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CHAPITRE IX

Paris^ 18 février 1918.

Il est 5 heures 20 1 nous venons d'arriver à la gare Saint-Lazare... Avant de sortir, je vous écris, mes tant aimés, debout sous un arc électrique. Voyage sans encombre ; excellente nuit ! Dans quelques instants, je serai chez ma bonne petite Sœur Madeleine... Oh ! la douce et sainte joie !... Oui, le Bon Dieu me gâte et nous a tous gâtés... Bien vite va venir !e jour où je me retrouverai ici dans cette gare, pour aller vous embrasser de nouveau.

Soyons confiants ! le Bon Maître et la Sainte Vierge protègent chacun de nos pas, dirigent chacune de nos pensées...

Fontainebleau. ! 18 -février.

Il est 9 heures du soir, j'ai été mettre ma dépêche joyeuse au bureau de Poste et je viens vous dire mon affectueux, très affectueux bonsoir...

Et d'abord : à Dieu, merci ! Je résume les impressions de la journée en un seul mot : enchantement.

Ce matin, à Paris, communion à la messe de 6 heures chez Sœur Madeleine... Longue causerie... Comme elle est heureuse ! Que Jésus soit béni ! Vers

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9 heures, Sœur Marie arrive, complétant la réunion des trois petits absents... On parle de vous, de vous, de vous..., puis je leur arrache des détails sur leur vie si belle : elles sont contentes, les classes marchent bien... Santé. Gaîté.

A II heures on me fait passer à la table du Père K.. Les bonnes petites Sœurs se font une joie de me servir. Elles sont heureuses de me voir heureux... C'est bon... c'est très bon...

A midi il faut se quitter et Ton se dit : « Peut-être à dimanche... )) Gare de Lyon, vite, je saute dans le train ; les wagons sont bondés ; la route est faite debout... Melun ! Bois-le-Roi !... Fontainebleau !

Nous descendons ; plusieurs voitures sont là, attendant les paquetages de MM. les élèves de l'Ecole d'Artillerie ! Quelques-uns prennent des fiacres, moi, je pars tout simplement à pied... i kilom. 5oo, une promenade... Nous côtoyons le château, splendide, puis tout près du jardin public, l'Ecole!!! Très jolie, avec ses bâtiments tout neufs. Au pied du perron, une centaine d'élèves attendent... On entre par petites bordées dans de grandes salles où l'on fournit les renseignements nécessaires : noms, provenance ; on vous classe par brigades (une brigade comprend 25 élèves).

Je sors pour me diriger vers notre chambrée et je vois Charles, mon ami Charles, qui était dans le même train que moi sans que nous nous soyons vus...

J'ai pour voisin de lit un séminariste; j'ai déjà fait la connaissance d'un autre séminariste... donc je ne serai pas isolé. Dieu soit loué !

Dîner ce soir au mess (gigot, riz... ceci pour les curieuses sœurettes)... Cela vaut décidément mieux que... le passé.

Bhau ! 19 février.

Hier je vous ai écrit une lettre toute décousue l J'ai voulu tout y mettre, et alors... Aujourd'hui je serai plus raisonnable et je vous raconterai les choses avec une modération... plus ordonnée.

Dimanche soir..., avant-hier !... Je vous vois encore, mes bien aimés, sur le quai de la gare, dans L\ grisaille de la nuit qui tombe et du départ qui m'éloigne de vous. Je voudrais me recueillir et vous confier à Dieu, je ne le fais que dans une rapide pensée, la présence de mon grand ami Jean Le BL, novice S. J. qui regagnait son couvent, m'en empêche et me distrait... Le train part, roule doucement, un dernier geste d'au revoir vers vous... Oui au revoir i rabsence sera courte... Mon âme ne ressent pas cette tristesse du dernier départ après la si bonne permission... Je m'assieds, la conversation s'engage, et dissipe la lourdeur des souvenirs. Mon pauvre Jean m'ouvre son cœur. Deux premiers mois terribles, tentations de quitter le noviciat pour les tranquilles études du séminaire... Chaque matin il se lie par ime promesse à Dieu de ne pas partir dans la journée... la si longue journée ! et la période désolée dure deux mois... Après, c'est la lumière, la joie, la paix, la certitude d'être bien dans la voie... Actuellement, il est en plein apostolat, avec quatre jeunes frères : il a la direction du patronage.

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Ils font tout pour intéresser les jeunes gens. Que de déYouement ! les novices officiers se privent et envoient leur solde pour le développ'ement des œuvres de jeunesse : que d'efforts ! Dernièrement Jean a été à Paris acheter un cinéma; actuellement il monte une bibliothèque... mais le travail est très dur ; les enfants auxquels il s'adresse sont de véritables sauvages. Dans une bagarre, tout dernièrement, l'un d'eux a eu la gorge ouverte, un autre la vessie écrasée à coup de talon. La salle de patronage qu'on avait fait construire à grand 'peine a été détériorée et rendue inutilisable pour longtemps le soir même de son inauguration... Pauvres enfants!... Quelle pitié.

Les novices ne peuvent porter la soutane, car la population... L'autre jour au moment de la sortie d'une usine, Jean passait, il a été littéralement lapidé. Il était avec trois autres novices, dont l'un est aspirant. Bravement, ils ont remonté le flot des ouvriers et des ouvrières, qui les insultaient, ils ont été jusqu'à celui qui leur jetait des pierres et l'ont forcé à reconnaître qu'il avait tort...

20 février.

Milliards d'impressions admiratives et joyeuses qui se bousculent en mon esprit ravi ! Patience ! vous saurez tout, mais petit à petit, car le travail est abondant et je veux être un bon élève.

D'abord merci pour ta si bonne carte, papa, me souhaitant la bienvenue à l'Ecole ; aujourd'hui, lettres, lettres si douces de (( la maison » : comme je vous suis reconnaissant de toutes les bonnes prières

que vous adressez à Dieu pour votre pauvre petit ^lève-aspirant.

Il est enchanté, votre protégé auprès du Bon Dieu; oui, cela va bien, et surtout cela ira bien. Notre vie est très active, très régulière ; les cours se succèdent sans interruption... Nous avons touché toute une bibliothèque : 16 ou 18 volumes... Je ne m'effraie pas, je me mets en « devoir » de savoir tout ce que nous disent nos professeurs (qui sont charmants) et tout doucement, sans fatigue, ni brutale ingestion, j'accumulerai les matériaux indispensables. Tout ira bien, je le sens, je le sais, et je m'y emploierai de tout cœur. Jusqu'ici nous avons eu deux (( amphi )> de math., une instruction sur le tir, une sur l'hippologie et une leçon de manège... Je vous raconterai tout cela avec ordre et méthode... si j'ai le temps .^.. Je reprends ma lettre d'hier :

Jean va me quitter ; avant de nous séparer, nous nous donnons l'accolade a en frères », dans une prière... Il part...*, prière encore, puis pensées vers vous, et je m'endors... Réveil gare Saint-Lazare, un petit mot à mes tant aimés, et je m'engouffre avec mes invraisemblables paquets dans rescalier de sortie... Me voilà dans le Métro vers la Concorde... je consulte le petit itinéraire... La Tour-Maubourg !...

21 février.

Encore et toujours obligé de vous écrire au galop. Traiment la journée est laborieusement occupée... Cette vie surchargée de travail, très intéressant d'ailleurs, deviendrait bien vite desséchante sans ta bonne lettre quotidienne, mon cher papa.

Ne VOUS effrayez pas de rexamen probatoire ! Je travaille ferme, ça ira.

Un petit détail... Les brigadiers qui lors de leur proposition pour l'école étaient encore conducteursrestent avec ceux-ci dans les mêmes brigades, ce qui va me donner quatre mois au lieu de trois que j aurais passés ici, si j'avais été versé aA^ec les sousofficiers.

Baromètre physique et maPal : Très beau.

22 février,

... Oui, j'ai passé une délicieuse matinée lundi avant d'entrer à Bleau; quelles bonnes heures à Paris auprès de mes chères cornettes. Elles vont toutes les deux admirablement bien et sont enchantées.

Je les ai quittées à midi ! Vite à la gare de Lyon [ je suis arrivé deux ou trois minutes avant le départ ; les wagons étaient bondés, j'ai pu me faufiler dans un couloir ; beaucoup d'E. A. (élèves aspirants) sont restés sur le quai.

A 3 heures, nous arrivions à l'Ecole ; l'après-midi s'est passée à donner des renseignements au Trésorier, aux bureaux ; puis, présentation au Commandant.

Notre chambre est charmante. Le soleil y entre à flots avec le grand air par quatre baies très hautes. Le soir éclairage électrique. Au milieu, un poêle. Tout autour de la chambre des isolateurs sur lesquels sont placées des paillasses toutes neuves, l'oreiller, la couverture, le sac de couchage. Au-dessus de chaque lit, une série de tablettes et une petite armoire.

Quel bien-être ! Quel luxe après nos misères du front !

Au milieu de la chambre encore, deux tables imm.enses avec des bancs. Chaque matin un a tampon » dépose sur la table pour les Elèves, un broc rempli de bon jus et un pain de fantaisie... Oh ! comme le milieu est intéressant. Des jeunes gens instruits et bien élevés... Plus de mots grossiers ; une bonne camaraderie faite d'une politesse vraiment française et d'une grande condescendance. Jamais de cris, jamais de bousculade... une tranquillité, un ordre délicieux... après les rudes manières du front.

Comme instruction, un jeune sous-lieutenant très doux, très patient, charmant en un mot : M. Ma...

Le lendemain de mon arrivée, nous attendions, de bonne heure, dans la chambre, les ordres supérieurs. Le lieutenant arrive, jette un coup d'œil...

A demain la suite... On m'attend.

23 février,

... Nous sommes tous réunis dans ramphithéâtre A2. Voici un quart, d'heure que nous attendons le professeur de Topo (graphie) ; c'est un élève de Centrale, devenu ingénieur, puis... Marianite. Nous sommes-là deux cents, pressés dans les bancs étages et circulaires de l'immense amphithéâtre. Pas de surveillance, ordre parfait ; seul le bourdonnement formidable des chuchotements échangés entre voisins. Les E. k. ne sont pas des gamins difficiles à tenir... J'ai été frappé, dès le premier soir, de Tordre, du calme et de la tranquillité de l'Ecole.

Puisque le distingué Marianite, Sous-lieutenant,

Professeur, n'arrive pas, nous pouvons bavarder un brin. Chaque semaine il réunit les prêtres et les séminaristes de l'Ecole . Nous sommes nombreux. Le premier soir, une dizaine d'élèves causent ensemble, je suis au milieu d'eux, mais inconnu encore : « Vous me trouverez peut-être fort indiscret, me dit un grand jeune homme au lorgnon interrogateur ; à quoi vous menaient vos études .^^ )) — a A être novice dominicain. )) — (( Mais alors, ajoute-t-il avec enthousiasme, vous êtes des nôtres et je fais les présentations : je suis séminariste du diocèse de Rennes ; mon camarade, à votre droite, est du diocèse de Nantes... »

— « D'où êtes-vous donc, me demande un autre jeune homme, Tair très gai, les yeux pétillants d'esprit, derrière d'immenses lunettes? » — (( De Cherbourg. » — (( Mais c'est vous que je désire rencontrer depuis si longtemps. Je suis Joseph Lecl. ! » Exclamations ! Satisfaction générale.

Et alors, union splendide de ceux que le Maître a réunis ! le cercle se resserre, les visages sont joyeux et confiants... « Et moi, je suis prêtre de Mende ! »

— « Moi, de Lyon ! )> etc.

Le soir même je faisais encore connaissance avec 1^ Père Deb., novice jésuite, qui nous conduisit chez le Père C... notre Marianite... Un couloir très sombre ; à tâtons nous montons un escalier ; une porte s entr'ouvre : grande chambre avec un beau feu plein de joie ; sur la table du milieu, des liAres, des revues, des cahiers. Le Père n'est pas là ; nous nous asseyons, puis nous attendons en causant à voix basse. La porte s'ouvre plusieurs fois : M. l'abbé X..., professeur de philosophie à Autun... M. Y..., séminariste; M. Z...,

novice. Enfin un homme bien planté, moustaches fortes, lorgnon : M. L..., du diocèse de Bayeux... Après lui entre enfin le maître du logis. Bput de causerie sur TEcole, sur la Topo... Puis, les nouveaux venus se présentent et il inscrit soigneusement leurs noms, provenance et... vocations.

Ensuite, nous nous rendons à la chapelle où le professeur de Philo nous fait une très jolie exhortation...

Demain dimanche j'irai voir Petite Sœur Marie. Oh ! comme je suis heureux...

Dimanche, 2U février.

Il est 9 heures 45 du soir, je reviens... tout simplement de Paris ! Ce matin à 5 heures i5, je me levais prestement, puis j'éveillai le F. Joseph Lecl. et ensemble nous nous rendions à la Messe. Les prêtres de l'Ecole disent leur Messe dans une chambre mise à leur disposition dans le voisinage. Communion pour mes tant aimés, puis, vite à la gare. Nous ne prenons pas même le temps de déjeuner : Sur le quai, longue attente ! Trois express passent sous nos yeux fulgurants d'impatience. Enfin, le voilà, notre train à nous. Il est 7 heures 5o. Une demi-heure de retard. Vite, dans un bon wagon ! A Tf heures 3o débarquement à Paris. Dans un restaurant tout proche, café, crème (??), croissant minuscule. La disparation en est rapide. Le Métro nous sépare. Avant d'entrer chez ma très aimée petite Bonne Sœur, j'achète un plan du Métro pour mes futurs yoyages ; puis, comme j'ai encore une faim

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terrible et la tête vide, je dévoTe un énorme morceau de pain avec du chocolat. Enfin restauré, j'arrive au parloir; il est lo heures 4o... Sœur Marie, s. v. p.? Elle est à la grand 'messe 1... Attente impatiente... Paraît Mme la Supérieure... De nouveau : « Sœur Marie... » — a Mais nous sommes en Carême 1 )) me dit-elle avec un sourire... sévère... et un regard très bon !... Et votre examen.^ » — a Vendredi prochain. )) — (( Oh ! je suis sûre que Sœur Marie priera... les bras en croix... et Sœur Madeleine, donc !... Et bien, comptez sur nos prières, toute la Communauté priera pour vous... En attendant vous allez déjeuner ici... Moi je vous laisse, mais Sœur Marie va rester avec vous jusqu'à deux heures... » Je me confonds en remercîments émus... Ma chère sœurette arrive, nous causons, je lui raconte mes premières impressions d'Ecole. Nous parlons de vous, c'est charmant !

Hélas ! 2 heures 3o arrivent trop vite ! Il faut nous quitter. Sœur Marie me dit : u Va donc faire une petite visite à Sœur Madeleine... Tu le peux... Tu seras reçu là-bas, comme ici... notre frère! et un soldat !!! »

On priera beaucoup pour moi vendredi.

25 février.

A présent, chez Sœur Madeleine !... On va me la chercher à son patronage... Quelques instants après, ma bonne chérie arrivait toute joyeuse... Nous avons causé quelque temps, mais elle-même a mis fin à notre entretien ne voulant pas trop écourter un of-

fice qui lui donne quelques ennuis, encore moins s 'y faire remplacer . . .

En sortant de chez elle je suis allé à Notre-Dame des Victoires où j 'ai retrouvé tant de souvenirs ; puis j'ai fait le pèlerinage de Montmartre. Trop tard, les portes étaient closes.

A 7 heures 3o, je reprenais un train spécial pour l'Ecole de Fontainebleau.

Bar, Très beau, physiquement et moralement.

Voulez-vous, en détail, l'une de mes journées? Voici : à 5 heures 3o, M. Ch..., un prêtre, ouvre tout doucement la porte de la chambre, il se dirige a pas de loup, vers mon lit : <( Venez-vous à la Messe, cher Monsieur.^ » Je ne puis que rarement, hélas ! lui dire oui. Dans ce cas, sans bruit mais en toute hâte, je m'extrais de mon sac de couchage ; habillé en cinq sec, je me rends à grande allure à notre chapelle provisoire. Je vous en ai brièvement parlé . Dans un petit parc, sur une table allongée, deux prêtres disent bien vite leur messe coude à coude; sur un simple lavabo, un troisième achève le divin sacrifice... et dans ce pauvre petit réduit, il se passe des choses mille fois saintes, il se dit des paroles sublimées, il s'opère des miracles merv^eilleux... La Messe... La Communion... La Communion parfois un peu distraite grâce à l'ambiance... Pauvre cœur humain si léger !

Après la courte action de grâces, retour au grand trot : petit déjeuner, café et pain de fantaisie... Bienêtre pour rîmberbe poilu retour du front. Toilette. A 6 heures 45, rassemblement. Appel rapide fait par Je chef de brigade (brigadier le plus ancien de la

chambre)... et voilà des détails qui valent mieux qu'un trop sec .horaire.

L'examen vendredi matin ; les résultats peut-être mardi, au plus tôt mardi...

26 février.

Gros courrier hier, lettres de vous tous, chaque jour d'ailleurs vous venez les uns ou les autres, papa chaque jour, me tenir compagnie. De tout mon cœur très aimant et très reconnaissant, merci !

Un petit retour en arrière pour compléter le récit do mon arrivée ici... A son entrée dans notre chambre, le lieutenant Ma, après un regard circulaire sur tous, s'avance et me dit : « Vous êtes brigadier, bon I vous serez chef de brigade. » Ces paroles déclanchent dans ma pauvre cervelle des sentiments bien antithétiques : étais-je content? Oh, non ! plutôt inquiet.

Arrivés dans la grande salle d'étude, le lieutenant me demande, en citant ma date de promotion, s'il y a quelque brigadier plus ancien que moi. Heureusement, il s'en trouvait un d'un mois plus ancien... Je ne suis vraiment pas de taille à faire à la fois un bon élève et un bon chef de brigade.

Revenons aux successifs détails de nos journées. A 7 heures, rassemblement, appel, puis nous nous dirigeons vers l'une des innombrables classes de cette immense école. Carrelée, bien éclairée p^r des fenêtres très larges où la lumière entre à flots et vient se réverbérer sur les murs tout blancs. Des tables sur tréteaux, des bancs, un tableau noir. Voilà le croquis d'une de nos salles.

278 LETTRES d'un JBLEUET

Un jixe ! formidable nous fait tous bondir et tomber au garde à vous 1

Le lieutenant arrive, souriant, très affable. Il commence son cours qui dure à peu près une heure. Les dessins, les tracés, les formules balistiques se succèdent au tableau. Certains (je suis de ceux-là) prennent laborieusement des notes, d'autres fixent le tableau avec un intérêt de mathématiciens au courant «t suivent les calculs et les formules avec une intensité grande d'attention, mais une sorte de froideur dans le regard. Quelques interrogations, puis toujours souriant : (c Je vous remercie... Vous êtes libres... » Un second fixe ! retentit ; il sort... nous le suivons.

Bien vite à la chambre. Les manteaux ! Au manège ! Nous traversons la cour des ébats, nous longeons les étangs du Parc. Nous voici dans le quartier hippique, une merveille de propreté et d'élégantes constructions. Des centaines de chevaux de selle, classés par ordre de robe...

^ 27 février.

Aujourd'hui pas de lettres, mais rannonce d'un mystérieux paquet. Ce doit-être la valise que ma bonne grande m'a annoncée... Je me rends au guichet du vaguemestre qui, à renoncé de mon nom, se met à fouiller fiévreusement dans divers tiroirs... Moi, toujours serviable : « C'est un grand.., un gros colis... )) Il modifie ses recherches, puis, découragé, peut-être ramené à ses casiers par quelque vague souvenir, il fouille de nouveau au milieu d'un tas de postaux... « Ah ! voilà... » et il prend un paquet...;

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minuscule qu'il me remet, sèchement... « Voilà votro grrros colis !... »

Je regarde l'étiquette, haute écriture de ma chère grande. J'ouvre... Un délicieux carnet grenat à tranches dorées... J'ai compris et je feuillette le cher calendrier familial. Merci, pour ces éphémérides pleines de souYenirs... Un entre autres : l'an dernier à pareille date, je partais pour QuerqueYille. C'était la première séparation, si on peut appeler ainsi un éloignement à si courte distance ! Depuis... oh oui i nous sommes séparés !...

Au manège ! Avant de commencer les séances, !ô lieutenant instructeur, ancien adjudant, à la barbiche noire, aux yeux terribles, excellent homme au fond, nous fait minutieusement la description anatomique et physiologique du cheval, puis s'étend à plaisir sur les conseils qui doivent faire de nous des écuyers de haute envergure. Il nous emmène ensuite vers le manège ; nous déposons nos grandes capotes au vestiaire. Des ordonnances nous amènent les chevaux tout prêts sellés. Nous entrons. Un hangar immense, bien éclairé par des verrières. Des tribunes avec des potiches ornées de plantes jaunies. Deux glaces placées au milieu du manège, pour que les cavaliers vérifient et corrigent d'eux-mêmes leurs défauts de position. Un sable très {în> très mou, où l'on enfonce profondément ; dans les tournants, des tampons amortissent les chûtes... Nous nous rassemblons... « Sautez à cheval !... » Une petite prière intime... Hop ! une batterie, je m'accroche, je me hisse... Ça y est !... Me voilà sur les poignets, mais mon joli petit cheval de selle, agacé par ce poids

28o LETTRES d'uN BLEUET

ballottant qui s'agite gauchement le long de ses flancs, quitte brusquement le rang... J'enfourche, je le mate et... fièrement nous rentrons tous deux dans ledit rang, pendant que plusieurs autres s'escriment désespérément à cette escalade, qui, soyons modeste, me coûtait autrefois tant d'efforts.

Vendredi matin examen probatoire ! Brrr ! ! I

Jeudi y 28 février.

Il est 7 heures 45. Je yous écris bien vite, mes tant aimés, puis... je vais me coucher ; je veux être bien reposé pour la bataille de demain... demain matin ! je remets tout entre les mains de Jésus, de Marie, de saint Dominique... et gaîment, tranquillement, en route ! Vous prierez tant et si bien pour moi que j'ai complète confiance.

Vendredi, 1^^ mars.

Je m'étais promis d'offrir ce premier vendredi du mois pour ma bonne aînée. Les préoccupations de l'examen ne m'ont pas fait oublier ces intentions pieuses, et ce matin, j'ai communié pour elle toute seule. Heureusement que vous avez bien prié pour moi... cela me donnait confiance ; mon examen n'a pas été très brillant, mais si je suis (( collé », j'aurai toujours à courir les chances du repêchage... Espérons donc. D'ailleurs, que la sainte volonté de Dieu soit faite ; attendez tranquillement les résultats, ne vous en faîtes pas et continuons le récit de mes journées d'Ecole.

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A II heures, nous quittons l' étude, ou le cours» nous allons porter nos livres et cahiers dans nos chambres et nous nous rendons au réfectoire. Grande salle aux murs blachis à la chaux ; trois longues rangées de tables : verres, assiettes, couverts soigneusement disposés avec ici et là une magnifique flûte dorée, appétissante. Alternance magistrale des bouteilles de vin et des carafes d'eau.

Rata aux carottes, aux soissons... puis d'autres viandes aux sauces variées et cela à discrétion ! tant que nos jeunes appétits en réclament... Dessert : confitures, figues sèches ou pommes, parfois même, biscuits.

Vous voyez, on nous soigne ! A la cantine ensuite, café. Ce matin, même, pour activer mes facultés cérébrales avant la bataille, j'avais consciencieusement absorbé le jus réglementaire + -an chocolat + un nouveau café, ces apéritifs intellectuels ne m'ont pas donné toute la lucidité espérée...

Voilà... je reviens à Texamen : première question, la plus importante, était toute théorique avec, à la fin, une application numérique. J'ai complètement réussi la partie théorique, mais j'ai barboté un peu dans la seconde partie.. „ Algèbre, assez bien... Le Bon Dieu veut-il me recevoir à cet examen-ci ou bien au repêchage.^?? je n'arrive pas à croire au renvoi... Faites commue moi, ayez confiance.

2 mars.

Il est fi heures, et pas encore de lettres de vous, mais à midi j'ai été appelé pour â P. R. Or en lan-

gage de yaguemestre 2 P. R. = 2 paquets recommandés. Naturellement je me voyais déjà en possession de ma valise... Non ! Deux petits paquets. Des livres.^ Je regarde : sur l'un l'écriture de petite maman, sur l'autre celle de Johanna. Vite dans une étude où je pourrai ouvrir les chers paquets. Je m'installe dans un coin, isolé... Très jolie petite boîte verte et sous une enveloppe de papier d'étain, j'aperçois le carrelage de tablettes de chocolat... Voilà un mot employé bien souvent par votre E. A... Tentation trop forte... Il est délicieux, petite maman, ton envoi ! Quelques minutes d'un recueillement actif et peu austère, et je passe à l'autre paquet... L'Almanach Hachette ! ma bonne sœurette n'a pas oublié ses fraternelles traditions ! Rapidement je goûte aussi cet envoi. Vite, jetourne les feuillets, je voudrais voir tout à la fois : Infanterie... Tanks... Artillerie ; ah I voici mon affaire ! Un coup d'œil... Je passe à l'Agenda... Bonne surprise ! Jeanne s'est souvenue de la perte de mon petit calendrier, car je ne reverrai jamais mon pauvre sac ! et elle a réparé le malheur en inscrivant jour par jour nos dévotions particulières... Que vous êtes bons !

Je suis très bien à tons égards ! Attente patiente, oui patiente ! des résultats de l'examen. Ce matin, à 5 heures, M. Chaumette m'a réveillé, mais je me suis cru obligé de rester au lit, malgré mon grand désir de la messe et de la communion... Je me suis plié à ce devoir, avec quel regret ! Je m'étais hélas ! couché trop tard ! Nous dînons bien à 6 heures i5, mais de 7 heures à 10 heures i5, coup de collier général dans la grande étude où nous sommes de

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cent cinquante à deux cents. Pas de surveillance, le silence est bien gardé, on piocbe ferme.

A mon leYer, vers 6 heures, les toits tout blancs ! 11 tombait une petite neige très fine ; lumière grise, infiniment triste... Et nous avions au progremme du jour : service en campagne ! c'est-à-dire longue ballade en camion -auto, arrêt à un endroit-type choisi d'avance ; là, croquis, perspective, relevés, etc., etc.. Donc pas de chance, car ce serait intéressant... On se prépare quand même pour l 'équipée lointaine. On remplit une musette de pain, de chocol... bon ! encore ce mot ! ne le lisez pas... On va chercher au bureau des appareils, de nombreux trépieds, des planchettes et chacun est muni de son sitomètre et de sa jumelle...

Dimanche ! 3 mars.

lo heures du soir ; assis à la grande table de notre chambre, je vais ouvrir pour vous mon cœur, comme je le fais chaque soir.

Nous rentrons de Paris, mon ami Charles, Joseph Lab., élève de Bleau comme nous ot neveu d'une des compagnes de Sœur Marie, et moi. Nous n'avions pas pris le temps de dîner à Paris avant de prendre le train de retour. A l'Ecole, toutes les cantines fermées ! un camarade nous offre un morceau de pain gros comme le poing et le fond d'une boîte de rillettes ; moi j'apporte un gros carré de pain d'épice et quelques tablettes de... chocolat, vous l'avez dit ! (que m'ont envoyés nos cousins Drouet.) Avec cela, on ira jusqu'à demain... en attendant, causons un peu de la délicieuse journée que je viens de passer.

Communion à ia messe de 6 heures, dite par un prêtre-soldat dans la petite chambre que vous savez ; aussitôt après la messe, Charles et moi courons \ Il gare. L'espress de 3 heures du -matin arrive avec un retard de... 4 heures 3o, nous sautons dedans. A 9 heures 35 seulement nous arrivons à Paris. Le temps de nous faire délivrer des tickets de pain, et, au galop ! vers le premier restaurant venu ! Quatre à quatre, café, petit pain engloutis... Le Métro... Concorde... La Tour-Maubourg...

Le parloir : (( On va chercher Sœur Madeleine. )) J'attends en songeant à votre joie, si comme moi vous alliez voir apparaître la irémissante corBette... Elle arrive; petit coup d'oeil réciproque interrogateur... Bonne mine de part et d'autre. Tout va bien ! Nous voici dans sa classe... Je lui montre quelques photos de Bleau... Mais, j'y pense ! les plans, les cartes que j'avais emportés pour que la bonne petite Sœur Marie vous les envoie?... Qu'en ai-je fait.^.. Etourdi !... je les ai laissés au restaurant... Les retrouverai-je à midi.^... Je raconte mes impressions d'examen, mes craintes, mes espoirs... Je fais part à ma jeune conseillère de mes petits ennuis spirituels ; je ne suis pas assez à Dieu, j'agis trop comme un chrétien banal, pas assez comme un jeune religieux.. Confession très douce... bonnes paroles encourageantes.

... Mais il est déjà ii heures 3o et je suis obligé de quitter ma très chère petite Sœur... Un dernier coup d'œil échangé... Que Jésus la bénisse, la si dévouée î

U mars.

Oui, humblement je le confesse, je suis un grand distrait ; aussi quelles mésaventmes ma values mon étourderie d'hier. Après avoir confié à Dieu ma petite Sœur, au grand galop je me rends au restaurant de ce matin... Mais c'est Jà-bas, tout près de la gare de Lyon ! J'arrive, je réclame mes fameux plans et cartes, personne n'a rien vu... Je me console en absorbant rapidement un déjeuner simple mais copieux... Où donc ai-je pu laisser mes plans .^^... Dans le train? Au bureau des objets [trouvés, je fais faire des recherches... Rien !... Al ors .î^... dans le Métro .^.. Je m'informe au bureau Gare de Lyon. Un bon vieux chef de station me tutoie à la poilu,.. « Mon vieux, va Porte Maillot ! » Quel trajet !... Tout à coup j'aperçois sur la table dévernie de son bureau, un rouleau de papiers... Je pousse un cri : « Les voilà ! » C'était bien eux.

... A présent, vers Sœur Marie, qui m'a appelé pour faire la connaissance du neveu d'une de ses compagnes, M .Joseph Labaigue, ci-dessus déjà nommé ! Enchanté de cette convocation j'arrive... On va îa chercher, mais qui vois-je apparaître? Le jeun^ élève aspirant en question qui me dit d'un ton aavré : (( Votre sœur vient de partir pour les vêp^ jS... » Nous causons, il est fort aimable et très syrr^>athiquô. L'entretien ne se prolonge pas et je me dirige vers l'église paroissiale, au clocher bizarre avec ses sortes de marches en saillies neigeuses.

J'entre, je monte jusqu'auprès du chœur, j'aper-

çois les grandes ailes des cornettes, mais de trop loin, je ne peux distinguer les traits... Un bon franciscain monte en chaire, il est aveugle, paraît-il, il prêche très bien... mais très longtemps. Je prie saint Dominique d'abréger la prédication car je sens vaciller ma pensée... et je m'endors profondément, consciencieusement... Je suis réveillé par le brouhaha discret d'une procession. Oh ! qu'elle est belle cette procession du premier dimanche de chaque mois en cette paroisse !... Long flot blanc ondoyant et si recueilli des Enfants de Marie au-dessus desquelles planent çà et là les grandes ailes blanches des cornettes... Voici la Supérieure, les Sœurs... parmi elles ma bonne Sœur Marie qui me frôle au passage et que je ne reconnais qu'à la main qui tient le cierge... Pas même un coup d'œil vers moi... Puis le Bon Dieu passe... je m'incline, je suis tout à Lui...

Je sors de l'église parmi les premiers et je regagne le parloir où j'attends, impatient.

5 mars.

Journée laborieuse, pas un moment de perdu... Vos lettres m'encouragent, me disant toutes : Aie confiance, tu seras reçu ! Et j'espère, j'espère avec vous N'allez pas croire que je suis ennuyé, fatigué par cei^e attente. Je n'ai guère le temps d'y penser et si j'eL avais le loisir, je serais encore très tranquille... (•: Mon L*3U, faites de moi ce que Vous voudrez... ))

... Me voici donc dans le parloir ; la bonne Supérieure arrive avec ma chère petite sœurette et nous fait monter dans le parloir d 'en-haut pour que nous soyons plus et mieux ensemble. Sœur Marie, au lieu

du patronage, a parfois la yisite des pauvres, c'est son ambition, réalisée de temps en temps. Grand bonheur pour elle de s'enfoncer dans les escaliers sombres : elle est heureuse alors, en vraie Fille de la Charité.

Savez-vous que nos bonnes petites Sœurs ont fait prier, pour leur grand... nigaud de frère, les enfants de leurs classes. Ainsi vendredi, les fillettes, après la classe, ont été à la chapelle réciter une dizaine de chapelet pour « une personne qui avait grande confiance en la prière des petits )). Et je m'inquiéterais. . Allons donc !

A l'Ecole nous travaillons ferme ; cela marche ; nous avons formé dans ma brigade un petit comité où chacun est chargé d'une partie qu'il travaille pour les autres et pour lui-même.

6 mars.

De ma plus belle écriture je viens de transcrire trois dépêches, une pour là-basy les deux autres pour Paris : « Reçu, joyeusement vous embrasse. » Ah oui, joyeusement ! je sais toute la joie que vous apportera le bref petit bleu, si plein de choses... Merci ! Mon merci chante au Bon Dieu toute ma reconnaissance et s'étend à vous qui avez tant prié pour moi. J'ai reçu ta lettre, mon cher papa, avec la carte si bienveillante du T. R. P. Monpeurt. Ah i oui, j'irai dimanche.

Cherbourg *, 7 mars.

Saint Thomas d'Aquin.

Cherbourg! dans 28 jours j'espère pouvoir Tins- ^rire de plein droit le cher nom.

Cet après-midi j'ai reçu votre dépêche... Vous êtes -contents... et moi aussi, surtout pour vous... Dieu est ion, infiniment bon... Nous touchons presque à la réalisation de notre rêve. Travail, énergie, constance, et dans trois mois je vous débarquerai un aspirant en perm' de vingt jours ! Oui, Dieu le permettra.

Communion à 6 heures 10 comme chaque jour à présent. Puis travaux de toutes sortes. Amphis variés. Exercices. Manège, etc. Je n'entre pas dans le détail, je le ferai simplement lorsqu'il y aura quelque numéro ou quelque événement intéressant. Je travaille ferme ! Pas une minute de perdue.

8 mars.

Tout très bien, mais... du travail..., je vous em-

brasse

9 mars.

Hier, je m'apprêtais à vous écrire ma lettre habituelle lorsqu'un coup de clairon retentit dans la cour, en même temps, l'électricité s'éteint brusquement... C'est l'alerte : les Boches allaient sur Pa-

* Par le désir, car c'est seulement plus tara qu'Henry deviÎT; s'y rendre

ris !... J^ confiai aussitôt mes petites sœurs au Bon Dieu et, à la lueur d'une bougie allumée quelques secondes, je vous ai écrit les quatre ou cinq mots que vous avez dû recevoir... Pourvu qu'ils ne vous aient pas inquiétés ; mais, pouvais-je passer ma soirée sans une pensée écrite vers vous.^^ Après ma prière du soir faite dans robscurité profonde, je me couchai... Ce matin, j'ai appris que mes sœurs n'avaient pas été dans la zone d'action ennemie : Gare du NoTd et Montmartre, quartiers seuls atteints. Que ie Bon Jésus et la Vierge sainte soient bénis ! demain je vous donnerai des détails, car je les aurai vues mes chères petites sœurs (avec petite ou grande S à volonté). Oh I que je suis heureux de cette perspective.

J'ai reçu cette après-midi le paroissien tout petit et si pratique, merci, chérie maman, merci... Mais ma pauvre valise, pas encore venue I

Hier nous avons été faire un croquis perspective à Bessonville

Dimanche, 10 mars.

Ce matin, messe à 6 heures. Communion. Départ pour la gare où nous arrivons Charles et moi dix minutes avant le départ du train. Nous grimpons dans le train. A 9 heures 3o, gare de Lyon, moi je piquo vers la Concorde et les Invalides. Petit parloir A connu de nous tous, si accueillant. Sœur Madeleine arrive. Pour que nous ne soyons pas trop dérangés, elle m'entraîne au premier dans un petit cabinet de

39o LETTRES d'uN BLEUET

lecture auprès de sa clas&e. Avant d'y arriver, cris perçants : (( Ma Sœur ! Ma Sœur ! )> Quatre bambinettes entourent Sœur Madeleine qui sourit et distribue à chacune un « bon point » tout doré : le bon point de présence à la messe. Mais, moi aussi, j'ai été à la messe, il m'en faut un, et je vous envoie le bon point doré que ma sœur à moi aussi m'a donné toujours- souriante.

Elle ma demandé de rexcuser auprès de vous pour la brièveté de la lettre qu'elle vous a griffonnée avanthier. Pauvre chérie, elle en était désolée, mais tous ses instants sont pris en ce moment, car ses fillettes dv^ sept à dix ans sont en retraite sous sa surveillance. Vos deux Filles de la Charité vont très bien, j'ai vu l'une, et le bon P. Kam... lui a donné d'excellentes nouvelles de l'autre. Elles étaient toutes les deux hier en dehors de la zone de bombardement (Nord et Est), mais gare à la censure, je n'insiste pas.

L'extinction des feux est sonnée !... Je vous embrasse à tâtons...

il mars.

Hier j'ai quitté ma mîgnonnette de Sœur à ïi heures 3o, aussitôt j'ai filé vers la gare de l'Est ; tu te souviens, mon pauvre papa.^... le restaurant Duval, tout près de la gare, quand tu me conduisais à Noisy, en route pour le front .^ Je vculais le revoir... Souvenirs émotionnants

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 29 1

i2 mars.

Ah ! les canailles ! Juste au moment où je m'apprêtais à Yous raconter un tas de choses. . . « Merte ! » Extinction subite des feux et ma lettre coupée net 1 Obligé de vous embrasser en vitesse... Les Boches sont encore venus hier soir sur Paris, ils ont fait beaucoup de bruit... peu de dégâts. J'étais tranquille comme toujours, j'aA^ais confié, de façon instante, nos petites Sœurs à la Vierge Sainte. Quant à moi, il n'y a aucun danger, c'est par prudence qu'on éteint les feux ; jamais les Boches, quelqu 'enragés qu'ils soient n'iront se perdre dans l 'inutile recherche de notre pauvre ville entièrement obscure...

Retournons à Paris nous aussi... Après avoir quitté notre bonne petite amie, je sautais dans le Métro.. Après avoir regardé avec émotion la façade de notre Duval, j'ai été au Buffet du soldat, de l'autre côté de la gare de l'Est, où pour mes vingt-six sous ! j'ai copieusement déjeuné ; encore étions-nous servis par des dames du monde, et si complaisantes !

Nouveau bond dans le Métro, cette fois, je suis chez Sœur Marie... Hélas ! partie à la Communauté !

Métro encore !... A la Porte Maillot ! Je vais à Neuilly voir nos si bons cousins Laronze. Charmant accueil. Ils veulent me retenir à dîner. Impossible d'accepter... et je me retire au milieu de l'enthousiasme le plus amical produit par ma mine superbe, ma... robustesse, mon épanouissement dans toutes les dimensions.

Je bondis (oh ! toujours très posément) dans un re-Métro ! je sillonne Paris en tous sens... Cette fois

\\ visite que je vais faire a un caractère tout particulier... Je suis reçu par le T .R .P. Monpeurt. Je me nomme, il m'embrasse paternellement, me fait asseoir, cause avec moi de la plus bienveillante façon... (( Ne pouTTais-je pas être novice dès à présent.^ C'est mon plus cher rêve. » — « Mon ami^ impossible en ce moment, nos jeunes gens sont éparpillés dans tous les coins du front..., mais vous êtes nôtre ; comme tertiaire vous êtes d'ailleurs tout à fait à nous déjà. »

13 mars.

... Puis le bon Père rr^e parle de ses occupations, de ses déplacements obligatoires qui lui prennent beaucoup de temps... Je crains d'être indiscret, je lui présente tous les respects de mon papa bien aimé, il me bénit et vous tous ^yec moi... et très bienveillant m'invite à déjeuner dimanche prochain.

A pied, cette fois, je me dirige vers la chapelle de la rue du Bac. Dans la cour, les coiffes bien connues des Petites Sœurs... Je suis ému à ce souvenir du passé, un passé peu lointain encore. A la chapelle, tant de souvenirs aussi...

Le Métro (!), dont je suis le très actif client, me dépose à la gare de Lyon... Excellente journée... pourtant, à cause du Carême, je n'ai pas vu l'une de mes Bonnes Sœurs..,.

... Ah ! enfin je Taî ma valise, ma bonne grosse valise rebondie : un vrai magasin de bonneterie et, en plus... du cho-co-lat ! Choco et Métro ! quels mots usuels pour moi !

Hier matin, service en campagne entre Ury et

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 29â

Chapelle-la-Reine, au Sud de Bleau, sur la route d'Orléans. Des camions nous ont débarqués à l'entrée du village d'Ury ; très intéressant : établissement d'un observatoire de Cornmandeinent, puis d'un observatoire de batterie... Samedi nous établirons les liaisons téléphoniques.

lU mars.

Bonne lettre habituelle de papa ; il s'inquiète, le très aimé papa... Et bien non ; nos journées ne sont pas trop rudes et la santé est parfaite...; mais, je ne vis pas assez avec Dieu... Priez tous pour ma conversion.

Ne vous inquiétez pas non plus pour la suite des études. Je ne suis pas bien... transcendant ! Oh non ! je suis même dans la dernière moitié de ma brigade, et pas parmi les premiers de la dite moitié, mais, ç\ ira, je le sais, je le sens, je le veux.

A présent je ne sors presque jamais le soir, je n*en ai pas le temps.

Ce matin les sections attelées ont bien marché, j'étais de milieu au deuxième caisson. Magnifique promenade. Nous avons pris la route de Paris à Lyon côtoyé rObélisque ; place superbe où aboutissent sept à huit grandes avenues plantées d'arbres splendîdes, puis nous avons pris la route d'Orléans jusqu'au Polygone dont la partie Est est réservée aux sections attelées. Manœuvres intéressantes. Bons chevaux.

Ce soir nous sommes revenus en fourragère, mais côté Ouest réservé aux écoles à feu. Armés de nos jumelles nous avons observé un tir de trente coups,

dirigé par le Capitaine sur une coliine à deux kilo* mètres de nous, où un immense panneau représentait une maison. Passionnant d'intérêt ce 75.

16 mars.

Vos causeries sont un peu inquiètes : les Gothas.^ Mais ne nous avez -vous pas confiés, nous, vos trois petits, à îa Sainte Vierge? Soyez donc absolument tranquilles, abandonnés... Pour moi le danger n'existe pas. Bombardement .^^ Mais nous ne valons pas la peine qu'on s'occupe de nous. Et puis. Dieu me réserve, soyez-en sûrs, pour son service, sous la robe blanche. Confiance !

A Pâques nous aurons au moins quarante-huit heures de perm'.

Route superbe ce matin pour aller sur le terrain d'exercice entre l'avenue de Romulus et la route de Maint enon. Plus loin encore le Carrousel et le Manège principal. C'est là que nous nous rendons le plus souvent pour le cheval. Cours coupées de jardins ; écuries luxueuses avec les plus beaux chevaux de France, puisque Saumur a envoyé ici une grande partie des siens. Ces chevaux sont rangés par catégories de robes. Ils sont vraiment magnifiques... mais nous ne les voyons que de loin ; ils dédaigneraient des apprentis cavaliers comme nous.

Dimanche, 17 m.ars.

2 2 heures. — Naturellement, je reviens de Paris ! Délicieuse journée !... En cas d'extinction brusque de l'électricité, je me hâte de vous en donner le som-

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 295

maire : Communion, dans la petite chambre que vous savez à riiôtel des Cascades. — Matinée chez Sœur Madeleine. — Déjeuner chez le Très Révérend Père. Réception très paternelle et réinvitation pour dimanche prochain. — Après midi, chez Sœur Marie, Salut du Saint-Sacrement dans le préau de sa chère maison. A défaut d'enfant de chœur j ai eu Timmense bonheur d'accompagner mon Jésus et de porter le dais. Nos bonnes petites sœurs sont en parfaite santé, joyeuses, très tranquilles. Si bonnes ! Merci à Dieu ! et maintenant entrons dans le détail.

Sœur Madeleine est à la messe avec ses petites fillettes. Elle va bientôt arriver... La voici, rayonnante sous la cornette. Tout de suite on parle des Gothas. Des bombes sont tombées un peu partout dans Paris ; la plus rapprochée d'elle est tombée à près d'un kilomètre de sa maison. Elle a entendu le sifflement de la chute qu'on perçoit à de grandes distances, et l'écroulement lointain des murailles des maisons atteintes. Pendant toute l'alerte elle a récité son Rosaire avec quelques autres Sœurs dans leur petit Oratoire et, tout près du Maître, elle ressentait cette confiance abandonnée, comme celle que j'éprouvais au front : Mon Dieu ! votre volonté !

Un des jours de cette semaine, mardi, je crois, vers deux heures, une détonation formidable retentit ouvrant les fenêtres de sa classe. Sœur Madeleine rassure aussitôt ses fillettes terrifiées ; c'étaient des expériences de tir, leur dit-elle... et la classe continue. Quelques minutes après, nouvelle explosion. Cette fois elle croit comprendre : les Gothas attaquent !... En même temps elle entend le sifflet de

Sœur Thérèse qui sonne l'alarme. Elle rassura son petit monde, le^ fait s'habiller à la hâte... On descend dans les sous-sols... Mais déjà les parents arrivent : on s'effraie mutuellement, et c'est une scène extravagante. On pleure, on s'agite, on 'crie... Une pauvre femme arrive en courant : (( Ma fille ! )) — (( Comment s'ap>pelle-t-elle?... » — a Je ne sais plus ! )) — (( Sa classe P.. . )) — a Non plus !... )>

Mais ces affolements laissent les bonnes Soeurs très calmes... Nulle intervention de la police jusqu'ici, donc aucun danger immédiat... L'ordre se rétablit peu à peu... Une demi-heure après, fin de l'alerte... C'était l'explosion de la Coumeuve.

18 mars.

Ma bonne grande^ je suis infiniment heureux de te voir si ardente à répandre le culte le plus humain et en même temps le plus divin qui soit, le culte du Sacré-Cœur de notre Jésus, J'en ai parlé à nos sœurs à Paris, elles vont s'unir à nous et te fixer leur jour. Si tu le veux bien je choisis le lundi en l'honneur du Cœur de mon Jésus et le samedi en rhonneur du Cœur Immaculé de Marie.

Bonne lettre de ma chère petite maman à midi, et, du cher papa, le soir, la lettre journalière. Elles me font un bien immense...

Je viens de voir que les permissions de Pâques commenceront le samedi à midi et finiront le mardi à midi... Dans moins de quinze jours je serai près de vous !î!

Ce matin après quelques tours de manège en plein

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 297

air, promenade à cheval dans la forêt. L'instructeur m'a donné une bête pas commode qui plusieurs fois a manifesté quelques envies de me débarquer. A ma grande satisfaction je suis arrivé à la maîtriser complètement. Je commence vraiment à tenir à cheval., il n'y a plus aucun danger.

Ne vous inquiétez pas. La bousculade du traA^ail n'est pas terrible, j'arriverai à être un bon élève.

i9 mars.

Que saint Joseph vous porte ma reconnaissance et mon immense affection...

Demain commence une retraite pour les élèves de l'Ecole. Elle sera prêchée par le R. P. Gilbert. Les exercices auront lieu mercredi, jeudi, vendredi, le soir. J'irai, naturellement.

20 mars.

Revenons à dimanche ; 1 1 heures 3o arrivent bien vite. Tu m'avais écrit de me rendre à pied chez le R. P. Monpeurt et m'avais donné un itinéraire qui m'aurait rapidement conduit à destination... Je regarde le plan de Paris, je suis effrayé par la distance qui me paraît trop grande... Vite le Métro... Mais je m'emberlificote dans le changement pour le Nord-Sud, moi vieux pilote des voies souterraines, et j'arrive en retard d'un bon quart -d'heure. On est à table. Confus, je remets mon pain au frère qui m'ouvre la porte et m'introduit... Très paternellement on m'excuse et je me trouve assis entre deux aumôniers à Croix de guerre. Quels charmants causeurs ! et quelle bienveillance à mon égard ! L'un de

mes Yoisins le P. Sou... à qui je parlais brièvement de mes désirs d'apostolat, m'a dit que l'on peut faire plus de bien dans les batteries que dans l'aviation ou les tanks : c'est ce que je croyais moi-même.

2i mars.

... Après déjeuner, nous avons passé dans le cabinet du Père... On a causé naturellement du bombardement : son quartier a été assez éprouvé, une bombe est même tombée sur une maison voisine... Discrètement je me suis retiré, il a bien voulu me reconduire jusqu'à la porte, m'a réinvité pour dimanche et même m'a aidé à remettre mon manteau et mon revolver. Au moment où je le quittais, il m'a dit avec son si bon sourire : (( Ce sera dur de quitter ce bel habit bleu... » ... Oh non !

Vite chez Sœur Marie ; au parloir, la Supérieure est venue me voir, très bienveillante toujours. Ma chèra mignonne arrive : bonne figure joyeuse, reposée : elle est tout à fait bien. Elle me raconte ses impressions de bombardement, les orphelines en bonnet de nuit, enveloppées dans leurs couvertures, se réfugiant dans une cave spécialement réservée pour elles et les Sœurs. Elles y ont admis certaine nuit, par complaisance, une femme qui leur a joué une comédie ridicule ; elle a fait la malade, tout en se préoccupant de replacer minutieusement en bonne posture sa perruque qui roulait de côté, malencontreusement.

Sœur Marie a peu de manquantes. Elle a décoré les plus braves et les parents sont venues la remercier.

Merci pour toutes vos lettres et particulièrement

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 299

pour les bonnes pages quotidiennes de papa, qui jettent la douceur attendrie dans ma yie un peu trop sèchement laborieuse... Ne me croyez p^is fatigué... Comment le serais-je avec la joyeuse perspective des permissions de Pâques, si prochaines.

22 mars.

Tout bien... Beaucoup de travail.

Hier, je vous ai envoyé une simple carte voulant dire : je ne vous oublie pas. Le temps m'a manqué pour vous écrire longuement.

Demain je vais à Paris et je n'ai pas encore terminé mon récit de dimanche dernier...

Donc, après la bonne causerie dont je vous ai transmis quelques passages, nous descendions Sœur Marie et moi au préau (d'où les blessés et malades ont été évacués depuis peu de temps) pour admirer le joli autel nouvellement installé, lorsqu'une de ses compagnes s'approche d'elle, et, en s'exousant auprès de moi, lui dit quelques mots à l'oreille. Sœur Marie répond : (( Oh ! cela va lui faire grand plaisir... » et, avec un sourire vers moi : « Il va y avoir un Salut au préau... Veux-tu servir d'enfant de chœur? )> Ma réponse fut rapide, joyeuse et affirmative...

A 5 heures 3o je me rendais à la chapelle. Un jeune enfant de chœur venait d'arriver, on ne l'attendait plus... On lui confie la sonnette et à moi Vombrelline... Un bon religieux se chargea de la Sainte et Adorable Hostie, et je les suivais, étonné, honoré, heureux. Les escaliers, les corridors, la cour,

3oO LETTRES D UN BLEUET

le préau !... Sur le petit autel artistement préparé, le prêtre déposa l'Hostie divine... Sermon très bref : des exemples, et en particulier celui d'une famille de Saints à Paris, ouvriers catholiques dont le bénédicité : (( Mon Dieiij bénissez-nous y bénissez notre nourriture et donnez du pain à ceux qui n'en ont pas », indique le grand esprit de cbxarité.

J'avais en outre pour mission de passer la chape et le voile... J'étais tout près de mon grand ami, Jésus !... et je lui confiai de tout cœur votre groupe tant aimé et en particulier mes petites bonnes Soeurs... J'ai été bien, bien heureux de cette cérémonie sainte et je voudrais demain passer des heures aussi pieuses et aussi heureuses.

Aujourd'hui, samedi 23 ! dans huit jours exactement je serai en route pour aller vers vous !

Dimanche, 2U mars.

Votre confiance a beau être immense, je suis sûr que cette annonce des journaux : PARIS BOMBARDÉ PAR UN CANON BOCHE », vous a un peu alarmés. Je viens vous donner des nouvelles toutes fraîches et excellentes de nos chères et vaillantes Parisiennes.

Hier et avant-hier à Bleau nous avons été au cou- Tant des attaques ennemies sur Paris et cependant, chose étonnante, je reste calme, tranquille, sans aucune crainte au sujet de mes sœurs... Je me le reproche même un peu, je m'en veux de ce calme... vous savez bien que ce n'est pas de l'indifférence...

Ce matin donc j'ai débarqué à Paris et cela sans appréhension suc Jt compte de nos chéries.. Le Mé-

FRONTS DE l'AISNE ET DE CHAMPAGNE 3oï

tro ne marhai.^ pas... Il fallait aller à pied; un tampon de VEc(jIl\ Parisien, m'a proposé de me servir de guide, il se rendait, lui, à Issy, nous suivions le même chemin... Nous longeons la Seine, puis gagnons le boulevard Saint-Germain, la rue du Four, la rue de Grenelle... Oh ! alors je me retrouve dans mon quartier et capable de me conduire tout seul.

... Je viens de voir Sœur Marie ; demain je vous parlerai de Sœur Madeleine qui n'a assisté que de loin au bombardement. Il me suffît poiur le mo» ment de vous dire qu'elle est tout à fait bien, abandonnée autant que je le suis moi-même, ce qui n'est pas peu dire.

Sœur Marie, elle, a assisté de plus près aux effets d'un des obus du canon au calibre inconnu encore (i5o? 240??) qui, de la région de Laon, bombarde Paris.

Hier donc, à 9 heures du matin. Sœur Marie était tranquillement dans sa classe avec ses élèves lorsque l'alerte est donnée; longs hurlements des sirènes... Dans un ordre parfait les enfants s'habillent et se rendent dans une maison du voisinage dont les caves sont mises à la disposition des Sœurs par le propriétaire, excellent catholique, et, de plus, aviateur du camp retranché. Les voilà toutes en pleine sécurité. Il était à présent 9 heures 3o ; les enfants de Sœur Marie avaient été casées dans un couloir, elle, au milieu de ses élèves, armée d'une bougie et, pour plus d3 sécurité, munie de sa lampe électrique. Les fillettes prenaient l'aventure en riant, mais comme les rires devenaient un peu trop nerveux, Sœur Marie, en

3o2 LETTRES d'uN BLEUET

bonne éducatrice, leur dit, l'air très calme : (( Allons! nous continuons la classe ! » Et la récitation des leçons reprit très sérieusement. Lorsque ce fut fini, elle oommença le récit de la Passion ; elle en était arrivée à la scène de Ponce-Pilat^, lorsqu'une très forte détonation, assourdie par le sol, retentit, suivie d'une dégringolade de pierres... <( Mes petits enfants, n'ayez pas peur, la Sainte Vierge nous garde ; disons-lui uu Souvenez-vous. » Cette prière, très pieusement faite, finissait à peine qu'une voix crie dans l'escalier : (( La maison brûle ! la maison des Sœurs ! )) Tenant à se rendre compte Sœur Marie confie ses filles à une de ses compagnes et remonte dans la rue. La maison en effet est toute empanachée de fumée. Les fenêtres en sont ouvertes, brisées; les murs sont criblés... Elle se retourne : le toit de la maison en face est crevé, c'est là que l'obus est tombé en projetant des centaines d'éclats sur la maison des Sœurs... L'une d'elles accourt et rassure tout le monde. Personne n'a été atteint... Il est lo heures 3o, les enfants ont faim, on leur apporte des vivres... Toutes les vingt minutes, une détonation sourde retentit, mais s'éloignant de plus en plus... A 4 heures, sonnerie de la hreloque et chacun est heureux de revoir la lumière du jour.

A 8 heures du soir, alerte encore... Détonations assez lointaines, puis... le grand silence.

Ce matin (dimanche) à 8 heures 3o nouvelle alerte et de demi-heure en demi-heure, détonations sourdes. Cette après-midi le tir se ralentit et quand j'ai quitté Paris, le calme était revenu.

Sœur Marie m^'a fait voir les endroits atteints, nous

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 3o3

en avons profilé pour visiter la maison tout entière. Par la grande cour nous arrivons dans les bâtiments des classes. Dans le vestibule donnant sur la rue, la grande porte d'entrée et de sortie des enfants est trouée par plusieurs éclats, la barre de fermeture en fer est brisée. A gauche, dans la grande salle d'attente où l'on réunit les enfants chaque matin et par classes, où l'on fait aussi manger les demi-pensionnaires, carreaux brisés, deux ou trois fenêtres enfoncées. A droite, le couloir des classes du rez-de-chaussée, au fond duquel, vous vous rappelez la grande statue du Sacré-Cœur... Tous les carreaux sur rue sont brisés ; les cadres des fenêtres sont arrachés et jonchent le sol ; les barreaux en fer, de fort diamètre pourtant, sont tordus, quelques-uns coupés net. Tout le vitrage des classes donnant sur le corridor est enfoncé ; le bois déchiqueté. Dans les classes elles-mêmes les parquets, les tables, les bancs sont couverts de débris de bois, de fer, de vitres ; la chaise d'une des Sœurs est coupée en deux par un éclat plus gros qui s'est enfoncé dans l'enduit du mur... Mais là-bas, au bout du couloir, la statue du Sacré-Cœur est intacte, entourée de ses fleurs artificielles dont les globes de verre n'ont pas la moindre fêlure. Dans la classe de notre Sœur les panneaux vitrés sont défoncés, les barreaux en fer tordus, tout est recouvert de plâtras et de débris de verre ; là encore les statues pieuses sont intactes, sa belle Vierge n'a pas une égratignure.

Au premier étage mêmes dégâts.

Dans un escalier descendant au sous-sol, s'était réfugiée une Sœur avec dix-huit enfants, un peu avant

3o4 LETTRES d'uN BLEUET

l'explosion... Les fillettes sont affolées par la terrible détonation et poussent des cris... Tout à coup la porte s'ouvre ; une dizaine d'hommes entrés par les fenêtres défoncées et, à cause de la fumée croyant la maison en flammes, se précipitent... La pauvre Sœur est enlevée par des bras vigoureux et remontée au rezde-chaussée... (( Mais, je veux rester avec mes enfants ! )), elle s'arrache des mains de ses sauveteurs, retourne dans l'escalier, et, entourée de ses fillettes accrochées à ses jupes, elles les emmène dans la cave...

Visite des autorités, police, officiers, etc. Constatation des dégâts ; et tous se tournent vers la Sœur . (( Mais c'est bizarre ! pas une de vos statues n'est atteinte ! »

Il faut que vous soyez confiants comme les bonnes Sœurs et comme nToi. Dieu a tout arrangé... Pas d'accident !... C'est merveilleux... Merci, Maître très bon...

Excusez papier et écriture, je vous écris ces lignes sur des pages arrachées à mon carnet, et dans le train... Voici Bleau !

Je n'ai pu aller chez le P. Monpeurt.

Lundi ^ 25 mars.

Annonciation. Toutes sortes de souvenirs pour nous tous, mon entrée dans le cher Ordre, il y a déjà six ans. Que Dieu soit béni et remercié ! que les gloires de la Sainte Vierge soient chantées !

Cette après-midi, j'ai été Commandant de batterie ! Notre Commandant, le vrai, était présent... Cela

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 3o5

n'a pas été bien .merveilleux, mais cela n'a pas été bien mal non plus... est-ce assez Normand ! J'avais à détruire une mitrailleuse abritée dans ujie tranchée.

Demain matin, service en campagne, Ury, Recloses ; demain soir, hippologie, manège et cours de fortifications en campagne.

Très édifié aujourd'hui par l'admirable résignation, en Dieu, d'un de mes amis qui, refusé à l'examen probatoire, puis au repêchage, quitte Bleau et repart pour le front.

Encore un mot de ma journée d'hier à Paris. Au moment où je quittais notre chère Sœur Marie, nous avons été submergés par un flot de cornettes entourant.. . le Vicaire Général des Lazaristes qui a daigné me serrer la main avec beaucoup d'amabilité...

Bonnes nouvelles de la guerre commentées par les Sœurs. — Nous approchons du reste de la vraie fin, ce sera très dur, mais le succès n'est plus loin et sera très glorieux, croyez-moi.

Quant au canon monstre, voici ce qu'on en dit à Bleau : canon de calibre ordinaire, mais renforcé pour allonger le tir ; les dégâts ne seront jamais considérables ; qu'on se rassure donc. Nous avons bien trouvé nous aussi le moyen d'allonger le tir, mais à quoi bon.^ nous n'avons pas de villes particulièrement intéressantes à bombarder.

J'oubliais de vous dire que Sœur Marie n'a plus de classes, les élèves sont licenciées... Comme occupation savez-vous ce qu'elle désire le plus.^^ aider les Sœurs de la cuisine !!!...

Après avoir vu les locaux bombardés, j'ai visité la

3o6 LETTRES d'uN BLEUET

crèche (où un éclat d'obus est entré, traversant le cabinet du Docteur, une cuisine et crevant deux portes), diverses salles, la lingerie, la salle de bain, «e grand dortoir avec ses petits lits et ses berceaux, la salle où jouent les bébés, avec d'ingénieuses dispositions pour qu'ils ne puissent faire de chûtes sérieuses. Dans tout cela des merveilles de bonne tenue et d'installation... je ne disais plus rien, j'admirais...

26 mars.

Ce départ de mon pauvre ami me laisse tout attristé... Avant de regagner le front, il va passer quelques jours auprès de ses parents. Qu'ils acceptent la volonté de Dieu et que notre Jésus leur accorde toutes les grâces nécessaires... C'est certainement pour son bien que cette déception leur arrive.

... Aujourd'hui parlons de Sœur Madeleine. Elle va tout à fait bien. Dimanche matin elle a appris que les éclats de l'obus avaient frappé la maison de Sœur Marie. Heureusement le bon P. Kamer est venu la tirer d'inquiétude et lui a donné tous les détails que vous savez. Notre pauvre petite Sœur se trouve elle aussi sans ses fillettes, car les Supérieures ne veulent plus prendre de responsabilités aussi graves. Elle va rattraper le travail en retard, raccommodages, couture... Pas une minute de perdue de quatre heures du matin à neuf heures du soir. Mais elle va souffrir la pauvrette de n'avoir plus sa classe à laquelle elle est si attachée...

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 3o7

27 mars.

Pas de lettres, mais j'ai été gâté hier... je me résigne. Les jours passent et, demain, entendez-moi bien, je po'urrai dire : a Après-demain^ tongenlecpl)) 11 paraît que nous aurons un train supplémentaire, pour nous seuls, vers 2 ou 3 heures. Pourrai-jo prendre à Saint-Lazare le train du soir pour vous arriver le lendemain matin ?.,, Ne comptons sur rien.

Aujourd'hui, le lieutenant nous a demandé qui d'entre nous désirerait être observateur en avion ou en ballon... Je n'ai pas donné mon nom, pourtant quelle belle envie j'en avais... Mais dans cette spécialité on vit isolé des hommes, donc, pas d'apostolat... Alors !... et puis vous seriez trop inquiets, vous, là-bas... Donc...

Ce soir, je reviens d'une réunion monastico-ecclésiastique. On a beaucoup causé, beaucotup plaisanté, beaucoup ri...

Le travail va bien... et moi aussi. Ah ! j'allais encore oublier de dire à ma grande que Sœur Marie offre le vendredi, et Sœur Madeleine le samedi pour lo règne du Sacré-Cœur dans les familles.

28 mars.

Je viens de lire sur la décision du jour un angoissant paragraphe : (( Jusqu'à nouvel ordre^ suspension des permissions. Le Commandant attend la réponse du Ministre relative aux permissions exceptionnelles de Pâques. ))

Espérons toujours, mais je n'aime pas ce point

d'interrogation après mon joli rêve. Enfin je mets la chose entre les mains de mon Jésus et j 'attends. . .

Aujourd'hui, le Jeudi-Saint, la fête de l'Eucharistie, fête un peu assombrie par la pensée du lendemain cruel, mais enfin c'est la fête de mon Jésus, la fête de l'Amour, la fête du Cœur. A 6 heures l'un des prêtres-élèYes de l'Ecole nous a dit la messe, nous étions au moins trente. Cérémonie très pieuse... De mon mieux j'ai fait accueil à Jésus.

Je suis assez content de mon trayail... Oh j'ai d'immenses progrès à faire encore au point de vue de l'attention et surtout de la vie intime avec Jésus que je ne voudrais jamais quitter... Mais enfin je ne suis plus débordé, tout se tasse et ça ira ! Le baromètre physique et moral est bon, tout simplement bon. Il serait excellent si j'apprenais d'ici samedi le rétablissement des permissions.

Consolation de n'avoir pas choisi Vaviatwn^ mon acuité visuelle vient d'être constatée insuffisante légèrement de l'œil droit...

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