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CHAPITRE VII

Elise^ U janvier.

Nous sommes arrivés dans un petit village assez étrange, au nom évooateur. Elise !... Nous sommes là pour quelques jours sans doute. Demain j'espère pouvoir vous raconter mésaventures. Tout va bien... Nouveaux colis encore! Que de merci! Gourmandises, encrier étanche, savons glycérine (mes mains vont rester sans engelures malgré le froid de nouveau très vif). Tricot, travail immense de la bonne Jeannette. Je ne puis vous exprimer ma reconnaissance immense elle aussi.

Elise, 5 janvier.

Ce matin je voulais me reposer jusqu'à 6 h. 3o, mais le Bon Dieu m'a, bien plus tôt, fait sortir du chaud abri de mes couvertures. Pendant la nuit j'avais glissé de mon lit de paille et je me trouvais blotti le long de la cloison mal jointe, les pieds en plein courant d'air ; le froid m'avait réveillé. J'ai vite envoyé promener couvertures et sac à avoine et je me suis mis en devoir d'enfiler mes chaussures... Pénible devoir ! J'avais eu beau hier soir en me couchant, cacher mes godillots dans la paille, je les

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retrouvais ce matin gelés, durs comme du bois. Je tire, je frappe du pied, je tire encore... impossible de pénétrer... J'appelle à mon aide les saints du Paradis... J'entends le cuir craquer comme de la glace qu'on brise. Enfin, je suis dans la place... Vite, ma bougie, mon papier !... Très bien ! et je dégringole de notre tas de paille et je sors sur la route gelée, où mes souliers claquent comme des sabots...

A droite l'église, ma chère petite église !... Je monte prudemment le raidillon glissant, j'ouvre la grille rouillée qui pousse une lamentation aiguë... J'ouvre la porte et je vais me jeter aux pieds de mon Jésus... Au moins ici le temple n'est plus sans voix, ni sacrifice,, Jésus réside sacramentellement dans sa demeure. A voix basse je prie pour vous tous, en marchant de long en large dans la nef et en venant m 'agenouiller souvent tout près du Tabernacle...

Puis, j'allume ma bougie, je prends mon cher encrier de poche où je retrouve chaque fois mon signe J. M. D. entrecroisés ! Je m'installe sur l'harmonium et tout près du Maître... Oh ! la douce causerie !...

Elise, 7 janvier.

Hier j'ai reçu une bonne lettre du 2, de mon papa bien aimé : (( Si tu savais, ami, comme je suis content de toi !» Ah ! voilà une phrase qui m'a rempli rame de lumière et de bonheur fortifiant... Cette joie si vraie est une grande puissance morale. Tu es content, content par moi !... Oh ! Jésus, je suis heureux !

En route pour Elise ! je remonte sur le cais-

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son d'où j'examine très philosophiquement les efforts crispés des chevaux sur la glace... Les crampons glissent, un cheval s'effondre, fait perdre l'équilibre à l'autre qui s'abat lourdement. Embrouillamini des harnais ! on décroche, on fouette..., l'une des bêtes se relève, mais l'autre n'a pas de prise sur le versant de la route... On la fait traîner par le cheval d'avant, on fouette encore, on hurle, on gesticule... Enfin, Ça y est ! Vite l'attelage est remis en ordre et on rattrape, mais <xyec une lenteur prudente, le temps perdu.

Vers une heure, nous arrivons dans un petit village quelconque... Il paraît que c'est là !... En effet, on aligne pièces et caissons au bord de la route : <( Dételez ! )) On nous conduit vers un hangar... J'ouvre la porte... Au milieu de gerbes croulantes, un homme aux formidables moustaches de Gaulois et aux yeux presque hagards bat à plein fléau. Le bras retombe régulièrement dans la paille d'où jaillit l'avoine en jolies paillettes dorées... a Vous venez îci.^^ )) — (( Oui... )) et alors avec la résignation muette des gens habitués à souffrir, il se mit à ranger ses bottes et des bûches de bois, jeta une bâche sur son avoine si fraîchement battue... puis partit lentement, tristement, sans se iretourner... Quelques minutes après, les chevaux secouaient leur givre et balançaient joyeusement leurs musettes... Les harnais étaient affaissés en tas, un peu partout, mais tant pis !

On apporte le bouillon fumant... Vite, gamelles et boules de pain forment un cercle autour de l'énorme a bouteillon »... Les uns s'asseyent... d'au-

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très se mettent à genoux dans la neige glacée ; on mange gaîment, et, peut-être me croirez-vous difficilement, mais je- n'ai pas souffert du froid, pas une minute encore !

Tout près de notre hangar aux planches mal jointes, sur un mamelon se dresse coquettement la petite église. Vous comprenez, à peine le bouillon ayalé et tout en finissant de grignoter ma demi-boule avec le chocolat que vous m'avez envoyé, je me mets à gravir le raidillon... J'ouvre la porte... Charmante petite chapelle admirablement entretenue, avec bascôté minuscule, tout cela réduit, tout petit, tout propret, tout gentillet... Mon premier soin est de jeter un coup d'oeil sur la lampe du sanctuaire... elle est éteinte ! mon Jésus n'est pas Ik? et pourtant les canons d'autels sont grand ouverts ; je fais une courte prière pour vous tous, p'uis je descends la nef et au-dessus du bénitier, je vois une petite pancarte : (( Tous les matins, saut mercredi et jeudi, messe à 7 heures 1 5 . . . )) Il y a donc un curé ! Je sors de l'église, j'aperçois de l'autre côté du cimetière une étrange maison en bois. Je ne sais pourquoi je me dirige vers elle ; j 'ouvrei la barrière, je traverse l'austère jardinet, je frapipe... Rien !... Je me retirais, lorsque la porte s'ouvre tout doucement et un vieux Curé de campagne, aussi bon qu'il semblait vieux, m'appela, et, soulevant sa barrette : (( Que désirezvous. Monsieur .î^... »

EUse^ 8 janvier.

... Je lui exprime ma joie de voir un prêtre, un <( homme-ami », je lui dis ma situation de novice.,..,

par le cœur, de l'Ordre de Saint-Dominique. Aussitôt il ouvre la porte toute grande et, dans un sourire : (( Entrez. »

Petite chambre très simple ; dans un coin, un lit archaïque aux lourds rideaux, qui, par un bâillement, laissent entreyolr un énorme édredon rouge...; à côté, au-dessous d*un immense Crucifix, un prie- Dieu maladroitement taillé dans un bois grossier. Tout près, un bureau dont le yernis très clair détonne au milieu de toutes ces yieilles choses. Sur le bureau, des livres pêle-mêle, des paperasses soigneusement entassées, et ça et là, quelques bibelots, souvenirs d'une mère, d'ime sœur, dont le sourira semble fané depuis longtemps.

Sur une table, des éclats d'obus ramassés au milieu des champs... Sur la cheminée une pendule bat mélancoliquement les heures sur son socle piqueté par les vers, et contre lequel s'appuie grand ouvert un vieux livre latin, couvert en cuir, aux tranches poussiéreuses et aux couleurs passées...

Il approcha une chaise des trois tisons qui s'ét'Cignaient dans un tas de cendre, il me fît signe de m 'asseoir, prit les pincettes d'une main tremblotante, releva la tête en plissant les yeux : (( Alors, vous voulez être dominicain .^.. J'en ai reçu quelques-uns chez moi depuis la guerre..., en particulier un aumônier divisionnaire à trois galons... » La conversation s'engagea..., bientôt on quitta les dominicains pour parler... de la guerre, naturellement... Et lorsque je lui ai demandé où je pourrais trouver une place pour me recueillir ^t écrire •

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(( Dans mon église, sur rharrnonium, comme j'ai vu plusieurs prêtres le faire déjà. »

Il était 3 heures 3o, je le quittai. C'était l'heure de rabreuvoir. Le bon curé' me conduisit jusqu'à la petite barrière et je courus à l'écurie... Les chevaux étaient bridés et nous partions gaillardement dans la direction d'un abreuvoir superbe, tout près de la mairie, m 'avait-on dit... Oui, pompe magnifique.,, mais hélas... gelée ! Et il nous fallut aller à trois kilomètres plus loin, au petit village de Daucourt... Là-bas, le soleil, rouge, splendide, descend vers les étendues blanches, froides, sépiulcrales... Mais, pas de poésie ! il nous faut de l'eau ! Au-delà du village nous trouvons un (( doué » plein d'une eau savonneuse... et passablement -sale. Les chevaux y entrent joyeusement, plongent leurs lèvres, reniflent, s'ébrouent, agitent l'eau de grands coups de tête, puis reculent, dégoûtés... Trois kilomètres pour quelques seaux d'eau.., de lessive ! « Allons, les gars, dépêchons-nous ! » Et vite par les raccourcis nous regagnons le cantonnement.

Je suis de jour^ j'ai à rendre tous les sacs vides au train irégimentaiTe... Un coup de trompette annonce son arrivée... Vite, j'empoigne mes sacs «.ît j.e cours... Sur la petite place personne ! et j'aperçois là-bas, sur la grand'route, le camion qui s'ébranle. Vite, je dépose mes sacs et j'appelle : « Ohé le T. R. ! )) Mais le T. R. est déjà loin !... je vois le camion qui s'amincit, dimimie, diminue... et surtout je sens que je m'essoufle, loirsque j'entends une forte voix derrière moi : « Débrouillez-vous comme vous voudrez, mais il fant qu'avant demain tous les sacs

soient rendus là-bas... )) C'est le logis de jour... a Où là-bas? )) — ((A Daucourt ! » Je réfléchis... Qui envoyer.^^... Alors, j'ai conclu l'affaire tout simplement, je me suis dit : « J'irai. » Et la journée faite, j'y ai été...

Il faisait nuit, une splendide nuit d'hiver étincelante de la lumière froide des étoiles... Je marchais dans le tout petit sentier, au milieu des étendues phosphorescentes, et j'étais heureux de me trouver pur au milieu de la pureté des choses. C'est sublime de se trouver tout seul... seul à seul avec Dieu et avec sa splendeur sensible...

La mission fut vite accomplie et ce fut heureux car la batterie n'aurait pas eu d'avoine le lendemain, et c'est moi qui en aurais été déclaré responsable.

J'avais fait mes prières en route et tout de suite j'allai me blottir dans la paille, il était huit heures et je m'impose régulièrement huit heures de sommeil.

La nuit fut bonne, mes couvertures me protégeaient presque complètement du froid très vif qui entrait par les planches mal jointes : je fus réveillé une ou deux fois par la lamentation des flls téléphoniques qui pleurent ici, toute la nuit, étrangement, lugubrement...

Le lendemain matin, je me réveillai vers 4 heures, je vous ai raconté mes efforts pour entrer mes godillots gelés... Lorsque je revins de la petite église vers 7 heures 20, après avoir écrit mes lettres et fait la sainte Communion, je trouvai mes gaillards groupés autour d'un feu de paille gigantesque. Ils

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suspendaient, au-dessus de la flamme dansante, godillots, pains, bidons... car tout avait gelé pendant h nuit !... Le pain était dur comme de la pierre, impossible à couper. On le faisait griller dans la flamme fumeuse. Cela avait bien un petit goût acre... mais, avec un peu de vos confitures, c'était délicieux.

Lorsque tous les liquides furent revenus à leur état normal, j'allai chercher de l'eau à la pompe qu'on avait dégelée aussi. Je voulais faire un petit bout de toilette... Ne frissonnez pas à cette pensée : par ces grands froids l'eau me semblait tiède. Une chose m'a amusé, à laquelle je ne m'attendais nullement, lorsque je voulus reconstituer ma brosse, mes cheveux étaient collés en mèches glaçonneuses et les dents de mon peigne se chargaient de givre...

Emploi de ma matinée :

Lever 4 heures. Lecture, relecture de vos lettres. Travail.

6 heures 3o. Mise de mes lettres à la boîte.

7 heures. Communion.

7 heures 20. Petit déjeuner. Toilette. Surveillance du pansage. Quelquefois, coup de main aux gars pour faire récurie et remettre tout en ordre.

Entre 9 heures 3o et 10 heures. Abreuvoir. Nous avons trouvé un puits et un seau... Je me charge de monter l'eau.

De 10 heures à 10 heures i5 je distribue l'avoine dans les musettes.

Entre 1 1 heures et 1 1 heures 3o, la soupe !

Tout de suite après je me rends à l'église jusqu'à une heure.

La suite à demain sans doute...

Elise, 9 janvier.

Fin de remploi de mes jomnées :

Depuis la soupe jusqu'à une heure, méditation i l'église, lecture de vos lettres. Un petit mot à mes aimés.

1 heure. Retour à récurie où j'attends les ordres en travaillant mes examens ou en continuant mes. lettres.

2 heures. Surveillance du pansage.

Vers 4 heures. Abreuvoir comme le matin et souper des chevaux. Travail et conversation avec les. hommes jusqu'à 5 heures i5.

5 heures i5 à 5 heures 3o. Soupe, rata. Exceptionnellement : soissons, nouilles, lentilles.

Après le souper, je remonte à l'église où je vousécris ainsi qu'aux sœurs à Paris, jusqu'à 7 h. 3o.

7 heures 3o. Visite de l'écurie. Prière.

8 heures. Extinction des feux et vite dodo !

Vous pouvez me suivre heure par heure dans ,n>es journées très monotones, monotonisées encore par la lumière terne du jour sous les nuages noirs, et ce soir plus encore par la neige qui tourbillonne en rafales, tapote les vieux vitraux -qui craquent, s'infiltre par les plombs mal joints et descend en minuscules paillettes jusque sur cette feuille de papier qui vous portera mes pensées...

En somme je n'ai pas trop à me plaindre, maisje souffre du manque de sympathie de mes hommes. L'un d'eux affecte depuis quelque temps des airs d'insoumission, il me répond par de grossières paroles et cherche à monter les autres contre ma pau-

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 2o5

Yîe petite autorité. Il est, à ma joie, parti en permission, mais, vraiment, il nuit à mon action militaire, et... apostolique. Pourtant, je suis moins isolé que dans les premiers jours..., ma bonne volonté, aussi quelques sous pour acheter un litre d*^ pinard ou de cidre, ont rompu les glaces anciennes... J'ai souffert... un peu... S'ils savaient comme je les aime !

Je me souviens : l'autre jour encore, les conducteurs s'étaient creusé une vaste niche dans la paille..., il n'y avait pas de place pour moi et j'avais entendu l'un d'eux s'écrier : (v II est assez grand pour en trouver une ! » J'ai couché loin des autres, entre deux bottes de paille... Tout seul !

Avant-hier, ils se sont construit une petite cabane, et ils m'ont dit le soir, mais avec une gêne visible (( Il n'y a pas de place pour toi... c'est le logis qui a voulu qu'on la construise ainsi !... » Je leur exprimai mon étonnement, ma peine de voir que, malgré mes efforts, je n'étais pas considéré comme de la pièce... Ils s'excusèrent... Le soir, à l'occasion du a premier de l'an » (on le fête un peu tard dans la lourde), il y eut distribution de cigares et d'oranges. Je donnai les miens à mes hommes... Je les avais touchés... B... m'offrit pour la première fois une (( douceur » de son colis... et, à 7 heures 3o lorsque je revins pour la visite de l'écurie, sa grosse voix tonna dans la baraque au risque de réveiller tous les dormeurs : « Dis donc, il y a une petite place pour toi ! )) Je soulevai la toile de tente, je vis que j'allais les déranger et je pensai que je les gênerais par mon lever de 4 heures... Je prétextai qu'ils étaient déjà

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trop serrés... et je pris, mes couvertures scus le bras, le chemin de l'église... J'avais trouvé mon lieu de repos !

Je me dirigeai à tâtons vers l'autel dont je connais si bien le chemin... Je m'agenouiliai là, tout près du tabernacle... « Oh, Jésus ! les hommes ne veulent pas de moi qui désire pourtant leur bien... J'ai résolu de prendre mon repos près de vous, sous voire aile,.. Vous semblez dormir, Jésus, raiais votre cœur veille... Qu'il veille sur mes tant aimés, sur votre serviteur... Seigneur, je suis heureux, j'ai été chassé, un peu comme vous de Nazareth, mais je vous retrouve. Vous, mon grand ami... et, comme notre BienheQreux Père, Saint Dominique, je vais avoir l'homneur et la joie de m 'endormir entre vos bras... Seigneur, vous semblez dormir, mais votre cœur veille!... )>

Je me lève, je prends un gros missel oublié dans un coin, et je le dépose respectueusement sur la marche la plus haute de l'autel..., je place dessus ma veste enroulée... voilà mon oreiller... A côté, la photographie de mes aimés... Je me niche dans mes cofuvertures... Oh ! les délicieuses nuits aux pieds de Jésus !

Depuis trois jours, j'ai ce bonheur ! Que de grâces, mon Dieu ! que de grâces !... permettez que je n'en abuse jamais... Et vous, si loin de moi, priez pour moi... je suis si indigne de pareilles faveurs...

... Et je vous embrasse de tout mon cœur joyeux. Tout va bien, vous le voyez ! Je pouvais bien, n'est-ce pas, malgré les petites misères que je dois à mon entourage, vous le dire, que tout allait bien.

10 janvier.

... Je viens de m 'éveiller... Un jet de lumière électrique sur ma montre : il est 4 heures. . . Allons î vite debout le petit gars !... et joyeusement je bondis hors des couvertures, en songeant aux chères Petites Sœurs, qui, à cette même heure, commencent leur rude journée, elles aussi, sous l'œil du Bon Dieu... Je salue Jésus-Hoistie, je lui confie mes aimés, puis je me prépare à la douce causerie avec vous...

Voyons, quelle date.^ Hier le 9... aujourd'hui le lo... janvier... oh, l'anniversaire émotionnant l Il y a trois ans, nos chéries Marie et Madeleine allaient essayer leurs ailes un peu tremblantes... Pauvres chéries... elles venaient de quitter toute une enfance infiniment heureuse... Papa allait les conduire dans une maison inconnue... puis les laisser seules pendant un long mois... Ce n'était pas encore la vraie, la grande séparation... mais cela la faisait pressentir... Oh ! leur douloureuse nuit dans cette maison, pourtant si accueillante, dans ce quartier perdu de Paris... Maître ! comme elles ont souffert pour vous !... Eliles ont senti leur cœur se déchirer à ce premier éloignement et elles ont quand même accepté le second qui était sans retour celuilà, par amour pour Vous, par amour pour les petits, pour les pauvres, pour ceux qui pleurent... Elles ont subi le martyre le plus douloureux, celui du cœur...

De pareils sacrifices éveillent chez les âmes nobles la même désir de se donner et de souffrir... Une^ troisième petite âme, ardente aussi, admira les grandes ailes palpitantes de ,ses sœurs et leur volï

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vers les hauteurs... Elle murmura : « Voulez-vous, Maître?... J'essaierai moi aussi... et je volerai vers vous ! » Et le Maître a incliné son front luminausement divin, et en montrant son cœur : « Suis-les... Suis-moi ! »

... Vos lettres témoignent de quelque inquiétude à mon sujet... Vous me demandez de vous rendre compte précis des souffrances physiques et morales endurées pendant les étapes, et au repos, pendant ces grands froids... Mais, si je souffrais, je vous le dirais ! Notre devise n'est-elle pas VERITAS ! Je \ous assure que je souffre moins du froid, ici, où le vent d'ordinaire est nul, que vous, là-bas, où le plus petit froid est intensifié par le vent du large.

Mon ami Charles nous a retrouvés ici, il est conducteur à deux chevaux et m'édifie par sa vaillance et son entrain en même temps que par son abandon total entre les mains de Dieu. J'ai pu voir aussi Louis, ce qui m'a fait grande joie.

Reçu la série complète de vos chères lettres qui me soutiennent et me font marcher joyeusement de l'avant jusqu'à la permission prochaine. La série complète.^ non, une lettre me manque, celle du 3i décembre. Ces chères lettres m'arrivent assez irrégulièrement, mais elles arrivent. Je vous suis en particulier reconnaissant de vos souhaits si affectueux... hélas mélancolisés par les souvenirs d'antan... Vous êtes tous venus me dire votre mot très doux... et toute cette affection est grandie en Dieu et confiée au Sacré-Cœur dont la petite image de maman est un symbole... Merci ! En particulier, un merci profond pour tes lettres quotidiennes, oh !

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mo'n papa bien aimé ! Tes leçons, tes conseils sont ma (( règle morale,.. )) Si tu savais quel apostolat lu fais auprès de ma pauvre petite âme bien faible, bien chancelante, bien indigne.

iO janvier.

Monsieur le Curé *, je n'ose plus vous faire mes souhaits de bonne année, tant ils sont tardifs... et pourtant, laissez-moi vous dire quand même les vœux respectueusement affectueux que je fonne pour vous et Mademoiselle D... Je les confie à TEnfant divin et à sa mère pour qu'ils les transforment en grâces de lumière, de paix, de force...

Vous excuserez j'espère, mon retard en songeant à l'étrange vie que nous menons. Je me souviendrai toujours de notre premier janvier i9i8. Nous étions en étapes. Toute la matinée nous avions roulé silencieusement dans la neige : les pas des chevaux étaient comme onatés et les hommes suivaient les larges sillons creusés par les roues des canons et des caissons.

L'on marchait sans rien dire... l'âme était pleine de souvenirs et tâchait de se réchauffer au contact du passé, mais le passé, même très doux, porte avec lui la grande mélancolie des choses qui ne reviennent pas... et tous les mille riens délicieux d'un6 jeunesse heureuse tourbillonnaient autour de moi^ vaguement, floconneusement, comme la neige...

Vers une heure de l'après-midi, le long serpent

* M. rabbé Durand, curé de Condé-sur-Vire (Manche), très ancien ami de la famUle.

grisâtre s'arrêtait dans un petit village tout souffreteux de froid : le groupe deA^ait cantonner là ! On aligna canons et caissons au bord de la route, puis l'on s'éparpilla pour chercher le loigement assigné à chaque pièce. Les hommes pataugeaient dans la neige . boueuse ; les chevaux suivaient lentement, d'une lenteur lasse, en faisant tinter tristement les chaînes de leurs attelages. La 2® pièce devait coucher dans un grenier, les chevaux dans un hangar... On distribua l'avoine, puis on attendit la soupe qu'un gars nous apporta joyeusement.

On se mit à manger, dans la neige, au milieu des harnachements affaissés, pêle-mêle... Le i®"" janvier [ Et pourtant on blaguait, la blague du poilu qui rit de sa misère, parce qu'il ne peut pas d'empêcher et parce qu'il ne faut pas s'en faire.

Et c'est étrange comme Dieu donne des grâces aux hommes de bonne volonté ! nous ne souffrions pas... El c'est en riant qu'un vieux en avalant sa dernière gorgée de bouillon tiède : « Oui... On se sou- Yiendra du i^^ janvier de Vannée de la Victoire. »

li janvier.

On est en train de préparer (confidentiellement !... Tout le monde en parle !) de gros changements dans nos groupes et batteries, qui n'aboutiront sans doute jamais.

Cela n'a toujours pas diminué mon appétit féroce, au contraire! Malheureusement, cette fameuse double ration que j'avais saluée avec tant d'enthousiasme, nous est actuellement supprimée jusqu'à nouvel or-

dre du général... Je vous avoue que cela m'a gêné. En un seul repas je dévorais presque toute ma demiboule que j'achevais avec le jus le lendemain matin, et depuis 7 heures 3o jusqu'à 17 heures 3o je me serais trouvé... sans pain, si je ne m'étais débrouillé.., Struggle for life?

J'ai été demander du pain aux vieux tringlots contre mes deux quarts de vin ! Ils m'ont très gentiment donné ce qui leur restait, en me faisant remarquer qu'il leur en restait bien rarement. Le lendemain, même situation, que faire .^^ J'entre dans une maisonnette, au hasard : (( Madame, voulez-vous me vendre du pain.î^ nous n'en avons plus pour le reste de notre journée. )) — ((Ah ! mon pauvre Monsieur, nous sommes rationnés nous aussi... mais ma fille est malade, elle ne mange pas... Voici sa part. \) — (( Merci. Combien vous dois- je. ^ )) — (( Mais, absolument rien ! et même... prenez donc une tasse de café avec nous. )) Je m'excusai, remerciant encore et je partis tout content... Au moins la journée était assurée... Hier, je m'en suis procuré chez Mme Vincent... Oh ! cette bonne, cette excellente dame Vincent. C'est toute une histoire. Je la commence aujourd'hui.

Il y a quelques jours, le fourrier m'a envoyé à la Mairie pour prendre un renseignement...

J'ai descendu le chemin creux Qui conduit à la Adeille église...

puis j'arrive à une maison moderne aux fenêtres encadrées de briques... Je frappe. Rien ! J'ouvre...

Dans un corridor, une porte à gauche, une porte à droite... Je frappe à gauche, à tout hasard.. Une femme vient m 'ouvrir : cheveux gris où s accroche une paire de lunettes prestement relevées ; visage amaigri; yeux clignotants... En quelques mots je lui demande les renseignements dont j'avais besoin ; b bonne dame me les donne, aimable, puis au moment où je me retirais : (( Monsieur... entrez donc un peu chez nous. » Elle ouvre la porte toute grande, et j'aperçois, près du fourneau encore chaud, une bonne vieille affaissée sur son ouvrage et regardant curieusement par-dessus ses lunettes mises tout de travers... a Vous êtes ici pour longtemps?... Que faites-vous .^^... Croyez-vous que la guerre dure longtemps encore .î^... » — « Non, Madame, je crois à la fin prochaine de la guerre. Il faut confier tout cela au Boin Dieu... et prendre patience... )) Alors, elle me regarda longtemps... (( Oh ! comme vous avez Tair d'un bon garçon! » dit-elle... Puis redressant ses lunettes, la bonne vieille joint les mains... (( J'aime les bons sujets ! » et, fermant les yeux : (( Parlez-nous un peu. Monsieur, voulez-vous? » Et moi, naturellement, je ne disais plus rien... a Oh ! vous ressemblez tant à l'un de nos cousins qui est prêtre... Il me semble le voir... )> L'autre dame : (( Venez donc demain prendre le café avec nous... Je vous en prie. » J'acceptai pour leur faire plaisir, mais le lendemain j'étais occupé et je ne revins que le surlendemain.

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 2l3

i2 janvier.

... Pour le moment laissons un peu Mme Vincent, je dois vous mettre au courant de ma si-tua-tion... Dans une de yos dernières lettres, l'un de vous me dit : Je suis (( engelure )) très agaçamment. Et bien moi aussi je suis engelure... mais très délicieusement... peut-être... Ne vous étonnez pas, ne vous impatientez pas, je vais vous expliquer cela... Mes chaussures, trop étroites peur l'hiver, m'ont écorché les pieds, et... donné des engelures. Je vous l'ai déjà dit... Comme ces meurtrissures (?) n'étaient pas douloureuses, moi, je courais, je gambadais, je circulais avec une insouciance parfaite... Un soir pourtant je sentis une douleur assez vive en me déchaussant, mes pieds étaient gonflés... J'enlevai mes chaussettes et je vis à la base du gros orteil, une plaie saignante de la grandeur d'une pièce de deux francs. Le lendemain je passais la visite ; un petit major très doux me gronda d'avoir attendu si longtemps sans me présenter à lui et me défendit de faire du service... Mais, comme je vivais à la pièce, je continuais bel et bien à trotter sans aucune souffrance, je le répète, et sans trop me soucier des soins nécessaires. . Avant-hier le major devint sévère... Je veux i° que vous louiez une chambre puisque vous en avez le moyen. 2^ Vous vous mettrez les pieds bien à l'aise dans vos chaussons, ,et vous ne sortirez plus... D'ailleurs l 'infirmier vous fera des pansements tels que vous ne pourrez plus marcher... » Et rinfirmier m'a fait des pansements tels... que je peux encore marcher... Oh, je n'abuse pas... par devoir. Je me

2l4 LETTRES d'un BLEUET

Tonds seulement à l'église, toute piroche, pour recevoir mon Jésus ! J'ai trouvé une chambre, celle qu'occupait mon adjudant, actuellement en permission : chambre très vaste, cheminée immense, table gigantesque ! lit phénoménal où je me perds totalement dans la plume... le tout pour... un franc par jour !

Vous comprenez maintenant tout ce qu'il y a de délicieux dans mes engelures, à moi !

Et puis, voilà, j'arrive à un point délicat... Le logis de ma pièce vient dans ma chambre, je prenais un bain de pieds... (( Mais vous en avez pour tout l'hiver ! Vous allez être évacué ! Veinard !... » Je pourrais donc être évacué sur un hôpital de l'arrière.^... peut-être même obtenir une convalescence? 9 9 Et je me laissais bercer piar cette idée charmante : aller près de vous peut-être, soigner mes blessures?... Et la petite idée faisait son chemin... Evacué. î^... Congé .^.. Là-bas, au cher logis pour quelques semaines.^... Mais, dois-je accueillir cette perspective.»^. . Bonne Mère, je vous confie tout. Si vous m'envoyez faire un petit tour là-bas. Merci !... Si vous préférez que je reste à mon poste de combattant et... d'apôtre en herbe... Encore Merci ! Tout pour Jésus ! Tout pour Marie ! Tout pour mes aimés ! et pour les âmes !... Les âmes.^.. Mais dois-je écouter l'homme qui parle en moi... ou le religieux.^... Je ne ferai

rien pour quitter la batterie

Hier encore, j'étais en train de vous parler de la bonne Madame Vincent, lorsqu'un de mes hommes vint m 'apporter vos lettres... (( Ah ! c'est votre ordonnance.^ )) me demanda la brave femme chez qui

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j€ loge... (( Oh non ! Madame, non » ai-je dit d'un ton dégagé... et jietant un coup d'oeil sur mes galons.., (( Ah ! ah ! mes petits, quel prestige vous me donnez !... Mon ordonnance ! )) Nous n'en sommes pas encore là mes galons et moi !

Vraiment, je me repose bien dans ma fameuse chambre. Cette espèce d'isolement me va très bien... Je n'ai à ma pièce qu'une sympathie bien restreinte. Indifférence plutôt... Les officiers ne me connaissent pas... Ah ! je regrette le bon lieutenant Godfrin, et la commandant Maury de mon ancienne batterie, si braves l'un et l'autre et qui s'intéressaient à moi..

Enfin, c'est le Bon Dieu qui m'a mis ici... donc... tout va bien !

13 janvier.

Et Madame Vincent, cette bonne Madame Vincent .^..

Donc jeudi dernier je suis retourné à la Mairie ; j'ai ouvert discrètement la porte extérieure... J'ai frappé à la porte de gauche, dans le corridor et la voix chevrotante et enrouée de la bonne vieille dame m'a crié : « Entrez ! » Ce jour-là Mme Vincent m'a fait asseoir tout près de son fourneau toujours tiède et m'a confié toutes ses tristesses, a Avant la guerre, Monsieur, j'étais institutrice à X... Mon mari est clerc de notaire. Nous avions élevé deux enfants d'une famille riche, et, en reconnaissance, les parents nous offraient chaque année de beaux cadeaux... Nous étions largement à notre aise avec cela et notre travail... Je faisais la classe tout le jour, et, la nuit,

2l6 LETTRES d'uN BLEUET

je travaillais encore à m 'instruire moi-même, à corriger les devoirs do mes élèves... Notre aisance nous coûtait cher, vous voyez...

La guerre est venue... Les Allemands ont envahi la Somme, l'Aisne, la Marne... Je me suis entêtée à rester chez moi avec mon mari... Le pauvre homme ! je me souviendrai toujours de l'arrivée des abominables brutes allemandes ! Je l'avais fait se cacher, mon mari, sous mes matelas, sur lesquels, moi, je restais assise... Les Allemands ont fouillé la maison... Ils ne l'ont pas trouvé... Parfois, pour le changer de posture, je renfermais dans une boîte d'horloge, ou je le dissimulais derrière un rideau... Mais tout cela ne pouvait durer bien longtemps, une nuit je m'échappai avec lui et ma vieille mère. En route, nous rencontrons une patrouille ; je donne à mon mari l'idée de gesticuler, de faire des grimaces et je parviens à faire croire au chef de la patrouille que le malheureux est devenu fou... On nous laisse passer... Nous arrivons dans une maison abandonnée, nous cachons l'argent que nous avions pu sauver... Une section de (( recherches » fouille la maison, vole d'abord les quelques billets de banque que j'avais dans un sac à main, puis on me remet le sac vide en me remerciant et en se moquant. On nous fait déshabiller, on nous attache sur des chaises ; les misérables découvrent bientôt notre petit trésor, nous menacent et nous emmènent devant un soidisant tribunal, en nous criant a kapout ! kapout ! » Longue procédure, longue agonie pour nous... On nous conduit au pied d'un mur... le peloton d'exéc^ition arrive. Mon mari s'évanouit... mes nerfs se tor-

FRONTS DE l'aISNË ET DE CHAMPAGNE 217

dent... Heureusement un officier, passant par hasard, nous voit, demande des explications, fait des reproches à notre juge, qui était un officier subalterne, nous libère et nous dit : « Si l'on vous fait souffrir, venez me trouver... » Le soir même quelques hommes armés entraient dans notre logis, emmenaient de force mon mari et l'embarquaient dans une charrette... Je cours chez l'officier : a Monsieur ! on emmène mon mari en Allemagne !... Une charrette... » — « Par quel chemin .^.. » Aussitôt il fait seller son cheval et part dans la direction indiquée... C'est à lui que je dois d'avoir conservé mon mari près de moi ainsi que ma vieille mère qu'il a envoyée chercher par une patrouille... et lorsque je lui demandai : « Mais, Monsieur, pour être si puissant, qui êtes-vous.^ Vous êtes le Kronprinz.î^ » — <( Non, Madame, pas tout à fait... )> et il tira de sa poche deux glands d'argent... « Voilà mon grade ! »

Toutes ces émotions et en particulier les contractions nerveuses que j'ai ressenties pendant notre attente au pied du mur d'exécution, m'ont, je crois, ébranlé le cerveau... j'ai les yeux fatigués : ma vue «st souvent troublée par mille paillettes brillantes... j'ai des bourdonnements d'oreille... On m'a dit que c'est de l'artério-sclérose. ))

C'est une excellente personne . . . Imaginez-vous qu'apprenant les difficultés que nous avions à nous procurer du pain, elle m'en a coupé un gros morceau, a creusé une niche dans la mie où elle a caché un gros morceau de beurre délicieux... Puis elle m'a invité à déjeuner avec elle et sa mère jeudi prochain... Elle m'a très gentiment fait appeler ce ma^

2l8 LETTRES d'uN BLEUET

tin et cela pour me donner encore du pain, et pourtant elle a grand mal à s'en procurer. Elle ma demandé de prier pour elle et son mari... Elle ouvrait même déjà son porte-monnaie pour ni 'offrir les honoraires, sans doute, de mes prières ! (les prières d'un pauvre apprenti religieux !) Ah ! cette fois, j'ai refusé... lui conseillant de donner cet argent aux pauvres, ou au curé pour les pauvres, si elle veut faire oeuvre charitable.

La vieille mère est désolée de n'avoir pas de livre de prières, les siens étant tous restés là-bas... Je lui ai promis de lui procurer le Recueil de Mme de Flavigny, que vous voudrez bien m 'envoyer, n'est-ce pas, ce sera mon merci pour tant de gentillesse.

C'est bien intéressant, certes, tout cela me direzvous, mais... et les engelures de notre soldat.^... Et bien je suis toujours emprisonné dans ma chambre, oh ! sans grande désolation !... Le gonflement a disparu... les plaies sont à peu près dans le même état.

Je profite de ma claustration pour lire, travailler mes math !... J'ai reçu hier A^otre chère visite : vos lettres et deux colis de mes chères cornettes. Du chocolat dans le premier... Dans le second des livres: « Le renouveau catholique dans les lettres )) et <( l'Ame de tout apostolat ».

4U janvier.

Eh bien ! je viens de recevoir aussi votre visite sous la forme d'un superbe jambonneau envoyé par maman et que je garde soigneusement avec le pâté du

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 2l9

cher papa. Ces provisions me remettront le cœur en due place, un jour de longue étape ou bien un jour noÎP où les vilains fantômes du regret... Merci... Mais ce n'est pas tout, un brigadier vient de m 'apporter un colis mou avec une étiquette sabrée de la grande écriture de ma bonne aînée. J'ouvre, très intéressé, ému... Tout un complément de confort et de luxe ! Moufles ! gants ! serviettes ! Cela me rappelle les bon& mois passés au quartier du Val de Saire où j'avais toutes mes aises, alors que j'étais un bleuet ! Dans le colis encore, la carte Taride, anxieusement questionnée avant mon départ pour le front... Et je voyais ma chère « grande )) à genoux devant l'armoire, fouillant dans les piles impeccables, ouvrant les étuis à gants, déposant le tout sur le fauteuil rouge... J'entends ses pas menus, précipités ; je la vois puisant dans la caisse à papiers d'emballage, puis dans le panier aux ficelles... Elle redescend de la mansarde... toujours les mêmes petits pas menus trottinants, précipités... La porte du bureau de papa gémit : (( Papa ! dis, pourrais-tu m 'aider .^^ » Oh ! mes aimés ! si vous saviez comme je vous suis reconnaissant !

Petite anecdote de cabaret... « Viens-tu avec nous boire une bolée .^ )) C'était tout de suite après le repas. Vous savez comme ça me tente, moi, les bolées ! mais c'était la première fois que les conducteurs de ma pièce m'en proposaient une... de bolée... J'ai dit oui. par... apostolat, si j'ose dire... et nous avons été au bistrot... Toutes les tables étaient occupées, nous avoms bu debout la bolée do cidre... Je m'apprêtais à disparaître, lorsque C... et L... a Ah ! mon vieux, nous venons te voir... Nous avons une

soif ! » Ils demandent du vin,... je les regarde faire en causant, puis, nous nous dirigeons vers la porte... L... rouvre... et nous voyons entrer majestueux et... terrible ! le lieutenant B... qui, furieux, menace le patron de <( consigneT la boîte... » (ce qu'il a fait d'ailleurs.) Vous devez fermer à i heure et il est I heure 3o ! et vos salles sont pleines!... )) Nous sortons pendant qu'il parle au pauvre patron décontenancé... et nous nous éclipsons sans trop de hâte... A quoi bon me montrer au lieutenant, à cette heure fâcheuse dans un café où je ne mets jamais les pieds... Mais ce diable de lieutenant a bon œil !... et l'après-midi même l'adjudant me reprochait (( de m 'être attardé au cabaret !!! en dehors des heures légales... et un gradé encore !... et le lieutenant qui était exaspéré par mon espèce de fuite ! ce qui aggravait mon cas ! » Ma pauvre démarche toute de complaisance tournait bien mal !...

Je vois le lieutenant dans la rue, je l'arrête, et je lui explique que n'allant jamais au cabaret je n'en connaissais pas les heures d'ouverture et de fermeture... Je lui raconte le cas de mes deux camarades de la i5 et j'ajoute : « l'adjudant m'a reproché de m 'être dérobé hypocritement... L'hypocrisie me dégoûte... )) — (( Mais je ne vous ai pas accusé de la sorte !... si je vous avais trouvé gravement en défaut, je vous aurais fait appeler... Votre tort était de ne pas savoir les heures réglementaires... Un gradé doit être au courant de ces détails... )) Pour une fois que j^. vais prendre une « bolée »!!...

15 janvier.

Bonne fête, ma €hère petite sœur I Bonne fête!... Nous trois, les trois absents, serons un peu rêveurs aujourd'hui. Des souvenirs remontent au cœur. Dans le salon, là-bas, ma petite sœurette voit entrer, car il est bientôt midi, ceux qui restent ou plutôt que Dieu laisse au logis. Chacun Tembrasse tour à tour, puis l'embrasse encore en prononçant nos noms à nous les exilés, et dans leurs baisers ils veulent mettre la tendresse des trois petits absents, les remplacer autant que possible... As-tu senti parfois comme une goutte de lumière et de joie tomber sur ton âme, petite amie? C'était l'un de nous qui venait d'envoyer vers toi sa pensée...

Décidément mes engelures se refusent à m'ac-r corder une quinzaine de jours de convalescence. Les plaies se referment avec une rapidité superbe et le gonflement disparaît. J'en ai malgré m.oi un regret... Cette contrariété de n'avoir pas de convalo... je l'offre au Maître pour ma chère petite sœur... C'est mon humble cadeau de fête...

16 janvier.

J'ai reçu toutes vos gâteries... Je vous envoie un bon merci et toute mon affection émue, de cette chambre confortable d'où j'entends, sans en souffrir, gronder la tempête.

La tempête .î^ Depuis hier souffle du Sud un vent tiède qui nous jette ses rafales et ses tourbillons chauds avec une majesté grondante, superbe... La

neige a entièrement fondu, et, de ma fenêtre, par une échappée entre les maisons, j'aperçois la plaine toute brûlée où le vent semble se griser de vitesse en effarouchant les saules qui font de grands gestes désespérés. La tourmente se brise aux maisons du village, puis s'engouffre par les ruelles et balaie la rue en faisant tournoyer les poules effarées qu'elle fait rouler dans la boue... Cela grince, cela siffle, cela ronfle... On se croirait chez nous!

Engelures, de mieux en mieux... Je vous l'annonce sans exubérance dans ma satisfaction.

17 janvier.

Bientôt deux mois que je partais pour vivre près de vous cette grande semaine de joie, de bonheur intense ! Deux mois ! la moitié de l'austère tétramestre... Peut-être le 25 mars la Sainte Vierge me voudra-t-elle au milieu de vous.^.. D'ici là que de choses peuvent se passer !... Bleau peut-être.^... Je confie cet avenir à Jésus, mais en même temps je lui crie mon fiât! un fiât total et joyeux toujours...

Je viens de rêver... et je me retrouve dans ma chambre, appuyé sur la table, tout près de la fenêtre embuée... J'y suis bien tranquille et j'aime cette solitude que seuls vous venez interrompre à part de rares visites...

Il y a quelques jours, le i3, ma chère solitude a été précisément troublée, animée plutôt, par une invasion très amicale, le Tout Saint-Paul de notre secteur s'est trouve réuni chez moi... Quelle bonne surprisa J D'abord Charles et Louis qui entrent céré-

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 2 23

lïionieusement et m'annoncent : Petitev et Pinch..., ce dernier, président de notre cercle (le collège ! souvenir déjà lointain, mais très doux !) Cris joyeux, enthousiasme ! On s'assied un peu partout... Bonne causerie... Charles va chercher de ma part, une bouteille... dont je ne prendrai pas une goutte... on proteste !... mais... rien entre les repas... Deux coups discrets à la porte... Notre aumônier, M. de Ch... et mon camarade Marc L...!!! Vite, des chaises ! ma chambre immense devient trop petite... Pinch... le Prrrésident d'autrefois est au lo® d'infanterie : calot bordé de jaune, capote étroite, bandes molletières, godillots tout neufs, canne et avec ça un petit air gentiment crâneur... On le questionne : il a passé vingt jours dans les tranchées de toute première ligne... Sensations .^.. Impressions?... Alors tout simplement, avec la jolie simplicité des braves gens et des gens braves, le bon Norbert commence... Petits grincements de chaises, jambes qui se croisent, mains qui caressent les moustaches à venir, calots qui se penchent, intéressés...

Il a subi de longs entraînements dans un bataillon de marche, où par degrés on charge le sac... toujours si lourd quand on monte en position, car, outre le fardeau réglementaire, il y a des choses qu'on ne laisse pas derrière soi, des souvenirs très chers...

Un jour on demande des volontaires de la classe i8 pour la tranchée... Il a donné son nom, et le soir même il est monté là haut, vers ce coin de terre où Ton se tapit, où l'on se cache, où l'on rampe, vers ce coin des grands assauts et des petits engagements

tragiques, vers cette terre éclairée lugubreiment la nuit par la lueur verdâtrô des fusées... Il y est monté joyeux, le cœur assoiffé d'aventures.

Au créneau. Tout à fait en première ligne, debout, les mains fi^ileusement enfouies dans les poches, la pipe au bec et tapant des pieds dans la boue glacée... De temps en temps, un coup d'œil par le créneau... Piien, la plaine tourmentée, ridée de mille petits canaux, les boyaux ; les fils de fer là-bas, où s'est empêtré, la nuit dernière, un boche qui y est resté accroché... Rien ! Un coup d'oeil, et Ton se baisse, car l'ennemi remarque bien vite que le trou du créneau s'est assombri et les balles sifflent, agaçantes...

La nuit est venue, tourmentée par les alertes incessantes... Un sous-officier vieixt de passer : (( Les volontaires pour la patrouille ! » Il a donné son nom, toujours simplement, le bleuet... rêvant un peu de 1^ Croix de guerre.

7 heures Z|5, les hommes de patrouille sont tous là... un cuistot vient d'apporter la gniole, il l'avale comme les autres, mais il n'a pas soif, il n'a pas faim... il sent là comme un tremblement nerveux.. 7 heures 5o, raumônier vient d'arriver, il accompagne toujours les patrouilleurs... Grand gaillard, soutane très courte et culott-e de hijjin.,. a Eh bien.^ tout le monde est prêt, les enfants? » Tous se sont confessés, sauf un... pas mauvais gars, mais, qui ne sait comment faire...

Si vous ne recevez pas mes lettres régulièrement, ne vous en inquiétez pas, elles vous arriveront sans

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 225

doute quelque jour, je yiens bien de recevoir une de vos lettres, celle du 3i décembre... Nouvelles un p€U anciennes, mais qui me font quand même tant de plaisir... J'ai une grande joie à lire et à relire le Matin de Noël... Tout ce passé dans une évocation rapide et émue...

Du bonheur vision bénie, Doux rappel du passé joyeux, Chers fantômes des jours heureux...

Mais j'ai reçu aussi des nouvelles plus fraîches, du i3 janvier... Depuis deux jours notre groupe n'avait touché aucun ccurrier...

Vous êtes un peu inquiets à mon sujet... N'allez pas croire que mes petits ennuis, provenant de la froideur de mon entourage, me fassent réellement souffrir. Non. Un peu de tristesse, bien vite effacée d'ailleurs, et puis, c'est toutî / C'est étrange, mais Jésus, dans sa grande bonté, tourne ces petites désillusions en véritables joies : rien d'aussi doux que de (( travailler » pour un être qui ne vous comprend pas... ou ne vous aime pas. Je suis cependant encore trop novice pour savoir goûter pleinement la douceur... de l'ingratitude... mais cela viendra !... Celui qui travaille pour le Christ ne doit point se lasser ; n'avez-vous pas vu déjà une certaine camaraderie qui s'établit... Et puis, votre affection si profonde me suffît avec celle... de là-haut... Je vous suis si reconnaissant de cette communion très douce et très fortifiante de nos esprits, de nos cœurs, de nos volontés...

A mon récit maintenant...

220 LrETTRES d'uN BLEUET

...Alors, un gars lui frappe sur l'épaule : a Allons donc ! pas tant de manières... Tautre jour t'étais pas si fier... )) et raumônier l'entraîne dans l'ombre où on chuchote facilement toutes ses misères... puis le pardon descend dans le silence tragique de la nuit, le grand pardon avai^î la lutte... peut-être le dernier.

8 heures moins 3 ! Ah I encore trois minutes dans l'angoisse de l'attente... On voudrait bondir, s'élancer... mais, attendre ! lattendre ! Le petit bleu est pâle et il serre en tremblant son reYolver... « Allons, les amis, à la grâce de Dieu ! » et le lieutenant se hisse sur le parapet. L'aumônier retrousse sa soutane, s'accroche, glisse, se crispe dans l'effort de tout son être, puis disparaît dans la nuit... et le sergent... et le petit bleu, et tous, les uns après les autres... Dans l'étroit sillon, on rampe, on s'aplatit... quelquefois le soulier fait craquer une petite plaque gelée... On fait le mort, on se confond avec la terre, on ne fait plus qu'un avec elle... Une minute... deux minutes, longues... Le lieutenant reprend, dans la nuit, l'avance lente, tortueuse... Le A^oilà aux fils de fer... il connaît les passages, il s'aplatit plus encore pour glisser sans se laisser happer par une des petites dents algues.

19 janvier,

... Tout à coup, un sifflotement très doux, puis une lumière brutale éclate, illumine la plaine de &a froide clarté... Instinctivement, on se fait plus petit encore, on se tasse dans le fond du sillon... C'est trop tard ! les mitrailleuses crépitent rageusement,

elles fouillent le terrain suspect... Les balles font crier la terre gelée... le pauvre bleu s'eist abrité derrière un support, et il entend des sifflements à droite, à gauche... Bssim ! Le support vient d'être percé par une balle et sa vibration a fait sursauter le petit.

Mais, la fusée vient de s'éteindre là-haut, et tout retombe dans le noir... « On nous a vus, murmure le lieutenant, demi-tour !... » Une seconde fusée s'élève, et on s'aplatit de nouveau... Puis un déchirement d'air horrible... Le bleu est assourdi, aveuglé par de la boue chaude, et lorsqu'il peut ouvrir de grands yeux effarés, il voit, à la lueur d'une fusée, tout près de lui, le touchant, une loque sanglante, sans bras, sans jambes... « Pierre ! )) et, pour ne pas être vu, il se blottit contre ces lambeaux et attend que la nuit l'enveloppe...

Il a eu peur, le petit bleu, et de retour dans la tranchée, en secouant sa capote toute raide de sang gelé, il a murmuré avec un frisson : « Je n'irai plus. ))

Et, il y est retourné... et à la première patrouille encore ! Seulement cette fois ils ont été plus heureux. Ils ont dépassé les fils de fer, ils ont rampé auprès des sentinelles d'avant poste qui dormaient de froid^ et ils sont allés jusqu'à la tranchée boche... Le lieutenant bondit, après lui, le petit se trouve face à face avec un boche, il est ébahi... Un vieux briscard, heureusement près de lui, décharge son revolver... Le géant boche s'écroule... et pendant que cinq ou six gaillards font, dans la tranchée, avec des grenades, un bombardement terrible, trois autres empoignent le cadaATe, le roulent jusqu'aux fils

de fer et de là le traînent jusqu'à la tranchée fran-^ çaise. Le capitaine attendait, debout, en mâchonnant sa pipe... (V Mon Capitaine, nous allons avoir des renseignements » fait simplement le lieutenant en déboutonnant la capote boueuse et puante...» Voilà le récit du biffin mon ami... Je suis entré dans les détails pour yous faire comprendre qu'il €st parfois pénible... de faire comme moi la volonté du Bon Dieu... Ne vous étonnez pas. Cette vie du biffin est dure, c'est entendu, mais c'est une vie toute d'intelligence et d'énergie. Le simple petit gradé peut se dire : (( On ne me connaît pas... mais demain on me connaîtra... Je les forcerai à m'aimer... »

Et puis le pauvre poilu, le troufion, comme on dit ici, qui touche la mort du doigt, regarde plutôt en haut et répète machinalement, instinctivement, les paroles d'espoir qu'il bégayait sans comprendre au catéchisme ; l'aumônier devient pour lui l'ami, et ses camarades, des frères. Chez nous? Nous sommes trop loin... Nous ne voyons le danger que rarement, jamais palpable, jamais à tous les instants de la vie... Laissez-moi vous dire : notre vie est idiote !... les petites corvées occupent toutes les heures et las^ sent les énergies... Les hommes qui ne voient jamais, on bien rarement, un camarade s'effondrer auprès d'eux ne songent pas à la mort et se moquent de l'au-delà. Pas de croyance en quelque sorte familiale de toute une batterie...; l'aumônier se demande ce qu'il fait là... Dieu est bien loin... et ces petites corvées dont je vous parlais tout à l'heure, petites corvées agaçantes, amènent les mesquineries égoïstes, jalouses... Enfin ! Dieu m'a mis où je suis.

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 2 29

et je dis mon grand mot Fiat!.., Mais j'ai le cœur autrement fait que pour cette vie banale, souvent grossière... et le fiai est quelquefois un peu pénible... « Tes journées, me dis-tu, sont monotones, certes, mais il faut les subir en en faisant des occasions de mérites. » Filius cogitât quod pater dixitl...

Toujours même situation pour moi. J'ai la messe tous les matins et je passe le reste de mes journées à travailler et à vous écrire. Ce matin j'ai été passer la visite à Daucourt. Notre Major est absent et c'est un Major d'infanterie qui nous soigne. Toujours même traitement et trois nouveaux jours de repos. Je ne souffre pas, je n'ai jamais souffert... On se croirait au printemps, température délicieusement tiède... Ma propriétaire est enthousiasmée : son linge a séché en quelques heures !

Je ne suis pas à plaindre. Dans la journée, une ou deux passées mélancoliques provenant de l'éloignement des aimés... Rien de bien pénible... un peu de grisaille seulement... Que Dieu soit béni de toutes ses grâces ! Et puis, chaque après-midi vos lettres, vers 2 heures 3o, m'apportent d'immenses joies... Mais ne vous inquiétez de rien ! je n'ai jamais eu froid pendant mes nuits à l'église, j'avais quatre couvertures ! et j'étais blotti contre l'autel... Personne ne se doutait que je passais mes nuits ainsi, on croyait que j'avais loué une chambre près de la Mairie... Mes engelures vant très bien... L'enflure des pieds a disparu. Ces deux plaies sont presque guéries... Je ne marche qu'avec chaussons et sabots... Luxe bourgeois ! un poilu en pantoufles !

20 janvier.

Je suis assis près de la fenêtre tout égayée par des petits rideaux... Je me figure être dans ma jolie chambre bleue, là-bas..., accoudé sur ma table, la plume en main, je vous vois là, tous, autour de moi.., nous causons... Parlons donc un peu de la bonne Mme Vincent. Jeudi, elle est venue me trouver ici et m'a dit très aimablement : « Vous allez venir dîner avec ma mère, à midi... Si, si ! c'est convenu !... Pas de mais. Nous comptons sur vous...» Alors, j'ai ciré mes leggings... J'ai fait un nœud superbe à ma cravate. Suprême coup de peigne à ma brosse... Dernier coup d'œil à nnon pocket looking glass... et, en route !

Réception charmante. On tire une serviette de dessous la courtepointe. (( C'est là notre armoire à présent, Monsieur. )) On se met à table gaîment. Soupe au lard ! J'ai bon appétit et Mme Vincent a mis devant moi double ration de pain... a Cher Monsieur vous allez boire avec nous notre dernière bouteille de bon vin, gardée pour une grande occasion... Seulement vous allez la déboucher vousmême, nous n'en avons plus la force ! » Le bouchon résiste... j'insiste..., les bonnes vieilles dames sourient du sourire infiniment doux des aïeules... Enfin, ça y est ! Elles s'excusent de (( l'hétéroclisme )) du couvert..., elles n'ont même pas trois verres pareils. Elles rient de leur misère, tout en regrettant, on le sent bien, l'aisance passée, vaisselle, argenterie, chambres confortables... (( Délicieuses vos pommes de terre. )) Des choux, des carottes cuites au lard! Il y

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 23 ï

avait longtemps que je n'avais été à pareille fête !... Après, de l'oie froide... Où sont certains Noëls d'antan?

Au café, Mme Vincent comme 'témoignage de son luxe d'autrefois, ouvre un panier où sont cachés quelques chers bibelots sauvés à grand 'peine... Quelles tristesses ! Pauvres femmes !

J'allais me retirer. « Tenez, mettez cela dans votre poche... Mais si... vous me ferez plaisir. » Morceaux de lard et d'oie, soigneusement ficelés dans un beau papier blanc... et puis, trois belles pommes. Deux que j 'envoie à Charles et à Louis en bon souvenir ; l'autre, vous verrez pour qui l'autre, la plus belle... Autre histoire : j'avais promis à la chère dame de lui rapporter un peu de chocolat et de fromage. Nous en trouvons facilement à la Copé.,. Je frappe., j'entre... Enthousiasme de revoir le bon garçon, le cher petit ami! On me fait .asseoir... Mme Vincent me parle longuement de ses fatigues optiques, de ses craintes pour l'avenir, qu'elle me prie de transmettre au plus cher, pour moi, de tous les Docteurs, en réclamant de lui conseil et traitement... Enfin, elle me demande de supplier le Bon Dieu de lui épargner la cécité... Je lui propose, après promesse d'écrire, trois médailles miraculeuses, une pour elle, une pour sa mère, une pour son mari. Elles acceptent, et je leur raconte l'histoire de Catherine Labouré...; elles tressaillent très émues, et j'ajoute : (( Demandez vous-même cette grâce, que vous désirez tant, au Bon Dieu et à la Sainte Vierge et récitez chaque soir : Je vous salue Marie,.. 0 Marie conçue sans péché... Saint Dominique et saint Vincent de

Paul protégez-nous. » Elle me regarde longuement... puis me dit ceci : a Et bien, Monsieur, Youlez-Yous me faire un signe de croix sur les yeux avec la médaille... Vous êtes une âme pure. » Tout interloqué : (( Mais Madame, je ne suis rien de plus que vous. )) — ((Si, faites-le en toute simplicité. » Elle me remet la médaille, courbe le front, se recueille.,, et moi, étonné, ému, je trace mon cher signe d'une m.ain tremblante, ma foi, sur les paupières baissées...

2i janvier.

(K Des petites pensées sans tristesse profonde, mais ternes et sans lien, tombent goutte à goutte de ne s esprits sur nos actions, comme la pluie... Ces minutes-là, on ne les vit pas, on les traîne... » Oui, voilà bien ce que je puis dire de certains moments de dépression qui ne sont amenés par rien... et qui. en fait, cher papa, sont causés par la longue distance qui me sépare de vous...

Mais que fait notre brigadier.^ Comment va son pied.^... Il va très bien, le brigadier, et ses pieds aussi ! Il sera sans doute exempt de service quelques jours encore, ce qui ne le contrarie pas trop ; \ r échelon, le service est si peu intéressant !...

Quant à mes relations avec les hommes, elles ne sont pas ce que je voudrais certes... Mais sur les neuf, il n'y en a qu'un de véritablement hostile à ma pau- VTe petite autorité, trop peu énergique sans doute, (je crains tant pour eux quelque manquement grave envers moi...) Encore n'est-ce point par méchanceté mais par bravade d'homme mal élevé. Si celui-là

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 233

n'était pas à ma pièce, les autres seraient très gentils, très dociles. Tout cela, je vous dis, manque d'éducation et non manque de cœur ! Je reste en dehors de leurs grossièretés, ils me prennent pour un poseur, et, sans mauvais sentiments, me laissent à l'écart, parce qu'ils ne savent quoi me dire... Ils sont bien excusables.

22 janvier.

...Et mes pieds! et bien, ils sont tout à fait en bonne voie... Quant à l'état général, prospérité complète ; voici mon signalement : gros, gras, frais et rose... Si bien que Tadjudant m'a fait appeler hier : « Vous n'êtes pas exempt de service, mais seulement exempt do chaussures ; vous ne ferez pas de grosses corvées., vous surveillerez les écuries i^*® et 2® pièces. )) Je ne demande pas mieux... J'offre à Dieu la toute petite épreuve... Est-ce bien une épreuve.^ J'irai passer la visite demain matin ; au médecin de juger si je suis en état de reprendre mon service, même réduit.

Merci pour l'envoi des livres demandés... Hier j'ai porté le Flavigny à Mme Vincent... Il a été accepté avec enthousiasme. Sur la première page, j'avais écrit :

Vous savez tout

Vous pouvez tout

Et vous m'aimez... Fiatî

Ces mots ont fait grande impression.

Je sème... au bon Dieu le soin de récolter...

23 janvier,

« Vous ne savez pas? — Quoi? — Et bien, la guerre finit le 27 février. — Pas possible! — Dam !... c'est le Curé d'Ars qui l'a dit...??? » Voici un dialogue dont je vous dois rexplication.

Mme Vincent m'a invité à dîner, dimanche dernier, avec sa mère et son mari. J'arrive à 11 heures, M. Vincent, dans le jardin, est accroupi et à grandie coups de serpette coupe du bois vert. Il se relève, « Bonjour, jeune homme ! » Magistrale poignée de main... A la bonne heure, nous voici tous les deux à l'aise... L'excellent homme ! petit, gros, énormes bras hirsutes sortant d'une chemise rose... Ce qui frappe d'abord : une masse, une force... Figure réjouie, un peu large, mais avec de tout petits yeux intelligents qui rient derrière im lorgnon... Trois ou quatre grosses mèches grises plantées en bataille sar un front tout ruisselant de sueur...

(( Vous ne savez pas? — Non. — Et bien, la guerre finit... etc. )) Conversation sans conclusion.

On se met à table : Fricassée d'oie et de petit salé... Légumes... On cause très cordialement. Au dessert : Confitures... Madelonnettes... et Champagne !!! puis Café... Les braves gens ! Ils se sont attachés à moi et me reçoivent de si bon cœur.

Ah ! une petite nouvelle, fait divers si vous voulez... Hier, je me suis trouvé sur le pavé, ou plutôt sur la route, sans feu ni lieu... L'adjudant C..., dont j'occupais la chambre et le lit, est revenu de permission et par application de la loi métaphysîcopsychologico-morale du premier occupant... j'ai été

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 235

obligé de décamper. Heureusement que le Bon Dieu a toujours tiré d'affaire votre grand nigaud I En face de mon ancien et provisoire logis habite M. D...

— Le petit major m'a bel et bien exempté de tout service f j'ai donc retrouvé (( mon repos » laborieu-^ sèment intellectuel.,. » Ça, c'est très littéraire !!!

24 janvier,

...De nouveau sans gîte. Le lieutenant dont j'occupais la place vient de rentrer lui aussi... Très vif ennui d'abord, puis j'en ai pris mon parti. J'ai fourré tous mes bibelots dans mon grand sac, je l'ai confié à Mme D..., puis je me suis mis en campagne. Deux maisons où je croyais avoir quelque chance de trouver un lit et une table me répondent par un refus... j'arrive trop tard. La bonne Mme Vincent tâche très aimablement de débrouiller son jeune ami... pas plus de succès que moi.. Elle me conseille d'aller demander l'hospitalité... au curé.

Il est i6 heures, le Curé n'est pas chez lui. Je me suis réfugié auprès de mon Jésus et je vous écris sur (( mon » harmonium... La petite église est toute chaude des rayons du soleil couchant... Oh ! que je serais heureux si j'entendais la clenche tressaillir et la porte s'ouvrir pour livrer passage... à mes aimés ! Quel cri joyeux ! Comme je me précipiterais vers la petite grille toute basse qui ferme le chœur ; je rouvrirais à deux battants... et nous viendrions nous agenouiller, aussi près que possible, du tabernacle !... Oh ! mon doux rêve ! Jésus ! Comme ce

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serait bon : Vous !... Eux !... mes grands amours, avec votre Mère !

Et bien, puisque vous ne pouvez venir à moi en personne, venez-y avec votre cœur et votre imagination. Je vais, moi, faciliter votre visite.

Elle est bien petite l'église d'Elise, petite, oh si petite ! Lorsque vous arrivez par la grand route, vous ne la voyez m.ême pas : les maisons en torchis et les baraques en bois vous la cachent complètement, et, pourtant, elle est sur un mamelon !

Entrez dans le village, vous l'aperce vez à un coin de route... Les murs de brique rouge, la toiture et le minuscule clocher d'ardoises bleues ; et tout cela surmonté d'un grand coq verdâtre qui tournoie dans le vent en poussant de longs cris... Montez le raidillon, poussez la grille rouiîlée et grinçante...

Un portail peint en jaune, et très bas... Entrez f Nous sommes chez noius... A droite, dans une coquille de marbre, l'eau bénite... Au-dessus, un tronc pour la chapelle de la Vierge... Merci ! vous y laissez un petit souvenir de votre première visite !... Audessus encore, le calendrier des semaines : messe tous les jours à 7 heures i5, sauf le mardi et le jeudi où le bon Curé me donne la Communion à 6 heures 3o.

Retournez-vous : les yeux joyeusement fixés sur le tabernacle, approchons-nous, agenouillons-nous sous la bénédiction de Jésus et de Marie... Vous venez de vous relever, de me sourire, de m 'embrasser... puis vous regardez autour de vous : c'est ici que j'ai été réconforté, fortifié, heureux... oh ! mes aimés ! Voyez ! Pas de voûtes ogivales ou de plein cintre,

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Tin simple piafonnage rayé de lattes bleues. Dans ie chœur seulement, quatre nervures aboutissent à une sorte de clef de yoûte grossièrement sculptée en pendentif.

De gros piliers bas et massifs séparent la grande nef du bas-côté. Les vitraux blancs laissent passer largement les fauves rayons du couchant, qui font violemment vibrer les ocres des bancs fraîchement vernis.

Au-dessus du grand portail, un vitrail en couleurs, assez banal : la fuite en Egypte. Chemin de Croix très sobre : vieilles gravures aux nuances éteintes, encadrement noir.

Mais regardez donc les statuettes au bariolage insensé, ainsi que les grandes statues blanches et or • toutes portent assez maladroitement un énorme bouquet de fleurs artificielles d'où jaillit un immense ruban rose qui pend jusqu'à leurs pieds. C'est une coutume de ce pays-ci, d'imposer aux bons saints un bouquet et de les affubler d'un ruban ! Ne rions pas des vieilles choses pieuses, toujours touchantes... Dans le bas-côté, à gauche, et derrière une balustrade en bois, les fonts baptismaux et un tout petit confessionnal où je cachais mes couvertures pendant le jour... A droite, deux petits autels de la Vierge : l'un est travaillé minutieusement, peint blanc et or, et renferme dans une niche une très vieille statue de la Vierge, peinturlurée étrangement ; l'autre est un autel de fortune élevé en l 'honneur de Notre- Dame de Lourdes dont la petite statue en biscuit est d'un banal !... En bonne compagnie de la Sainte Vierge, à droite saint Antoine... à gauche la Bienheu-

reuse Jeanne d'Arc. Puis des bougies bien pauvrettes qui ballottent dans leurs bougeoirs en cuivre et penchent à tribord... à bâbord... Enfin, voyez donc ces garnitures de fleurs aux grands pétales de cuivre qui étalent leur luxe campagnard sous des globes aux dômes poussiéreux. Les jours de fêtes, le bon curé allume toutes ses bougies, fleurs et globes étincellent... C'est magnifique !

Mais avant de retourner au chœur, ouvrez ce vitrail, tout près de la bonne Vierge... Bien souvent je me mets là pour regarder la campagne immense... A vos pieds, le cimetière aux tombes pieusement entretenues, et au buis fidèlement taillé... Au-delà, les coteaux roussis par les rudes gelées, et, au loin, les dernières ondulations bleuissent et se noient dans la brume... Tout là-bas, c'est le front.., et, la nuit, OR aperçoit quelquefois la fulguration d'une pièce et de temps en temps une fusée s'élève dans le ciel... elle semble toute proche, tant elle est grandie par la brume... elle monte, monte tranquillement au-dessus de ces coins de misère, descend sur eux sa lueur pâle, puis s'éteint... et en s'éteignant, semble vous retirer un peu d'espoir... Heureusement les étoiles ne s'éteignent pas, elles, et leur scintillement mystérieux fait penser à « un au-delà où Von ne souffre paSj un au-delà où Von se retrouve^ un au-delà où Von aime... toujours, »

...A droite de Tautel de la Vierge, et adossé à l'un des piliers qui ferment le bas-côté, la chaiie... Plus tard, il faudra que j'y monte dans cette chaire-là, et

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que je parle aux braves gens d'Elise de Vhospilalitt dans le Cœur du MaUre !

Revenons au chœur : Petite table de communion en bois, très basse, où je m agenouille chaque matin pour le grand réconfort.

A gauche, la porte de la sacristie... Quelques istalles. A droite, le trône cérémonial... simple fauteuil en osier, l'harmonium..., une sLalle.

L'autel est petit, orné de marbrures, d'or, et de fleurs..., tout artificiel. Un minuscule Tabernacle sur la porte duquel est maladroitement buriné le Bon Pasteur ramenant la brebis égarée. De chaque côté, dans une niche de roses fanées, saint Michel, el, encore, la Bienheureuse Jeanne. Puis entre deux colonnettes où s'enroulent deux vignes d'or, un tableau de la Résurrection du Maître : le Christ sort du tombeau, tout ruisselant de lumière... Dans les fortes ombres des premiers plans, les gardes renversés... Dans un rayon, des Anges en adoration.

Vous comprenez bien que de cette scène piuissante je tire une allégorie, assez mièvre : saint Michel Jeanne, encadrant la Résurrection !... donc, nous obtenant enfin de Dieu... la Victoire! Et il me semble que j'aperçois la France ressuscitée, en pleine gloire, ses ennemis roulant dans la poussière, dans la honte.., et les nations alliées s'inclinant vers la grande Nation anoblie et triomphante....

Hier soir, j'ai été trouver le Curé, a Monsieur le Curé, je vous demanderai un grand service... Pourriez-vous m 'indiquer où je pourrais louer un lit.^. . Le Major m'ordonne, etc.. — Ah ! je ne sais pas.,. j'arrive... je suis encore en bottes... Je n'ai pas-

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dîné... )) — (( Vous n'auriez pas un tout petit local où je pourrais m 'isoler dans la journée pour travailler??... » — (( Ah ! mon pauvre ami, je n ai rien qui puisse convenir. )) Je me retire un peu décontenancé, puis, dans le petit jardin même du presbytère, je m'écrie : a Mais oui !... Merci Jésus... » Et me voilà parti tout joyeux... L'église !... Je vais reprendre ma place près de lui !...

Et je me suis réfugié de nouveau auprès du Maître, où j'ai passé la nuit... N'ayez aucune crainte, les nuits sont tièdes comme en été... 4 couvertures + i manteau ^ Bien-être !... Je passe la nuit tout près du Tabernacle... Je pourrais aussi y passer la journée et je serais tranquille pour travailler... Oui, mais il faut que, le jour, j'aie un logis moins... original... où l'on puisse me trouver facilement si l'on avait besoin de moi à la batterie.

Et c'est encore l'excellente Mme Vincent qui m'a tiré d'affaire ; elle m'a dit : « Je serais si heureuse de vous offrir un abri pour la nuit, mais je n'ai rien... Seulement pour la journée j'ai un cabinet de débarras... Je vous ferai une petite place, vous pourrez y mettre vos affaires, vous aurez votre table, votre chaise et vous pourrez travailler tout à votre aise... Et puis, faites-nous un grand plaisir... midi et soir, apportez votre gamelle et vous mangerez avec nous. ))

Quelle bonne chance ! sans compter que ma ration de pain est vraiment insuffisante (au repos elle est singulièrement diminuée) et cette excellente dame m'offre, aves une grande simplicité affable, un supplément de pain... avec des confitures...

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Depuis plus de quinze jours Dieu m'a accordé un repos complet au point de Yue militaire ; j'en ai profité joyeusement et avec reconnaissance pour yous écrire longuement et travailler mes examens. Aujourd'hui il me retire ce privilège... encore merci ! En avant dans le devoir gaîment et consciencieusement rempli ! Parfois ce devoir, à réchelon ou au repos, paraît bien monotone, bien ennuyeux, mais J>ast I je sais le moyen de le rendre agréable, attrayant, varié... C'est en raccomplisi^ant pour Dieu, pour vous, pour la France... Bien mieux ! je vous avoue que je suis heureux de reprendre mes occupations d'humble brigadier... On y mettra toute sa bonne volonté, soyez sûrs ; on tâchera d'être doux, conciliant, oui, on tâchera ; mais ce qu'on est sûr de faire, c'est de marcher, sous l'œil de Dieu, très confiant et par conséquent moralement très fort.

Voici comment j'ai ntioi-même mis fin à mon exemption de service : ce matin l'infirmier avant la visite me défait mon pansement (il s'appelle Lepape, serons servorum Dei). <( Mais tu es guéri ! Ah ! ça va vite avec toi... tu as le sang joliment sain et généreux ! )) C'est vrai, les plaies sont refermées, la peaa morte fait place à un épiderme rose superbe... u Oh ! avec ça, tu vas pouvoir reprendre ton service ! » — (( N'y a-t-il pas danger que tout se rouvre .^^ » dis-je un tantinet paresseusement... « Oh non ! mais veuxtu voir le Major.^.. » Alors, moi, héroïque : a Cela n'en vaut plus la peine!... Allons! » Et quelques instants après, je remisais sabots et chaussons ! j'en-

filais ma jolie paire de godillots neufs, une merveille...

Et me voilà assis à ma table de travail dans le cabinet de débarras de Mme Vincent, près d'une fenêtre très haute qui donne à perte de vue sur la campagne radieuse, illuminée par un beau soleil. Je viens de l'ouvrir toute grande ma fenêtre, et l'air, un air tiède et vivant, vient me caresser, me baigner, faisant tressaillir ma jeunesse et vibrer mon ardent désir de me donner à Dieu pour les âmes.

Au premier plan, des champs, des terres fraîchement labourées dont le revers des sillons, polis et laqués par le soc, jette d'étranges reflets violets/ comme s'il reflétait un peu du bleu du ciel ; ou bien terres labourées depuis de longues semaines, grises et sèches j et qui ont connu tour à tour la crispation des gTands froids et l'effervescence du plein midi déjà radieux... Çà et là, un orme, un hêtre, semé au hasard dans la plaine, étale au soleil Ubremenl et harmonieusement ses rameaux où va bouillonner h vie... Plus loin, à demi enfoui sous les roseaux jaunâtres, l'étang d'Elise qui semble aspirer tout le ciel dans ses eaux toutes bleues... bleues comme la mer, là-bas... Au-delà, des ondulations très basses, aux croupes jaune et ocre... J'aperçois encore, nichés dans un repli de terrain, un bosquet de grands arbres, un petit village qui se serre autour de son église... et puis les nuances s'uniformisent dans un bleu très doux, très pâle, le bleu des horizons en plein midi... et il me semble que j'aperçois aussi, perdus dans le lointain, là-bas, les bois d'où partent la nuit les mystérieuses fusées...

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Ce mot (( fusées )) fait beaucoup trotter déjà vos imaginations inquiètes... S'il voit les fusées, il est tout près du front, s'il est tout près du front, il est sous les obus... Soyez tranquilles, mes aimés, nous sommes absolument hors de danger, nous ne pouvons recevoir ni la visite des obus, ni celle des gaz. Je vous avoue même que notre situation, un peu trop « arriérée », finirait à la longue par être monotone... mais elle me vaut ma communion chaque matin... et un petit bien-être que le Bon Dieu m'accorde et auqueil, dans mon peu d'austérité, je suis sensible... et dont, à la vérité j'avais, un réel be soin...

Il est deux heures du matin. Grand branle-bas de combat !...

Hier midi j'ai appris que j'étais de jour jusqu'à midi, aujourd'hui 28... Où coucher? A l'église?.., Mais* si on a besoin de moi durant la nuit, on n'ira jamais me chercher là... et je ne puis prévenir que c'est tout près du Tabernacle que j'ai l'honneur de dormir, c'était bon quand j'étais exempt de service... Je me suis donc permis de coucher dans le petit cabinet que Mme Vincent a mis si gracieusement à ma disposition ; j'ai auparavant dit à un conducteur de venir me prévenir ici en cas de besoin.

Je m'endors... A 10 heures je suis réveillé par un bruit de pas dans Tescalier : (( Vite à Daucourt pouî commander un chariot, etc.. )) Je me lève en toute hâte et me voilà parti dans la campagne toute lumineuse d'un beau clair de lune.

La corvée est décommandée... je me recouche... je m'assoupis... Nouveaux pas dans rescalier : « Tu pars à 6 heures 3o demain matin avec armes et bagages pour Arcis-sur-Aube !... »

Et voilà, je viens de préparer mes affaires... Je quitte le lo^ groupe pour aller avec quelques hommes former de nouveaux groupes avec d'autres contingents envoyés par chacune des unités du front.

J'ai appris mon départ avec joie... Je sens que Dieu me mène là pour mon plus grand bien. Que me réserve-t-il? Je ne sais... Mais mon abandon est joyeux... Peut-être Bleau prochainement .^^ peut-être brigadier de tir.^.^.î^

Soyez tranquilles et joyeux comme moi...

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