment pour moi un véritable bréviaire.,. Je viens de lire et de relire vos lettres du 23..., l'avantveille de mon départ pour la bienheureuse permission si vite écoulée, si loin déjà ! Nous ne savions, ni vous, ni moi, que la grande joie était si proche.. A pirésent !!...

Mais ne croyez pas que le regret me déprime et que j'aie le moindre sentiment de découragement ! Je dis au Christ : Fiat !... Tout ce que vous voudrez ! Si vous voulez me donner un joli Noël, envoyez-moi vingt-quatre heures à Paris..., si vous voulez me donner un bon jour de Van, vous savez bien... Fontainebleau ! Si vous me refusez ces deux joies, Jésus, d'avance je vous dis mon fiai joyeux... Mais pour Bleau j'ai confiance, vous êtes si infiniment bon, j'irai tôt ou tard n'est-ce pas.^

Azy, 15 décembre.

Que Jésiis^ que la Vierge sainte vous bénissent, mes aimés.

Cette nuit j'ai pris la garde pendant deux heures et demie pour décharger mes gars d'une partie de leur besogne... et puis, j'aime tant cette méditation nocturne ! Les heures passèrent tout entières à causer avec le Maître et à vous aller voir, à la maison là-bas €t à Paris... Je vous ai embrassés tous... Mes petites bonnes sœurs étaient dans leurs chapelles... J'ai parlé

au Bon Dieu en particulier de celle qui près de vous

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attend son heure. J'ai dit à TEsprit-Saint : Je Yons offre neuf journées pour elle toute seule. Faites de moi ce qu'il vous plaira, mais envoyez-lui votre lumière ; faites-lui connaître votre volonté, afin qu'elle puisse dire elle aussi bientôt, comme elle le désire : (c Ecce ancilla Domini, Fiat mihi secundum verbum tuum... »

Et puis, de temps en temps, je m'arrêtais : la brise froide faisait flotter le cache-nez qui m'emmitouflait... Je regardais la Marne coulant doucement à mes pieds, et son clapotis murmurait tout bas une chanson très triste comme les choses qui passent... Et dans ses eaux ridées, j'apercevais la lumière des étoiles, qui miroitait, dansait, s'éparpillait... Je regardais le ciel et le ruissellement de ses constellations ; je me disais qu'à la même heure vous pourriez, vous aussi, les contempler et que notre regard pourrait se croiser là-haut... cette pensée me faisait plaisir... Tout à coup j'entendis un roulement lointain, précipité... puis derrière la petite colline déboucha un train à grande allure... la vapeur s'échappait tout rouge... pjais s'estompait en grisaille. Il s'arrêta brusquement devant une petite lumière qui avait brillé toute la nuit... Et je regardais la longue chenille lumineuse, interrompue çà et là par des ombres mystérieuses... Il repartit... il disparut derrièT<^> une autre colline et je suivais le feu rouge et avec un sourire un peu mélancolique je me disais : (Et moi.^ Quand donc.^ »

A 6 heures 3o, je rentrais pour écrire à mes Parisiennes ; puis je me mis à faire ma petite rédaction promise pour le Cercle Saint-Jean : « Carnet de route.

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2 novembre. » J'ai fait la description d'un cimetière militaire en Champagne. Qu'est-ce que cela vaut? Je ne sais trop, on est bien mauvais juge de son œuvre.

A midi j'apprenais que j'étais a de jour )), c'est-àdire à la disposition du logis de jour également, et chargé de commander le service général de la batterie. Cela semblerait indiquer pour moi les bi-galons de laine assez proches. Mon service n'étant pas chargé, je pris la résolution de donner un coup de pansage à mon pseudo-cheval. J'étais à l'ouvrage... le logis entre : a Mais, que faites-vous là? Ce cheval est à X... et vous n'avez pas à vous en occuper... Vous êtes fonctionnaire brigadier... Voulez-vous m 'envoyer promener pansage et astiquage !... »

Et moi qui matais mes répugnances, animé des meilleures résolutions... Voici ce que j'avais dit au Maître :

(( Jésus, vous savez mon antipathie pour tous ces travaux de palefrenier... Je vais pourtant m'y mettre de bon cœur... Mais je voudrais que ma bonne volonté, ma constance servent à la conversion d'une pauvre âme qui se perd... loin de vous... » Mon apostolat a été vite fécond... à moins que.î^...

Azy, 16 décembre.

... Vous imaginez-vous le bourg où nous cantonnons?

Tout près d'une délicieuse rivière, la Marne, dans une des plus jolies vallées que je connaisse, toute ornée de villages et de clochers : un bourg. . . Longue

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rue formée, de chaumières et de vilias toutes neu- Yes (un peu trop neuves), quelques maisonnettes semées en désordre hors du sillon de cette rue. Une vieille église ornée d'étranges et minuscules kiosques en bois avec des statuettes de Saints drôlemen!; sculptés... Les gars du pays s'amusaient, paraît-il, à de petits concours artistiques, et le premier lauréat avait rhonneur de voir son œuvre accrochée à un pilier. . .

Tout près de Téglise, à droite en remontant la rue principale, une porte cochère... Entrez !... Petite cour boueuse... trognons de choux, fumier, ça sent... le pittoresque, la soupe aussi, car, au milieu de la cour, trône la cuisine roulante triomphalement empanachée de fumée... En bas, les écuries... Passons vite... Vous voyez cette échelle à droite.^^ Montez... et tenez-vous bien... Grenier très vaste, très propre, sans araignées...; le long des murs blanchis à la chaux, des litières de paille sur lesquelles traînent casques, bidons, sacs... Je couche ici bien au chaud.

Un de mes camarades m'a montré hier sa jolie chambrette dans le village : plumard moelleux où il plonge délicieusement, tapis (!), commode et pendule sonnant régulièrement les heures, guéridon, et, ayec cela, vue reposante sur une cour de ferme... Charmant, direz-vous... Oui... Il est infirmier et a bien raison de s'offrir ce confort... Mais, moi, je suis fonctionnaire à la 2® et je dois coucher au milieu des gars de la 2®...; et puis, j'aime mieux ma paille que... sa plume; j'aime mieux écrire, à plat ventre "sur mes couvertures, éclairé par une trem.blotante bougie que d'être gentiment assis à un guéridon... parce

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que c'est plus « moine », c'est plus pauvre et que je yeux être un pauvre...

En route ! 18 décembre.

Hier, après vous avoir écrit et avoir dîné de bon appétit, j'ai été voir mon ami Louis à son infirmerie» puis je suis revenu à notre petit home de passage ; j'ai renforcé ma litière avec un peu de paille, hélas très usagée, puis je me suis niché dans mes couvertures et je n'ai pas tardé à m 'endormir entre les mains de Dieu, entouré par vos chères affections...

Le matin à 4 heures 3o, le logis entrait en coup de vent : (( Tout le monde debout ! On part ! )) En une minute mon petit ballot était prêt, et, le premier (je suis presque toujours le premier... sauf pour la soupe), je dégringolais la petite rue glissante pour renfermer mes affaires dans le caisson, puis, après être remonté au village pour faire la visite du cantonnement, je regagnais mon caisson où je trône en heureux philosophe.

Bientôt nous démarrions, les crampons des fers de nos chevaux crochant dans la neige durcie... Je priais, je pensais à vous, pnis, lorsque le jour se mit à grisonner dans le ciel neigeux, je pris vos chères lettres, je les relus, je les méditai... Merci, mes aimés, merci à tous...

Et nous roulions sous le ciel cuivré, au milieu des campagnes étranges... paysage vraiment artificiel : le peintre semblait s'être amusé à badigeonner de blanc les coteaux, jaunes ou verts par places... à hacher de noir les bois, et à tracer les petits chemins en lignes blanches, d'un blanc pur, éclatant...

FROÎNTS BE l'aISNE ET DE CHAMPAGiXE lÔSf

Et nous roulions toujours... Blesmes, Saint-Eugène, Condé, Baulne, Orbais...; enfin nous sommes arrivés à Janvillers, où nous cantonnons ce soir jusqu'à....^

Dieu noms garde... et cela suffît... D'ailleurs nous ne sommes pas à plaindre' ; la 2^ pièce a un logement magnifique : en bas, les chevaux, très tranquilles après les 45 kilomètres de la joiurnée. A Tétage, notre chambre à coucher... Voyez les monoeaux de paille toute fraîche et sentant encore l'été... €11 enfonce à mi-corps entre les bottes croulantes, et, demain matin, repos... ad libitum.

Je n'ai pas froid dans toute cette bonne paille; une chose me manque... du pain ! Nous n'avons pas la a carte )) comme vous, là-bas... Nous sommes amplement pourvus, les portions sont très raisonnables, c'est vrai, mais j'ai une faim dévorante ; content de tout... jamais rassasié... Je me suis donc mis en quête... de pain ! Acheter... demander... mais en avoir !... Je frappe à une porte, la table était déjà occupée par les hommes de la i""® pièce... Deuxième porte, ah ! j'ai plus de chance ! on veut bien me céder deux livres de pain ; ce sont de braves paysans ; une vieille me propose même du lait, j'en accepte de bon cœur un demi-litre.

Et me voici en train de vous écrire sur une table, près d'un fourneau qui réchauffe mes pauvres pieds, éclairé par une belle lampe, coiffée d'un magistral abat-jour... Entendez-vous.^ un abat-jour! Cela me semble d'un luxe !... Pendant ce temps, le mari, un vieux, lit son journal en regardant souvent par dessus ses lunettes... Près du feu, le journalier s'assoupit sur son banc^. L'horloge tictaque ces minutes chaudes^

qui me font penser au bon chez soi^ et mon lait tiédit sur un coin du fourneau...

Janvilliers, 19 décembre.

Je voulais vous écrire cette lettre dans la petite église de Janvilliers; j'aurais été heureux de vous dire mon affection immense, assis sur les marches de Tautel, mais le vieux sacristain m'a emmené chez lui, il a voulu absolument que j'aille me chauffer au coin de son feu... Il m'a dit, avec une grande émotion, qu'il avait un petit-fils de dix-neuf ans, comme moi, qui se rendait au front par étapes, lui aussi. Il a ajouté : « Oh ! si la paix était signée ce soir, je' vous paierais du Champagne... Mais je veux la paix glorieuse ! ))

Le facteur vient d'apporter une lettre du cher absent... regards attendris... Moment très doux... Puis, une jeune fille, la petite fiancée, vient de frapper timidement... elle apporte un gentil cadre de tapisserie qu'elle a patiemment façonné pour la photo du cher soldat... Et mon imagination s'est élancée vers vous... Mais elle n'a pas eu besoin d'aller bien loin... je vous ai rencontrés en route...

Ce matin mon premier soin a été de m 'informer s'il y avait une messe, car notre aumônier campe... je ne sais où... Réponse négative !

J'ai été boire un grand bol de lait à la ferme. J'ai brièvement écrit à ma bonne Soeur Marie dont j'ai reçu un gentil mot à midi...

Après avoir assisté à la distribution du fourrage, car je ne fais plus qu'assister aux corvées el; les surveiller, j'ai été visiter l'église. Extérieur banal, toiture

FRONTS DE l'aISNE ET DE GHAMPAGxNE I7I

en tuiles rousses, clocher en pierres grises... J'entre... Intérieur imprévu, tout neuf, tout blanc avec un Chemin de Croix polychrome... Autel quelconque; de chaque côté, yieilles statues, raides, gauches, badigeonnées de blanc... Mais, j'aperçois dans le mur des éraflures étranges, je me retourne... Dans une des chapelles latérales, un trou immense maladroitement bouché par des planches. Un obus est entré là, brisant les colonnetteSj émiettant les vitraux. Par terre, des débris douloureux; seule une madone intacte dans sa niche piquetée par les éclats... Encore une grande blessée de la Marne, cette église ! et combien d'autres !

Sur la route, j 'ai vu une ferme immense aux murs calcinés : « Ils y ont mis le /eu., m'a-t-on dit, et lorque les gens du pays sont accourus pour l'éteindre, ils ont croisé la baïonnette... Canailles! ».

Dans le village même on aperçoit un café aux murs enfumés; mon sacristain m'a raconté qu'il avait luimême, avec cinq autres vieux et deux femmes, voulu éteindre l'incendie commençant, ce que voyant, les Boches allaient les fusiller tous les huit,... l'avance des nôtres, à la Victoire de la Marne, les a sauvés.

N'ayez aucune crainte, nous ne souffrons ni du froid, ni de la faim, mais, puisque je vous dois la vérité tout entière, une de mes chaussures m'a mordu le talon... C'est si peu de chose que cela ne vaut pas la peine 'de V offrir pour vous, et pourtant j'offre tout, tout, même ce petit rien du tout... Et voilà comment je transforme en joies mes moindres contrariétés.

172 LETTKES D UN BLEUET

Janvilliers, 20 décembre.

Rien de bien saillant aujourd'hui... Le colonel est venu Yisiter le cantonnement. Tout a très bien marché, nous étions prévenus. Après, distribution de fourrage d'abord, puis, soupe... et me voici à l'église dans une stalle : les vitraux brisés ont été mal bouchés avec de vieux sacs qui tremblent dans la brise. Les saints des tableaux en lambeaux semblent frissonner, grelotter... L'eau du bénitier est gelée, et pourtant, mes aimés, je m'y trouve si bien, oh ! si bien dans cette église.

Je viens de relire vos lettres, du jour et du lendemain de mon départ ; la première mélancolique et si émotionnante ! La deuxième égayée vaillamment pour faire sourire le petit, si loin...

Soyez toujours confiants... Moi, je le suis absolument. Le Maître est pour moi d'une bonté infinie ; il conduit chacun de mes pas..., même les petits reproches qu'on me fait parfois, les petits ennuis qui m 'arrivent, je les sens préparés, voulus par Lui pour ma correction, mon élévation... Le bon Jésus me fait accomplir mon noviciat... et quel noviciat !

Mes chefs .^ Le lieutenant, vous le connaissez, toujours charmant. L'adjudant plutôt bienveillant, mais froid. Quant au logis, il parle peu... Qu 'est-il? Mystère... Mais Jésus est là, je suis tranquille, ce caractère fermé du logis le fait craindre et... cela facilite ma tâche.

Quant aux hommes? Les ser\^ants sont presque tous des débrouillards, mais leur langage !?... J'ai peu de rapports avec eux... Les conducteurs sont de jeunes

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 1^^

campagnards jurant et blasphémant à tout propos... Pauvres gens ! On s'est presque disputé ce matin pour quelques poignées d'avoine... Bah I je ne m'en fais pas; je tâche d'être diplomate et énergique... mes dix-neuf ans me font la tâche délicate.

Peut-être cela me rend-il un peu faible en service? enfin, je vais faire de mon mieux bravement, joyeusement... oh ! je sais pour qui oiirir ces petites difficultés dues a ma situation spéciale. J'ai les fonctions, mais pas les galons... inde irae...

Nous allons probablement rester ici quelques jours encore ; je pourrais avoir un lit, si je voulais, et prendre mes repas à la ferme, mais, vous le savez, j'aime mieux faire mon noviciat jusqu'au bout,.., j 'aime mieux ma gamelle et ma paille. . . Tout ce que J3 me permets, c'est mon litre de lait par jour.

JanviïUers^ 21 déoembre .

Eh bien, je crois que nous sommes ici pour une quinzaine ; une quinzaine! c'est bien long... Nous ne sommes pas mal, c'est entendu... Pendant le jour, je peux me retirer soit à la ferme, soit chez mon vieux sacristain ; là, je suis au chaud, et surtout je peux vous écrire tranquillement. J'ai, encore et surtout, l'église, ouverte de 8 à i6 heures, où je peux prier à mon aise et m 'unir intimement à vous. C'est bon tout cela, mais une grande chose me manque et elle est ^essentielle à ma vie : ma communion chaque matin... Et les jours passent et les délicieuses fêtes de Noël approchent... Gemment fêterons-nous ici l'Enfant- Jésus?

Tout va bien. Ce matin, à 7 heures 3o, les hcmmes de ma pièce (9 conducteurs, 11 seiTants) ont été promener leurs bêtes et je suis resté tranquillement à surveiller plus ou moins activement la toilette des écuries.

Dans la matinée, j'ai appris que j'étais chef de poste à la garde des voitures... Le poste .^ Une chambrette aux murs dénudés : un porte-manteau vermoulu, des rideaux déchirés, un vieux lit en fer à moitié affaisé et bourré de paille rappellent un vague confort que nous trouvons superbe... mais c'est surtout la cheminée qui nous enthousiasme ; elle est pourtant drôlement bâtie! Trop petite pour être la cheminée de campagne classique, trop grande pour avoir la prétention d'être une vraie cheminée d'appartement urbain !... enfin, peu importe, un bon feu de bois y ronronne tout bas. C'est donc une cheminée et nous ne cherchons pas à la classer dans une catégorie quelconque... On s'y chauffe voilà tout. (( Mais où prenez-vous donc ce bois? » Et bien voilà r le petit sacristain, mon bienveillant ami, pousse la complaisance jusqu'à nous approvisionner de fagots... Il faut voir comme il les aime et les soigne ses poilus !... C'est lui qui leur est reconnaissant des soins qu'il leur apporte...

Ce soir donc je prendrai deux heures de garde, de 4 à 6 pirobablement, j'y serai corpoTellement présent, mais mon esprit...

Quant aux galons.^ l'Enfant-Jésus attend peut-être le 25 pour les déposer dans mes godillots... Je suis tout entier entre ses mains... Je ne désire qu'une chose : votre bien à vous, et, si Dieu le permet, le

bien de beaucoup d'âmes... Si le Maître me faisait savoir que je ferais un apostolat plus actif, que je devienidrais meilleur en restant trois ans encore conducteur à deux chevaux, je dirais joyeusement : (( Faites, faites, je vous en supplie, ô mon Christ ! »

22 décembre.

Mon Jésus ! Je viens de me prosterner à vos pieds et de vous crier avec toute la supplication de mon âme : a Faites-nous connaître votre volonté ! laissez tomber sur nous un peu de votre lumière ! » Nous sommes des hommes de bonne volonté, Seigneur, et vous avez fait chanter par vos Anges, le jour de votre naissance, la grande parole qui calme et qui repose : t Paix aux hommes de bonne volonté!... » Mais l'aurons-nous votre paix si nous ne connaissons pas vos voies .^^ Vous avez, par vos Anges, prévenu les bergers, vous avez fait jaillir votre étoile pour guider les Mages. Seigneur, nous ne vous demandons pas des grâces extérieures et surnaturelles..., au moment de la Communion épanchez seulement vos désirs dans nos cœurs...

— Enfin ! une lettre de mon papa aimé, datée du 17... cinq jours! de vieilles nouvelles déjà! cette dettre me souhaite le plus tôt possible les deux galons qui rendront mes fonctions moins pénibles... Eh bien, mes aimés, votre désir est réalisé, l'Enfant- Jésus n'a pas attendu le 25... Je suis BRIGADIER par décision du 21 décembre... Cette fois, je les tiens vraiment ces pauvres petits galons... Cette nouvelle vous donneira un peu de joie... et c'est là ce qui me

fait plaisir... J'offre galons et joies à Jésus eit Marie, toujours aux intentions que vous .savez.

Je voudrais que oe soit à (( la maison » que vous me les cousiez ces petits bouts de laine, mais impossible et pourtant, si !... achetez donc quatre petits losanges en drap bleu horizon, cousez-y les galons noirs et me les envoyez, deux pour la veste, deux pour le manteau.

Ce soir il faudra que j'arrose... ma dignité nouvelle et que je paye une tournée (!) à la pièce... Enfin, noblesse oblige... (à quoi, grand Dieu !) Ah ! la 2^ pièce! je l'aime avec tout mon cœur d'apôtre, mais... Priez, priez, je vous en supplie, pour ma 2^ pièce...

23 décembre.

Sapristi ! il commence à faire frisquet ! Mes longues (?) moustaches blondes sont raidies par la gelée, et je n'ose plus les friser de peur de les... casser... Mais oui, il est temps que j'exhibe mon passemontagne ! Et pourtant le ciel est d'un beau bleu très pâle, le soleil brille toute la journée, il fait scintiller les paillettes blanches accroehées aux branches des arbres, et donne à la neige son éclatante beauté... mais il fait frisquet, très frisquet et cela congèle un peu l'admiration et l'enthousiasme poétique.

Hier soir j'ai été obligé de fermer ma lettre en grande hâte : les conducteurs de ma pièce attendaient impatiemment leur nouveau et bien jeune brigadier... et réclamaient pour les deux petits galons un arrosage magistral. Me voilà donc parti avec ma bande joyeuse, nous dirigeant yeis le... bistrot. Ah ! ils la

connaissent la route, mes gaillards, et les raccourcis donc !

J'entre le premier comme roi et organisateur de la petite fête. Nous cherchons à la cuisine une table où nous pourrions être seuls et bien tranquilles... tout est occupé ! Nous sommes obligés d'entrer dans la (( grande salle » presque remplie... Fumée acre des cigares et des pipes mêlée à une odeur alcoolopinardeuse : atmosphère étouffante pour moi, le jeuae ignorant des plaisirs d'un vrai poilu ! Les conversations se taisent, le choc des verres s'interrompt. . Coups de coude... on se retourne : « Tiens ! v'ià Vcuré chez Vhisirot !.., » Et moi, l'homme public futur, je me trouve gêné par ces yeux moqueurs et je suis intimidé au milieu de mes neuf grands gaillards intimides eux-mêmes... On cherche des chaises, on se tourne, on se détourne, on se retourne nez à nez et on rit pour se donner contenance... Je me ressaisis un peu : (( A l'unanimité ! qu'est-ce qu'on boit.î^ )) Nouveau silence... mes grands dadais se regardent avec un gros rire... moi, je suis de plus en plus gêné... décidément l 'enthousiasme me manque au cabaret. Enfin, le plus soiffard de la bande prend la parole — il n'y a plus de réserve pour lui lorsqu'il s'agit de boire un bon coup. — (( Si qu'on essaierait l 'cidre .^ » Allons-y pour le cidre ! et tous opinent du calot. La patronne apporte deux litres de cidre, je remplis les verres, on trinque à la prospérité de la 2* !...

Je m'éclipse un instant, et dans un coin du couloir j'emmène ladite patronne : « Madame, je voudrais payer une tournée à ma pièce pour fêter mes

galons. Nous sommes dix... Composez vous-même I3 menu !» — a Voulez-vous... des cigares, du bon vin de Saint-Emilion à 3 fr. 5o la bouteille? » — (( Va pour les cigares et le Saint-Emilion ! »...

Trois bouteilles arrivent sur la table... Magistral effet avec leur enveloppe en papier rose !... On déballe... On débouche ! et, allez-y ! les verres sont pleins... Le centre commence à causer, mais l'extrême droite et l'extrême gauche restent assez froids.. ► Je voudrais, pour clore magnifiquement la partie, finir par une tournée de café... « Oh ! le café n'est pas bon ici, me souffle tout bas un conducteur silencieux jusque-là, le vin est bien meilleur... » Oui, pensais-je, mais il coûte plus cher aussi... Enfin, il faut être grand seigneur jusqu'au bout... et je commande deux nouvelles bouteilles.

— Lorsque celles-ci furent vidées, je fis mes adieux à mes invités qui restaient là pour maniller. La petite fête avait été très gentille et très calme...

Je sortis dans la nuit ruisselante d'étoiles, tout heureux de me retrouver seul... seul avec Dieu et avec A^ous... dans l'air pur.

2U décembre.

Décidément, nous aurons au point de vue température un Noël classique... Neige, ciel noir, maussade et un froid ! Imaginez-vous que j'ai trouvé ce que j'ai laissé dans ma gamelle, hier soir, un moTceau de mitai, transformé en un énorme glaçon ; le pinard gèle dans les bidons, et j'ai eu de la peine co matin à décoller mes doigts d'une gouttière que je voulais déplacer !... Pourtant je ne

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE l']^

souffre pas, mais pas du tout : je n'ai pas d'engelures et je sors sans capote. Combien j'aimerais mieux avoir à m 'emmitoufler dans mon manteau pour aller là-bas lutter contre la grande brise du large... J'ai la nostalgie du vent de chez nous, même de celui qui crispe les visages, tourne les parapluies et transforme les chapeaux en bonnets informes...

Quoi de nouveau.^ Rien, absolument rien... Et pourtant si ! le bon Dieu a écouté vos prières : le logis commence à sympathiser avec moi... et, je suis en excellents termes avec les hommes de ma pièce. Tout va à merveille... Je n'ai rien à faire sinon la petite surveillance des travaux, les ordres à transmettre, et (( le jour » à prendre une fois par semaine. Je suis tout à fait tranquille et je vais me remettre à mon travail de préparation aussi active que possible, pour Bleau, que je ne perds pas de vue. C'est très bien de se promettre de piocher dur... mais où me fourrer pour cela, me disais-je hier : je ne puis passer que relativement peu de temps dans les fermes dont je vous ai parlé, d'ailleurs le travail y est difficile au milieu de l'agitation d'une grande maison... Dans notre grange .^.. Mais on n'y voit goutte, et puis, comme je commence ma journée à 4 heures du matin, je ne veux pas réveiller mes gars par de la lumière, ni me singulariser par d'aussi matinales occupations... Alors.^.. l'église.^... mais les vitraux brisés, le froid glacial... Savez-vous ce que le Bon Dieu m'a inspiré, puisque je ne veux pas, pour le moment et par pauvreté^ louer une chambre.^... Et bien, la sacristie !

Et voilà comment j'opère. A k heures 5 lever dans

;i8ô LETTRES d'un BLEUET

robscurité, sans bruit ; sorti de la grange, pfuitt l j'allume une bougie, je lace mes isouliers, et, en route pour Téglise sans oublier ma petite lanterne de bicyclette que j'avais emportée à tout hasard... Je soulève la brique sous laquelle le sacristain cache soigneusement la clef chaque soir... Je la saisis toute, gluante de gelée... Tâtonnements... un grincement amplifié par les échos mystérieux des voûtes... J'entre, je fais glisser mes doigts sur la surface polie de l'eau bénite congelée... je monte dans la nef froide et sombre, au milieu des échos étranges... Je m'agenouille à la Table Sainte : (( Seigneur, ayez pitié de votre serviteur... Seigneur, bénissez-Zes... )) Je me dirige alors vers la sacristie bien close... J'allume de nouveau la bougie de <( mon phare », vous a^ous la rappelez cette lanterne vénitienne que vous m'avez donnée pour ma bicyclette d'enfant? Une petite fenêtre que j'y ai découpée, laisse filtrer sur ma feuille ou mon livre un étroit rayon de lumière. Je peux ainsi travailler sans que la lueur soit vue du dehors , un abat -jour que j'installe avec des canons d'autel arrête tout rayonnement et laisse la pièce dans une obscurité complète. Personne ne viendra me déranger !

Je suis appuyé sur une console, au pied d'un grand crucifix, le front sous sa main douloureusement bénissante et il me semble que l'autre main s étend, bénissante aussi jusque là-bas... où j'aime et où je suis aimé... Je me souviens de la prière que je faisais là, ce matin, l'adaptant à notre situation présente et où je répétais les paroles du Maître : a C'est anoi qui suis la lumière du monde !... Je suis la Voie,

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE l8l

la Vérité, la Vie!... Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie... »

JanvilUers, 25 décembre.

Hier soir, j'entrais dans une feirme. Une petite fille se présenta à la porte, elle me regarda avec des grands yeux pleins de bonheur enfantin : (c Le petit Jésus Ya yenir. » Elle se mit à rire en trottinant.. Cela m'a fait rêver à beaucoup de choses déjà si lointaines... et qui étaient si bonnes ! Lointaines.^ Mais, l'année dernière encore mes godillots n'étaientils pas pleins de surprises !... Le mois d'août a clos mon enfance, si heureuse par vous... ma vie austère a commencé là...

Quand je me suis réveillé ce matin à 4 heures, ils étaient vides mes pauvres godillots !... J'étais loin, très loin du nid si doux... Oui, Noël est un peu triste cetteannée,mais non d'une tristesse inféconde... et, au point de vue du Ciel et des âmes, mon Noël a été bon. Comme j'étais dans l 'impossibilité de me confesser à un prêtre, je me suis confessé à Dieu lui-même, et je me suis donné une pénitence ! L'acte n'avait aucune valeur sacramentelle, mais Dieu a eu pitié de (( soin, petit » et II m'a lui-même directement remis mes péchés... je l'espère..., je le crois... Hier aussi, j'ai supplié mon Christ de venir habiter le Tabernacle vide, si froidement vide !... et je crois ceci encore, c'est qu'il veut bien y résider pour moi... J'ai peur ■d'être trop présomptueux...

A midi, hier encore, tout de suite après notre soupe, je suis retourné à ma chère église et je me

l82 LETTRES d'uN BLEUET

suis mis en devoir de lui donner un petit air de fête pour la messe d'aujourd'hui. Rapide coup de chiffon sur l'autel, les stalles ; vigoureux coup de balai dans le chœur, la nef, les bancs... la chaire surtout !.. j'étais heureux.

J'ai ajouté des candélabres au maître-autel, j'ai porté deux fusains qui se lamentaient dans un coin, je les ai disposés sur les marches. C'était maigre, mais enfin !... En travaillant, je répétais : a Enfant Jésus, ayez pitié de nous ». Je l'ai dit pour chacun des hommes de la batterie, et je le disais pour ceux qui ne le disent jamais et dont le cœur est fermé, et je le disais pour ceux qui oublient, et je le répétais avec ceux qui prient... po-ur ceux qui sont heureux... pour ceux qui souffrent...

Une nouvelle qui va vous surprendre désagréablement et qui me fait peine à mxoi : l'excellent lieutenant Godfrin quitte la batterie pour aller à l'Etat- Major. Ne vous inquiétez pas... Dieu agit toujours pour le bien de tous... Soyons confiants.

Janvilliers, 26 décembre.

... Je vous envoie un petit souvenir bien pauvret, bien insignifiant : une feuille de fusain, d'un de ces fusains que j'ai poirtés hier sur les marches de l'autel. Chacun de vous aura la sienne... Pauvre petit arbuste, il assiste tous les jours à ma communion spirituelle et à mes prières pour vous au pied de l'autel. Je l'ai frôlé plus d'une fois hier en répondant H Messe... Ce sera pour vous un souvenir de cette petite église où j'ai travaillé... où j'ai souffert un peu pour mes aimés...

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE l83

Vous m'annoncez irenvoi de deux colis. Rien encore. Je vais m 'occuper activement de savoir où sont passées ces gâteries qui mettraient un si joli rayon de soleil dans ma vie, matériellement un peu monotone. Mais je ne souffre pas de cette monotonie; et puis l'austérité dans nos repas et dans le couchage est pour moi une vraie joie...

27 décembre.

Il est 6 heures 3o... Il va un mois, j'arrivais à Caen et sans bien comprendre mon bonheur, je répétais : (( Je vais les voir... Je vais les voir... » Quelques heures après c'était le bonheur, presque brutal eî, douloureux... Je ne m'attarde pas sur le passé pour le regretter mélancoliquement. . . non pas ; ce serait faiblesse et j'aime la virilité. Si je reviens isur le passé c'est pour remercier Dieu de me l'avoir fait si bon...

Vous pouvez être tranquilles, tout va bien : les petits ennuis du début ont totalement disparu, et la fête de l'autre jour a produit merveilleux effet... Et puis, une bonne parole, parfois une petite générosité glissée simplement à un homme, vous l'attache aussitôt... Lundi, le soir, deux servants causaient à voix basse; mais je pouvais les entendre : ce Hein, vieux, t'as des soius? » — « Pas plus que de poil dans le fond de ma cuiller ! » — (c Alors... on est frit ! C'est tout de même triste que d'être obligé de s'ia rincer avec d'ia glace" ! » J'ai pris la parole : « Ah ! mais je ne veux pas que tu boives de l'eau la veille de Noël... Tiens... Combien un litre de cidre .î^ » — (( Huit sous !» — (( En voilà dix, tu achèteras un cigare avec... » Le plus content, c'était moi...

l84 LETTRES d'un BLEUET

28 décembre.

Mes pauYres aimés, yos galons ne sont malheureusement pas arrivés assez vite. Je suis resté quatre jours sans mes insignes ! espérant toujours que ce serait les vôtres que je porterais. Mais on commençait à plaisanter de cette soi-disant négligence, et mes chefs semblaient la considérer comme de l'indifférence. J'ai donc été voir le tailleur qui m'en a cousu, des galons... Mais ce n'étaient pas les vôtres !

29 décembre.

La vie du répons est assez monotone, mais moins que celle de réchelon... Peu d'incidents, voici pourtant quelques détails qui vous feront comprendre les misères du troupier en campagne... Je suis de nouveau devenu un monde à moi tout seul! la gent toto a fait sa réapparition ! j'avais cependant fait bonne garde ! réapparition picotante, aussitôt j'ai entrepris une chasse libératrice.

En allant faire coudre mes fameux galons chez le tailleur, j'avais remarqué qu'il logeait dans une vieille maison où il y avait plusieurs chambres, donc propice à mon cas... C'est une très ancienne chaumière (dix-sept cents et quelques années, ai-je vu gravé au-dessus de la porte), poutres basses, mais formidables : un travail d'anciens ! Dans cette chaumière, une famille campagnarde, pauvre mais délicieusement hospitalière... Je m'approche de la maîtresse de la maison, et, tout bas, discrètement

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE l85

po'ur ces choses qui réclament un doigté de diplomate : (( Madame, yous n'auriez pas à mettre à ma disposition une chambrette inoccupée... yous me feriez chauffer un peu d'eau... je prendrai un bain, et... )) Réflexion lente; la bonne femme fait part de mes désirs et de mon cas à haute voix.,. Légère rougeur du brigadier. . . intimidation consécutive. . . Nouvelles réflexions collectives cette fois... On sonde le problème... rhomme dit aui^ et la femme dit... oui.,. Justement, dans la petite chambre à côté, ajoute-t-on, il y a un four où mijotent carottes et betteraves pour les bestiaux... J'aurai chaud, je serai bien... etc. Quelques instants après, j'entrais dans la pièce embuée de lourdes vapeurs acres... De l'immense bassine s'élevait un glouglou joyeux... Un grand baquet à ma disposition..., dans une marmite, l'eau bouillante; dans un seau, l'eau froide...; une chaise...; je suis à merveille... Mes hôtes se retirent discrètement ; on enlève de force la petite Henriette très intéressée par ce remue-ménage et scandalisée, bien sûr, par ce désordre... On m'enferme et la chasse commence vigoureusement savonneuse et terminée par un copieux arrosage de vinaigre de Bully... Oh ! luxe !... Peu de temps après, je réapparaissais aux yeux de mes hôtes attablés, rose, frais, radieux ! Une gamelle de soupe fumait, à mes intentions, sur le fourneau... Je m'assieds à la table commune et je mange de bon appétit.

Le patron voulut me faire goûter de son cidre... F. versa dans un verre un liquide pâlot, douceâtre et aigre à la fois... (( Hein? » et je voyais tant de fierté dans ses yeux pétillants que je dis : (( Déli-

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cieux ! )) — a Ah ! eh bien ! ce jus de la poire fait du cidre aussi bon que celui de A^otre Normandie !... » et je pensais : le pauvre homme !... Ce n'est pas tout, pour me rappeler mon cher pays, ils m'offrirent une pomme, que j'ai déclarée délicieuse aussi. Cette fois c'était vrai.

Le repas fini, je me levai, discrètement encore, je demandai combien je devais... La patronne fit un grand signe de tête négatif : a Rien, Monsieur... Si vous y tenez pourtant, donnez ce que vous voudrez à' mon gamin. » Je glissai quarante sous dans la main du gaillard et je me sauvai confus et reconnaissant.

Un détail encore : la demi-boule que je touche de l'ordinaire ne suffisait pas à mon vaillant appétit et j'étais obligé d'acheter du pain civil ; aussi ai-je demandé la double ration... le médecin me l'a accordée facilement... et à présent je touche mon kilo et demi par jour... C'est suffisant cette fois.

Janvilliers, 30 décembre.

De temps en temps la tristesse voudrait m 'envahir. Vous êtes si loin !... Heureusement le Maître est tout près...

Notre vie est monotone, disais-je hier, c'est vrai, mais depuis quelques jours j'ai trouvé des occupations intéressantes. "Vendredi, adjudant, logis, brigadiers, servants se sont rendus dans un bourg à cinq kilomètres d'ici (Fromentières) et dans un grand champ nous avons mis une pièce en position de tir. Un

FRONTS DE l'aISNE IT DE CHAIvIPAl,. E 1S7

sous-lieutenant de la i4® faisait une instruction suivie immédiatement de rapplication pratique. Très intéressant..., mais s'est mise à tomber une petite neige très fine, très entêtée. Aussitôt mes gants! mon passemontagne ! et j'étais à l'abri, tandis que je voyais les visages de mes pauvres voisins se crisper souffreteux... J'en avais pitié... Le lieutenant a continué son cours, stoïquement, jusqu'à ce que nos points de repère les plus rapprochés aient disparu derrière un nuage gris, tremblotant. Après cela, nous sommes allés à la Mairie du petit village voisin où le Commandant fit à tous les gradés une conférence sur les rouages d'un Co»rps d'armée : le groupe, la batterie... ceci, pas très empoignant.

J'ai été dire un petit bonjour à Dieu dans son église. J'y ai trouvé notre aumônier qui m'en a fait les honneurs : il m'a fait admirer une œuvre d'art merveilleuse, un rétable aux scènes très curieusement fouillées...

Il y a chaque matin un cours pour les élèves sous-officiers, cours auquel j'avais grande envie d'assister. J'ai été trouver l'adjudant qui me promit d'en parler au iieutenant. Le soir même le sous-officier de jour venait me dire : (( Demain, après avoir assisté au cours de 8 à lo heures, vous irez voir le lieutenant. ))

Le lendemain à 6 heures je partais, une heure avant les autres brigadiers, pour pouvoir faire Tadorable communion... Il avait neigé toute la nuit, mais le ciel était illuminé d'un beau clair de lune, dans la neige étincelaient des milliers de paillettes. Mes pas faisaient crier la neige, rappel des stridences des gril-

l88 LETTRES d'un BLEUET

Ions pendant rété... et je regardais curieusement les toutes petites foissetteis capricieuses que les lièvres €t les lapins avaient tracées dans leur course craintive.

Bientôt le ciel pâlit et le spectacle devint comme un rêve : devant moi rimmense plaine blanche aux profondeurs bleutées et aux reflets laiteux... et je croyais voir la mer avec les nuances imprécises de raurore... et je m'arrêtais pour écouter son murmure... Là-bas, les bois profilaient leur masse soDibre comme un long ruban grisâtre; à l'horizon, pareils à une digue, certains bosquets formant d'énormes forteresses.

J'arrivai à 7 heures 3o, je répondis la messe et je communiai... Le cours commença bientôt après, il fut fait par l'aspirant de la i4 sur les soins à donner aux obus, aux douilles, aux fusées... Causeur infatigable et bien documenté.

A mon iretour au cantonnement, je fus appelé par notre nouveau lieutenant : « Mon ami, il y a quelques jours, je vous ai aperçu sur la route, vous reveniez avec des attelages après avoir conduit une de vos pièces à... Il y avait des attelages à droite, d'autres à gauche de la route. C'était en désordre... )) — « Mon lieutenant, permettez-moi de vous dire que je ne me suis occupé que des quatre attelages de ma pièce..., la route était très glissante; un de mes conducteurs était tombé sous son cheval, j'avais cru sage de laisser à chacun le soin de trouver le passage le moins difficile... » — « Oui, c'est une raison qui atténue la gravité de ce désordre, quoique, à la réflexion, il me semble que tous auraient dû suivre

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE l89

le passage trouvé le meilleur par le conducteur de tête, mais, j'ai autre chose à vous dire, vous pouvez faire un bon sous-officier... même mieux que cela... et... vous manquez de poigne! Commandez avec moins de... douceur, et si quelques-uns de vos hommes ne marchent pas, signalez-les à votre chef de pièce... Je sais bien que le grade de brigadier est le plus délicat : le galon est modeste et il faut donner des ordres à tout propos... Allons, soyez plus ferme !...)) On s'occupe donc de moi... je tâcherai d'être rude II???

Surprise ! nous partons demain matin pour Sainte- Menehould...

En route, 31 décembre.

Bonne année, mes tant aimés ! Oh ! si vous saviez comme mes souhaits sont ardents ! Souhaits de lumière ; souhaits de paix ; souhaits de sanctification !... Tout mon cœur, dans un élan immensément affectueux, crie vers Dieu : (( Vous les aimez ceux que j'aime... Je vous les confie ! » Comme je voudrais vous écrire tout au long les vœux que j'adresse au Maître pour chacun de vous... Mais j'ai si peu de temps... et puis je ne me sens pas à l'aise pour vous exprimer mon affection. Nous venons de faire une étape de vingt kilomètres et je vous écris debout, accoudé sur la cheminée, dans une maisonnette banale, les pieds grillés par le feu, la tête pleine du brouhaha de l 'installation.

Nous sommes partis ce matin à 6 heures 3o ; le froid s'était complètement amolli, il faisait une pe-

l90 LETTRES d'CiN BLEUET

tite brise tiède. Nous avons roulé toute la matinée au milieu de la plaine immense, toute blanche, entrecoupée par des bosquets bas et noirs.

Vers lo heures du matin nous arrivions dans un tout petit village glorieux depuis i8i4 ! Champaubert. Dans un coin étroit, étouffée par des maisons basses, une colonne de granit surmontée de l'aigle impérial, au pied, de lourdauds petits canons du temps, qui semblaient regarder nos pièces avec ébahissement.

Puis nous avons recommencé à rouler sur la grande route bordée de peupliers géants ; à droite et à gauche des coteaux blancs piquetés de souches de vignes.

Nouvau petit village, Etoges, dont je vous envoie aussi des cartes postales achetées en courant dans une épicerie ; pas de choix.

Ce n'est que vers 2 heures que nous gagnions le cantonnement de notre première étape, Bergère-les- Vertus. Félicitations du lieutenant pour notre défilé impeccable ! Piecherche des écuries d'abord, puis du logement qui nous était désigné : un hangar immense pour les bêtes ; pour nous et de l'autre côté du bourg, une maisonnette basse à deux chambres. Litières formées de paille usagée, épandues sur le carrelage (aïe, les totos !), vitres brisées et bouchées avec des bottes de foin... mais, il y a une cheminée^ du feu, et, ma foi, nous serons comme des rois !

Savez-vous à quoi le feu nous a servi ce soir.^ Devinez-le... crime qui y a été peTpétré.î^... Deux poules! deux poules volées et assassinées par les gars de la 2^ et que lesdits ont plumées et fait cuire... puis,

FRONTS DE L AISNE ET DE CHAMPAGNE l9l

gulls Yiennent de m 'offrir !!L.. et que j'ai acceptées... un bon morceau du moins! Comprenez-Yous itout ce qu'il y a dans un drame pareil?... Ecoutez 1... Un de nos chevaux écrase une poule..., un conducteur la ramasse pieusement, la rapporte à la propriétaire émue de l'honnête désolation de ce consciencieux soldat... Mais le si charmant militaire, à couvert derrière sa pseudo-honnêteté, empoigne deux volailles bien repérées, les plume, les fait cuire aidé de bénévoles et empressés complices et me les apporte... m'en offrant une large part... que j'accepte... Gros cas de conscience ! Qu'auriez-vous fait.^.. oui, qu'auriez-vous fait, consciences scrupuleuses... et repues.^

Vélye, i^' janvier 1918.

Ce matin je me suis levé à 5 heures 3o, après une bonne nuit de huit heures de repos. J'ai embarqué mes couvertures dans un caisson, puis j'ai été demander à quelle heure notre aumônier disait la messe... On n'a pu me dire où il couchait. J'ai fait le tour de l'église clenchant les portes... Tout était fermé... Je suis alors retourné à l'écurie, déçu... A 8 heures nous partions.

Grand 'route au milieu d'une plaine plantée, ça et là, de larges bosquets de pins en quinconce, puis, lé -bas, des coteaux grisâtres, des vignobles.

Et pendant que je marchais dans l'ornière creusée par la roue du caisson dans la neige, ou bien pendant que j'étais (( tout doucement » secoué, assis sur l'avant-train dans ses sursauts ouatés, m.on âme

l92 LETÏHES d'un BLELET

était parfois toute rêveuse... Je revoyais le salon, la-bas, le i^"" janvier, tout éclatant de lumière, les rideaux de la grande portière tout boursouflés de paquets mystérieux... puis, majestueux, les rideaux s'écartaient, et alors... alors les yeux des tout petits s'ouvraient bien grands, leur bouche restait entrouverte dans une admiration enfantine... j'étais un de ces heureux tout petits... même le plus petit...

Plus tard d'autres jours de Van où nous comprenions mieux notre joie, où, surtout, l'on ressentait mieux la douce paix d'une famille merveilleusement unie !

Puis les années ont passé..., les ailes ont poussé aux oiselets... Des départs !... Alors la journée charmante s'est assombrie... Mélancolie à la maison, làbas,... et à Paris pour deux cornettes pensives... Retours, un peu poignants, sur le cher passé, et, dans un village de la Marne, le soldat rêve..., la campagne est froide, sous la neige...

Oui, sous la neige, le petit soldat traversait des villages puis arrivait à Vélye. (( Enlevez-vos masques ! )) et précipitamment, d'un seul mouvement, les masques un peu gênants, tombèrent. En cours de route nous faisons des exercices d'entraînement contre les gaz... Les trois quarts d'heure passés sous la muselière n'ont pas été trop angoissants... c'était mon premier essai un peu long ; une seule chose me gênait, la buée épaisse qui se forme sur les lunettes... Je ne pouvais plus voir le paysage !

Nous coucherons ce soir dans un grenier : encore paille usagée et, probablement habitée... Merci, mon Dieu ! ces ennuis je les offre pour mes aimés.

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE l93

Près de nous, entre ses berges toutes blanches, roule une petite rivière qui tapote les ailettes d'un vieux moulin immobilisé. A côté, une maisonnette où je viens de prendre une tasse de café... c'était un prétexte, je n'en avais nul besoin, mais je voulais être tranquille pour vous écrire.

... Oh ! je voudrais pouvoir vous dire toute mon affection immense, tant aimés, je voudrais vous remercier de vos bonnes lettres qui me font tant de ^ bien ! Je viens de relire vos joyeuses et si affectueuses lélicitations pour mes pauvres petits galons... Oh ! que vous êtes bons ! Quelle est ma reconnaissance pour les joies infinies que vous m'avez données et qui ont fait de moi le plus heureux des enfants, puis, des jeunes gens ! Merci en particulier pour tout le bonheur que vous avez versé dans mon cœur pendant la permission si douce...

Tout va bien physiquement et moralement... Il ne fait plus froid... Dieu nous garde.

Faguîères^ 2 janvier.

Nouvelle étape au milieu de la plaine immense plantée d'arbustes minuscules ; on dirait des sapins en miniature. Nous sommes arrivés à Faguières, petit village à quatre kilomètres de Châlons. Tout va bien... pourtant mes chaussures sont un peu étroites e? j'ai... des engelures légèrement écorchées. Mais aucune souffrance, aucune, je vous l'affirme..., encore une grâce !

Le major cependant m'a conseillé d'acheter des chaussons... Je pars donc pour Châlons; j'aurais

l94 LETTRES d'un BLEUET

bien voulu visiter la ville, très intéressante, dit-on,, mais le lieutenant m'avait donné rordre d'être prompt, et, par discipline, je n'ai fait qu'entrer dans un des faubourgs. Peut-être y ai-je eu quelque mérite, mais ce petit service d'obéissance aux pieds du Maître, je l'offrais pour réparer mes négligences éventuelles dans mon service de soddat.

3 janvier.

Nous avons quitté Faguières à 6 heures 45. Nous roulons, nous roulons toujours. Nous apercevons les tours des églises de Châlons, superbes dans une belle déchirure rouge entrouvrant les nuages lourds de neige.

Nous avons traversé les faubourgs de Châlons ; nos canons roulaient avec un bruit creux et nos caissons sautaient gaîment sur les pavés.

Lorsque nous sommes arrivés dans la campagne au milieu des ondulations blanches, longues et monotones, j'ai retiré de mon carnet vos lettres, et, assis sur le haut de mon caisson, le nez frileusement niché dans mon fameux passe-montagne, j'ai relu... et j'ai passé quelques bonnes minutes avec vous.

J'ai besoin de toutes vos délicates attentions pour me soutenir dans cette vie étrange, si éloignée de vous, si éloignée de mon idéal... Ce matin, avant de partir, raumônîer m'a donné la communion... Quand je suis revenu aux écuries, le bidon de jus était vide ; mes gars n'y ont pas regardé de si près., tant pis pour les absents. Mon pain aurait donc été un peu sec sans le délicieux chocolat de ma grande...

FRONTS DE l'aiSNE ET DE CHAMPAGNE l95

€t les crêpes de ma petite Elise. Après les repas, un peu maigres parfois, j'ouvre un cornet mytérieux ou un sac, et alors quelque friandise me fait oublier le bouillon assez pauvre et les monotonies un peu rudes de l'ordinaire... Nous couchons ce soir à Tilloy.*

* Extrait du carnet de l'aspirant Louis O. — 3 janvier. En étape depuis le 31, par iin temps de neige et de gel. Je voyais Henry C.,~presque tous les jours. Des engelures le faisaient souffrir, mais il acceptait tout gaîment.

Ce soir, sur la grande route Paris-Châilons-Verdun-Metz, nous causions de notre vie d'après-guerre. Guidé par la voix d'Henry, mon rêve le voyait en robe blanche, prêchant au peuple pressé devant sa chaire; et sous le ciel pur des nuits de l'Est en hiver, nous avons demandé à Dieu de bénir notre avenir et de protéger ceux que nous aimons.

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