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CHAPITRE VIII

Thiéblemontj 28 janvier.

Voici ma journée faite, il est 9 heures 3o du soir., je viens vous griffonner bien vite mes impressions.

Point de vue d'ensemble : excellent ! Maintenant quelques détails : à 7 heures 3o ce matin, je faisais mes adieux à M. de Ch... et à mon camarade Marc. J'écrivais à Charles et à Louis un petit mot de revoir. Vite, je grimpais avec mon logis F... dans un fourgon qui nous emmena tout doucement à Sainte-Ménehould.

Et je regardais la campagne blanche dégelée, et, au-delà des champs que j'ai traversés tant de fois, je regardais avec émotion la chère petite église d'Elise descendre, descendre au milieu des terres, puis disparaître derrière le coteau... Pauvre petite église où j'ai été réconforté, fortifié... Pauvre Mme Vincent, si émue de mon départ. Promesse de correspondre... Adieux reconnaissants... Tout cela fini pour toujours peut-être !...

A Sainte-Ménehould nous avons consulté les horaires, puis j'ai... perdu rnon « logis »... J'étais content d'être seul pour faire un petit tour dans les rues de la ville. Déjeuner à 11 heures ; à i heure 3o nous nous embarquons, hommes, armes, bagages...

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et le train nous a ballottés toute l'après-midi au milieu de la campagne triste... Nous sommes arrivés à Thiéblemont à i9 heures. Vivement à la Copé américaine ! Etablissement très propre, très confortable, très spacieux. A côté de la salle à manger, salle de lecture, tables discrètement éclairées à rélectricité !... piano !... chaises longues !!! C'est sur une de ces chaises longues que je vais passer la nuit avec F... et quatre gars du ii3® envoyés comme nous au nouveau groupe. J'ai fait connaissance plus particulière avec l'un d'eux brigadier, autrefois étudiant, distingué, très intéressant.

Demain nous partirons à 4 heures 57 ; dès que je serai arrivé là-bas, je vous donnerai ma nouvelle adresse. J'ai appris qu'il y a grandes chances pour que je sois versé au io5.

A la grâce de Dieu qui conduit chacun de mes pas avec une tendresse immense dont je lui suis infiniment reconnaissant... Soyez confiants. Tout va bien, tout ira bien...

Les Grandes Chapelles, 29 janvier.

Ouf !... je me laisse tomber sur un banc dans le petit bureau de tabac... Ah ! je suis un peu fatigué, il fait chaud pour la saison et j 'en ai abattu ce matin de la route !

A 4 heures, j'ai soulevé ma capote, qui me couvrait tout entier... je me suis secoué, j'ai replié ma chaise longue et dans la cour de la gare j'ai fait les cent pas pour m'assouplir, puis, j'ai demandé à Dieu, à défaut de communion sacramentelle de descendre dans mon cœur...

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 2k%

Je suis rentré dans Timmense hall presque désert : pain, fromage, café... et me voilà d'aplomb.

A 4 heures 45, nous nous dirigeons vers le quai.., le train arrive en gare... Vite, un bon petit coin I Je m'appuie la tête contre mon sac et je me rendors paisiblement entre les mains de Dieu, pendant que le train court dans la campagne déserte.

Arcis-sur-Aiibe l Je bondis I... mon sac, ma musette, mon bidon, mon manteau !... Nous voilà sur le quai un peu désorientés... On se charge et instinctivement, on suit la foule des poilus courbés comme nous sous le sac. Puis, un peu à T écart nous groupons nos bagages. F..., mon logis, est ennuyé, il ne sait que devenir, qui suivre... Il me regarde.., je le regarde... c'est un désarroi amusant.

Mais voici un adjudant qui se pose au milieu de la cour, et, levant les bras avec une solennité d'orateur : (( Pour les sous-officiers et brigadiers ! rassemblement ! )) F... confie nos sacs à un planton et nous suivons le même adjudant qui va de l'avant, magnifique, en brandissant sa petite valise, lui. Nous marchons très longtemps dans du sable gelé superficiellement et qui cède sèchement sous le pas. J'écoute les conversations : on se dirige vers les « Grandes Chapelles », un « petit village » perdu à quatorze kilomètres de là, quatorze kilomètres 1 hum !

Enfin on part avec un suffisant entrain. Bientôt nous rejoignons la Iroute dont les ornières sont gelées : des voitures passent à chaque instant, la marche devient irrégulière, lassante. Encore un fourgon ! mais qu'aperçois-je là-haut, trônant superbe-

ment sur le siège? Eh oui ! c'est bien lui ! Un des petits bleus dont j'ai fait la première instruction à Cherbourg. Joie de la bonne rencontre... On a gardé de moi bon souvenir... Il me promet de venir me voir avec quelques copains de Saint-Clément... La caserne Saint-Clément ! comme c'est déjà loin !

Je cours pour rattraper le petit groupe. Aïe ! les chaussures commencent à me grignoter le talon. Mais bah ! je dis deux chapelets pour me faire paraître le temps moins long et m 'unir malgré les distractions, inévitables dans ces conditions, au Maître, à mon Jésus et à la Vierge.

Elle est tellement monotone la grand 'route au milieu des champs labourés et des clairières moussues !... En certains endroits, elle est plantée d'arbres et l'on tâche de se défiler dans la demi-fraîcheur. Les ornières gelées se fondent en boue et ça colle aux pieds ! Vers midi nous arrivons enfin dans le joli village des Grandes Chapelles, aux maisons neuves et très gaies ; les rues sont bleu horizon. Il y a de 3 à 4.000 hommes entassés là les uns sur les autres. Le io5 est un régiment de transition qui reçoit des détachements des autres régiments pour former des groupes nouveaux. Si vous voyiez ce fourbi gigantesque, cet embrouillamini fantastique... Taffolement des fourriers et des cuisiniers... Il y a bien une trentaine de batteries qui comprennent chacune une centaine d'hommes.

Un bon est établi au bureau pour nos deux repas. Dans un couvercle de bouteillon on nous verse trois ou quatre louchées de haricots et de viandes réduites en miettes par une cuisson exagérée... C'est parfait 1

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nous allons au bistro I j'y vais cette fois pour mon propre compte ! un litre de pinard, un jus avec du rhum... et on est retapé...

Je suis atîecté à la 12^... Nos sacs n'arrivent pas... Inquiétude légère.

Les Grandes Chapelles, 30 janvier.

Hier soir, après avoir regardé vos chères photographies, je me suis couché. Un vieux m'a prêté une couverture, un autre a partagé avec moi sa toile de tente (car, aucune nouvelle de nos sacs, restés en route, ou expédiés... vers quelle destination.^)

Je me suis vite endormi dans la paille jusqu'à six heures. Ah ! la bonne nuit... Vers 6 heures 3o je me suis décidé à me lever... Mon pied me fait un peu mal... Oh ! infiniment peu ! Je m'aperçois alors que ma fchaussette est collée à l'ancienne plaie pourtant si bien refermée... Vite, mon nom sur le cahier de visite, et je déjeune tranquille. Bout de toilette assez rudimentaire, et j'apprends avec un singulier plaisir que je ne suis pas nommé cabot de pièce, c'est-àdire chef de 9o bons hommes, bons.^ je veux bien, mais pas commodes toujours avec un petit comme moi.

Je me dirige vers l'église... Encore fermée ! Il n'y a donc ni prêtres, ni aumôniers militaires. î^ En descendant la petite ruelle je me trouve nez à nez avec le Capitaine de la 10®, je l'aborde et lui fais part de mon désir de suivre les cours de Fontainebleau. Il me répond : « En ce moment, il n'y a rien à faire... Si vous avez été proposé déjà à votre groupe, atten-

dez, votre demande aura peut-être été égarée... On me le fera savoir aussitôt, et je vous préviendrai... ^^j)

Que va-t-il se passer? Au mois de mars il y aura de nouvelles entrées à Bleau. .. Pensera-t-on à moi?... Et dire qu'hier j'ai croisé dans la rue des petits aspirants de la classe i8 ! J'ai cru reconnaître l'un d'eux^ que j'avais sous mes ordres à Cherbourg ! Mais que la volonté de Dieu soit faite, et, tout pour sa plus grande gloire et le plus grand bien des âmes.

Après cette démarche auprès du Capitaine, je suis allé tout doucement à l'Infirmerie, charmante installation, confortable, propre, sobrement et coquettement moderne... Chaque homme est examiné rapidement... Coup d'œil du Major : a Deux jours de repos... au lit ! » Ample a beurrade » avec de la pommade de Reclus, pansement, bande artistement enroulée. Comme j'ai laissé mes chaussons à la bonne Mme Vincent qui en avait grande envie et voulait même me les acheter et que d'un autre côté ma chaussure était devenue trop étroite avec mon pansement, j'ai tout simplement placé mon pied sur ma chaussure et j'ai ficelé le tout avec mon lacet... Çà, c'est un truc de poilu... Nouveau repos... En suis-je bien fâché? Pas de souffrance. Ne vous inquiétez pas surtout. Aucune enflure... C'est à cause de mon ancienne a gelure des pieds )) que le Major a été si large.

Donc, actuellement je suis exempt de tout service. Lorsque je serai capable de le reprendre, je serai à la disposition du Commandant pour partir à mon tour lorsqu'on aura besoin d'hommes dans quelque batterie. Je crois que j'ai bien encore huit jours à

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passer ici ; puis, très probablement, je serai affecté à im groupe d'artillerie lourde dans un des petits villages du voisinage. Nous y resterons peut-être deux mois... Oii ! que Bleau vienne vite me tirer d'ici.

Grandes Chapelles, 31 janvier.

Je n'ai pas encore retrouvé mon sac... ni mes chers souvenirs. C'est à contre-cœur et sur l'indication du logis F... que je l'ai laissé l'autre jour à Arcis. J'ai obtenu une permission pour retourner à cette gare où j'ai appris qu'on l'avait embarqué pour les Grandes Chapelles. Le re trouverai- je.^ J'ai encore bon espoir.

jer février.

Mon sac ! mon pauvre sac ! j'ai passé toute ma journée d'hier à courir après lui ! Pas encore retrouvé... A la grâce de Dieu 1

Après mon dîner je voulais vous écrire, mais le jeune étudiant, dont je vous ai parlé, est venu me voir. Nous avons causé trop longtemps peut-être... le sujet était intéressant : Fontainebleau ! Imaginezvous que cette après-midi une note a paru au bureau: (( les canonniers et gradés désirant se présenter à l'Ecole d'Artillerie sont priés de se faire inscrire d'urgence », les braves gens ! sont priés de s'inscrire f Ah ! oui, nous nous sommes inscrits... d'urgence vous pouvez croire... Il y a donc des places à Bleau .>^... J'ai donné mon nom... à Dieu le reste.

2 février.

Pas de sac ! Je n'espère plus guère rentrer en possession de mes pauvres affaires... Je serais désolé pourtant de les avoir perdues, mais au milieu de tout ce désordre, nous sommes ici plus de 4.000.

Souvenirs, lettres, livres ! tout mon travail de géométrie et d'algèbre !... Enfin, que la volonté de Dieu soit faite !... Ce sera un gros sacrifice à Lui offrir... Ah ! je l'ai assez promenée mon exemption de service et tout cela pour rien jusqu'à présent...

Ce matin j'ai été de corvée bénévole. Le cabot téléphoniste dont c'était le tour m'a demandé de le remplacer ; il en a profité pour se rendre à Paris...

Nous avons été chercher du bois pour les cuisines : vous me voyez perché sur le haut du chariot, à côté du sous-off de corvée, secoués tous deux par les sauts de la voiture dans les ornières gelées.

Oh ! l'étrange campagne avec ses champs immenses, jaunes, roux et verts, coupés par des taillis d'arbustes minuscules. Et puis, des villages...

Bon ! encore dérangé ! A demain, mes très aimés. Vous voyez je suis assez actif pour un exempt de service...

Les Grandes Chapelles, 3 février.

Ah ! enfin ! deux cartes de vous ! Vite, j'ouvre renveloppe... Mais ! est-ce donc vrai.î^ Je serais désigné pour FONTAINEBLEAU ! Quel bonheur ! Merci, mon Jésus !... Oh ! quelle joie ! Merci de la si bonne nouvelle !...

Je viens de courir au bureau du Capitaine pour lui

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demander, dès à présent, ma perm' de détente... Il m'a répondu que cela lui était absolument impo&- Mble... Con^me le Bon Dieu Youdra... Je suis content ! Dans quinze jours à BLEAU I!!

J'avais été désigné pour suivre les cours de téléphoniste, 'e vais demander au lieutenant instructeur de m^b laisser tout mon temps libre pour travailler seu! et revoir mes math...

U février.

Oui ! voi bonnes lettres d'hier m'ont fait un plaisir immense ! J'avais été sevré longtemps de vos nouvelles ; l'en reçois, et, quelles nouvelles ! Bleau !... Dans quinze jours je passerai par Paris... notre rêve est tout prè^ de se réaliser !

Pas encore retrouvé mon sac... En revanche j'ai rencontré de nouvelles sympathies... L'autre jour, j'entre à l'égiise et je me trouve nez à nez avec un vieux curé : figure jaunie empreinte d'une courtoise bonhomie, yetx pleins de sourires au-dessus d'un lorgnon aux vétres à moitié brisés et planté horizontalement sur uV grand nez sévère.

La conversa ti\)n s'engage... Je me présente... les âmes s'unissent., nous sommes heureux de cette rencontre. Il me\fait visiter l'église, la sacristie... Il me confesse ; je lai fais part de mon grand désir de communier chaque matin, a Mon pauvre ami, je comprends ce gra;id désir... Mais, pour aller à Petite Chapelle où\|e dis la messe tous les matins, 11 vous faudrait fairèquatre kilomètres et, quatre pour revenir... Une bicyclette serait indispensable ; tenez, je vais aller demander à Mlle X... de vous prêter la

sienne. :> Je refuse d'abord par discrétion... Mais il m'entraîne, fait la proposition délicate... Mlle X... consent... Me voilà heureux... Le Bon Dieu a sincplifié encore les choses, car le lendenruin un prêtre brancardier disait la messe aux Grandes Chapelles.

Ce bon vieux curé, avec une gentillesse charmante, m'a invité à déjeuner avec lui, mais, il m'est difficile de m'éloigner du cantonnement.. Hier, j'ai fait la connaissance d'un jeune novice jésuite. Je suis bien moins isolé qu'à la i4, comme vou^ voyez. On me respecte à la pièce et on a des petites- attentions pour moi... mais hélas je n'ai plus le voisinage de Louis et de Charles.

Mon service se borne à ceci : le matii, à 7 heures je fais un appel, puis je porte les noms des malades au bureau. Aux repas je distribue le oinard à mes vingt servants... et c'est tout.

5 février.

Levé ce matin à 5 heures 3o, je sfutais dans une voiture de ravitaillement. Je n'étais jas chef de corvée cette fois, mais simple passager, ce qui m'a permis de goûter le charme de la petite promenade sans le tracas des responsabilités et la perspective des... acerbes reproches... (c Où allais-tv donc? » Je vais vous le dire tout bas, tout bas... La censure ! Ma pauvre lettre ne vous arriverait pis si j'étais imprudent... J'allais à Arcis-sur-Aube. « Mais alors qu'allais-tu faire, brigadier, à Arcis-sir-Aube? » Cette fois je puis répondre ouvertement je n'avais aucune

* Dans toutes les lettres, le nom ces localités n'est Indiqué que par les initiales.

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mission militaire., ni diplomatique. Voilà : en perdant mon sac ou en me le\ laissant jaire perdre, si vous voulez, j'ai dû faire mes adieux non seulement aux chers souvenirs, mais aux livres et cahiers de mathématiques, à mes notes recueillies avec soin..., J'étais donc désarmé au moment du combat et puisque Ton me laissait fort aimablement tout mon temps libre pour travailler, il m'en fallait pourtant des livres et des cahiers et... je réponds enfin à votre question, j'allais en chercher à Arcis-sur-Aube.

Pas de choix dans cette petite ville et j 'ai été obligé de prendre les seuls spécimens existant. Je n'ai pu trouver une Algèbre ; veuillez m 'envoyer celle que j ai laissée avec mes livres...

J'ai eu le bonheur de communier dans la jolie église d'Arcis...

A la gare, je rencontre un chariot qui se dirigeait vers Grandes Chapelles. Je saute dedans... Malheureusement, il fait un kilomètre, s'arrête... Je suis obligé de débarquer.

Une voiture, une espèce de breack, emmitoufflé dans sa capote, roule là-bas sur la grand 'route. Je cours, je vole, je le rattrape... a N'y aurait-il pas une petite place .^ )) — (( Mais si, Monsieur. » Et une grosse dadame se pousse dans un coin et me montre la place libre avec un geste superbe. Mon merci entraîne une conversation inattendue. Elle en a gros sur le cœur, la chère dame. « Ah ! les militaires ! Monsieur, quelle engeance ! )) Je réitère mon merci maïs avec changement de sens et de ton... (( Mais oui, JVIonsieur, je tiens un Bureau de tabac, et, pareils à des sauvages, mon pauvre Monsieur, ils se jettent

sur le tabac, le vin, l'absinthe... a^ous entendez bien, l'absinthe ! et puis, tout disparait chez moi, je n'ai plus de verres, plus de cuillers, ils vont même jusqu'à me voler... mes poulets... » Cette bonne dame, serait très heureuse de me conduire jusqu'à destination, car elle ne m'en veut pas à moi... oh ! pas du tout, mais elle habite à P... La voiture s'arrête, je débarque, je la remercie, encore un peu froid pourtant, en raison de ses sentiments trop anti... militaristes, car elle exagérait bien sûr...

Et me voilà sur la route monotone, je marche, je marche, je dis mon chapelet, je relis vos lettres, je feuillette mes nouveaux livres... Puis je m'étends au bord du fossé pour me reposer... et je m'assoupis quelques instants...

Allons, debout ! Je me secoue, je repars, je marche... Enfin, une ferme !... Je me suis trompé de route... Oh ! tant pis, il est une heure, je vais déjeuner là, et je demande à la brave fermière de me faire cuire trois œufs avec lesquels je déguste la délicieuse boîte de jambon du i^^ janvier, restée dans la poche de ma capote... Sans cela où seraitelle, hone Deus !... On me remet ensuite dans la bonne voie et je repars après vous avoir écrit... caj que vous venez de lire.

6 février.

Hier, après avoir fermé ma lettre, j'ai payé, j'ai salué... et je me suis mis en route gaillardement pai la voie romaine qui s'enfonce, moussue et à peine] tracée, en pleine campagne... Me voilà seul, loin des hommes, dans ce désert où l'on sent vibrer au-j

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tour de soi l'âme des choses, qui vous baigne, qui Yous étreint... Clairières immenses, à l'herbe rase et jaunie, petits bois de sapins mystérieux qui étendent leurs ombres lourdes sur un sol rougeâtre. Et sur tout cela, un soleil qui flamboie, qui incendie tout avec une brutalité superbe. Là-bas, là-bas sous le ciel mauve, des coteaux bleus...

Et je marche, et je marche au milieu de cette campagne qui se révèle à moi... Au coin d'un petit bois, un troupeau de moutons surveillé et tassé par deux chiens qui gambadent follement,.. Un berger vieux, cassé, un bâton poli dans sa main calleuse et tremblante. Je le salue, il me répond avec une majesté que les modernes ne connaissent plus... Il m'arrête, prend mon li^Te que je tiens à la main, en regarde le titre attentivement... Puis, levant ses grands yeux de philosophe vers moi... « Et la guen^e? )) — (( La guerre... Oh ! ce sera bientôt la fin... )) Ses yeux s'illuminent et nous nous quittons... contents.

Bientôt les terres de labour commencent... oh les interminables sillons ! De ci, de là, un vieux cheval trapu suit son chemin dans la t.erre molle, tirant la charrue ou la herse, il lève haut les pattes et secoue la tête gravement, noblement... on dirait qu'il a conscience de sa tâche splendide...

A mon retour, un des plus mal embouchés de ma pièce, très gentil toujours pour moi d'ailleurs, m'interpelle... (( Eh ! le cabot ! on a gardé ta soupe, ton pain, ton pinard... Je t'ai mis de la paille toute fraîche pour te coucher... » et, quelques secondes après, en riant : « Ça vaut bien un litre, ça? » —

« Allons-y !... )) Il est content... moi aussi ; je sais que je puis compter sur lui.

7 février.

Je reçois ces jours-ci un courrier formidable ; toutes Yos lettres égarées au secteur 48 ont été remises en bonne voie ; et, les détails de la sensationnelle et enthousiasmante nouvelle me parviennent enfin 1 Cv Désigné pour Fontainebleau ! )> Ah ! quel bonheur, très chers aimés. Papa me raconte la scène émotionnante de l'annonce de notre nomination à Charles et à moi... Bleau ! Bleau à toutes les lignes, dans toutes vos lettres ! Ah ! il est content le petit brigadier, pour vous surtout!...

Vous me croyez déjà en route, et en route pour aller vous voir avant rentrée à... à Bleau ! Mes sœurettes me chantent leur joie fraternelle de voir le rêve du petit réalisé et croient aussi mon arrivée imminente. Hélas ! le Bon Dieu n'a pas voulu nous la donner, cette fois, immédiatement. J'ai encore dix jours à passer ici... Mais disons-lui quand même uQ grand Merci !

Je suis très heureux que mon bon ami Louis vous ait tirés d'inquiétude au sujet de mon brusque départ d 'Elise.

Hier et ce matin j'ai fait des recherches, je désirais avoir une chambre pour travailler à mon aise pendant les dix jours qui me restent à passer ici : une bonne personne m'avait prêté ou plutôt loué sa salle à manger que deux sous-officiers habitaient auparavant. J'espérais moi-même occuper un de leurs lits de camp pour me reposer... Dans l'après-midi.

FRONTS DE l'aISA'E ET DE CHAMPAGNE 259

les lits disparurent !... Ce matin j'ai trouvé la patronne toute en colère : elle ne voulait plus louer sa chambre à personne..., les sous-officiers ayant... décrotté leurs bottes... dans la cheminée I et il y a une telle boue ici !... Moi-même j'avais bien déposé sur le parquet mon petit apport personnel dans mes allées et venues... Inde irœ!... Nous nous sommes •quittés bons amis quand même. J'ai heureusement été hospitalisé par un bon vieux qui me prête sa table et la tranquillité de son logis.

Grandes Chapelles toujours^ 8 février.

Vous allez, je vous en prie, excuser la brièveté de mes lettres. Aujourd'hui le 8 et dans dix jours l'Ecole ! Je vais occuper tout mon temps libre a faire des repasses comme on dit au collège.

J'espère que je posséderai suffisamment mes matières pour ne pas être exclu à l'examen élimininatoire. Non ! c'est impossible que je le sois, vous m'aiderez jusqu'au bout par vos prières... J'ai confiance !... Savez-vous que j'ai triomphé (moi non. mais la volonté de Dieu) des plus grosses difficultés. J'ai parcouru les 9/j.o de la route scabreuse, i® Proposition du Capitaine agréée par le Commandant. 2^ Agréée par le Général ! Vous le voyez d'ici le terrible général ! Il raye des noms, il raccourcit impitoyablement la liste ! Il fronce les sourcils, regardant les notes des candidats... Et mon pauvre nom î^este intact ! les cruels traits d'encre ne l'ont pas fait disparaître... 3^ Que dis-je? Son excellence le Ministre de la Guerre a, par ses bureaux, réduit encore

la liste qui n'en peut mais... et mon nom échappe à tous ces dangers... Fluctuât nec...

Il paraît que les derniers pas sont aisés. Je veux bien, moi, et je l'espère... Mais trayaillons. . . et que Dieu soit béni !

9 février.

Régulièrement à présent je reçois vos bonnes lettres... dans l'une d'elles yous me demandez si j'ai des nouvelles de mon sac... Je n'ai plus le temps de m'en occuper, mais j'espère encore. D'ailleurs la catastrophe (!) aura des suites moins fâcheuses que je ne l'ai craint d'abord. Mes livres perdus, mes cahiers, mes notes... et cela à la veille de l'examen éliminatoire ! Et bien ne vous désolez pas : l'étudiant en math, dont je vous ai parlé, m'a fait un petit résumé é-pa-tant ! (il me témoigne beaucoup d'affection) et puis un « logis-avocat », qui prépare Bleau, m'a prêté des bouquins et de plus, ce matin, m'a donné des notions très claires de trigonométrie. Je vais finir par avoir gagné à cette perte de mon pauvre sac.

Et je suis encore dans T enthousiasme de la grande nouvelle, de la délicieuse, de la glorieuse !.^! nouvelle. Oui, je suis très heureux, et je ne suis plus seul à la connaître, la chose est officielle : non seulement j'ai eu le plaisir de voir mon nom sur la liste des candidats, mais le Capitaine m'a fait appeler pour me montrer la note qu'il a reçue de mon ancien groupe... Je lui ai posé cette question : pourrai- je partir d'ici assez tôt pour que j'aie le temps de passer

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par Paris voir des parents (oh ! mes petites sœurs) avant d'entrer à Fontainebleau? Il m'a répondu qu'il le croyait. Demain je vais lui faire ma demand'e écrite... et j'ajouterai après le mot Paris... et Cherbourg... Puisque vous ne pourrez venir à Paris m 'embrasser, c'est moi qui irai vous faire la commission. Je m'en chargerai avec quelle joie !... Pas trop d'espoir pourtant !... à la grâce de Dieu.

dl février.

Quelle joie pour moi votre joie à vous ! Te Deum laudamus... Quant à mon changement de régiment, le Bon Dieu m'a certainement ménagé cette surpriso pour mon plus grand bien... notre plus grand bien... Peut-être ainsi pourrai-je rentrer dans mon ancien régiment et vous voir plus facilement quand les circonstances me ramèneront au Dépôt...

Je vous écris, bien entendu, dans ma chambre, appuyé sur une longue table très droite et qui sert à mon propriétaire de... planche à lessive !... Le jour me vient d'une petite fenêtre assombrie par de superbes rideaux... de toiles d'araignée. Je suis séparé de ladite fenêtre par une meule; J'ai voulu la changer de place pour me rapprocher de la lumière, mais mon vieux maniaque, ennemi de toute nouveauté et de tout progrès, s'est écrié : (( Mais vous vous fatigueriez la vue au grand jour ! )>

Dans le fond de la pièce, deux petites couchettes : cadre en bois, léger matelas..., celle de gauche, c'est la mienne... Tout près de mon lit, la grande cheminée dont l'âtre tout noir tranche singulièrement avec

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la craie toute blanche des piliers Sous le manteau, dissimulé dans le mur, le four à pain..,

13 février.

Hier la bonne, la si douce, la si lumineuse lettre de mon papa a été abrégée... C'était à cause du (( Salut... )) C'était la a faute )) du Bon Dieu !... aussi n'ai-je rien dit et je me suis contenté de penser que le lendemain tu me donnerais meilleure mesure... Sois tranquille, mon papa bien-aimé, je me garde d'entasser gloutonnement une foule de matériaux pour l'examen... Je vois peu de choses, mais je les y ois à fond et si je vous ai demandé les quatre bouquins d'artillerie^ ce n'est que pour repasser quelques pages intéressantes disséminées par-ci par-là%

Je vous écris toujours sur ma longue et étroite table à lessive... Il fait tiède..., la lourde porte vermoulue est grande ouverte et la réverbération du soleil qui illumine la jolie petite cour, vient s'épanouir dans la sombre chaumière en notes très douces.

Cette pièce brutalement rustique sert d'atelier au yieil horticulteur. Un établi grossier et une infinité d'outils rouilles, archaïques chevauchent dans un désordre curieux... puis des outils tout modernes rangés sur des tablettes comme des livres dans une bibliothèque. Il y a des rabots de toutes les grandeurs et de toutes les formes ; des truelles rondes, carrées, triangulaires, des scies... Oh ! toutes les espèces sont représentées depuis Végoïne souple et fine jusqu'à la scie aux dents énormes et au gigantesque châssis.

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 203

Et le vieux philosophe sait où est chacun de ses outils, et gare à celui qui déplacerait le moindre morceau de bois, car il est maniaque et grogneur, le bonhomme 1

13 février.

Aujourd'hui le Mercredi des Cendres, J'ai reçu les cendres ce matin dans la jolie petite église gothique des Grandes Chapelles. Le chœur d'habitude lumineux avec ses piliers de calcaire blanc et ses verrières immenses par où le soleil entre à flots, était sombre, presque endeuillé... La flamme des cierges était sans vigueur dans la lumière grise... Un prêtre, quelques soldats, trois femmes... « Mémento^ homo, quia pulvis es.,, et in pulverem reverteris... » Ce retour à la poussière?... Quand vous voudrez, Seigneur 1 et comme vous voudrez !

Le Carême commence et va passer vite. Si Pâques, à cause de Fontainebleau, ne m'apporte pas la permission à laquelle j'aurais droit, il me vaudra bien /|8 bonnes heures près de vous et marquera le milieu de mon temps d'Ecole... A la sortie j'aurai mes dix jours, j'y compte.

Ces jours-ci j'attends avec une grande impatience la réponse du Capitaine à ma demande d'aller à Bleau par Paris et... la Normandie... Que la volonté de Dieu soit faite ! Je me soumets d'avance.

Hier, dans la lettre du papa aimé, le si beau rêve r la réunion autour de l'Hostie rayonnante et tenue par qui.î^... par moi... le moins digne de tous...

Les Grandes Chapelles^ lU février,

... Quelquefois, lorsque je sens mon esprit s'appesantir sur le travail, je me lève et je vais faire lui tour dans les champs. Ma vieille chaumière est la dernière du village, elle est là tout au bord de la plaine immense, la plaine triste, si triste, que si devant elle je m'abandonnais trop longtemps à mon rêve, je tomberais dans une grisaillerie mentale lassante. Oh ! qu'elle est différente de la nôtre cette campagne plate et monotone... Pas de prairies reposantes, pas de chevaux se roulant dans l'herbe haute ou de vaches couchées et ruminant... Des sillons, des sillons à perte de vue, par-ci par-là des bœufs accouplés sous le joug traînent lentement la charrue, l'homme pèse sur les manches tremblants, dirige, commande ses bêtes et les voix montent de la plaine, s entrecroisent dans une clameur étrange... Et les sillons s'ajoutent aux sillons... jusque là-bas, très loin là-bas, jusqu'aux ondulations couronnées de petits bosquets.

Pas de chemins capricieux et pittoresques, la grande route file toute droite à travers les champs sans fin, toute droite avec ses deux rangées de hêtres... Et dans le ciel laiteux, un long triangle d'oiseaux migrateurs, au lieu des mouettes si blanches au vol plané, gracieux, ondoyant.

Sans m'en apercevoir, j'ai suivi les sillons mous. . et je suis arrivé près d'un laboureur... Je m'amusais à le suivre en regardant la longue vague terreuse monter sur le soc puis déferler sur le sol, lorsque

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îe travailleur me dit en souriant : « Voulez-vous essaver? » Je dis : oui. Je saisis les mancherons polis sous la main calleuse...; mais hélas ! le soc prend des airs désorientés, va, par à coups, à droite, à gauche... et lorsque les bêtes s^arrêtent au bout du champ, je me retourne : à côté des sillons bien dressés, bien parallèles, il y en avait im, le dernier, qui finissait en zig-zag... alors, le vieux sourit... et reprend son travail...

Hier très longue lettre de mon papa aimé : ta première page surtout si amusante ! J'en ai ri aux éclats tout seul dans la rue...

[Ce même jour, le i4 février, brusque départ. En route toute la journée du i5. — Arrivée au logis ïô i6 à midi. — Départ le dimanche 17 à 6 heures du soir pour arriver à Paris le 18 à 5 heures i5 et à rontainebleau dans raprès-midi.]

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