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CHAPITRE X

[Permission de quarante-huit heures pour Cherbourg. — Arrivée le dimanche 3i à ii heures 3o. — Départ le hmdi i^^ avril à 6 heures du soir.]

Fontainebleau, 2 avril 1918.

Me voici de retour à l'Ecole ; je suis accoudé, pour vous écrire, sur la table de notre chambre où règne Tactivité coutumière. Comme ils ont passé vite ces deux jours, mes bien aimés L.. Allons! pas de regrets ! Un merci plutôt... et attendons la Pentecôte... Puis, voyez-vous, je ne ressens pas de tristesse, je suis presque heureux, je vais travailler avec ardeur pour Vous.

Ce matin je suis arrivé à Paris à 6 heures 5o ; les messes étaient depuis longtemps finies à Notre-Dame des Anges, j'ai communié à Téglise paroissiale, puis j'ai passé avec notre bonne petite Soeur ime demiheure bien délicieuse mais bien courte...

2 avril.

Encore moi ! Je viens vous dire mon bonsoir le plus affectueux et vous remercier de toutes les gâteries dont vous m'avez comblé pendant ces deux jours

3lO LETTRES d'uN BLEUET

de bonheur auprès de vous. Remerciez pour moi le bon P. Lemonnyer de sa constante bienveillance. Grande joie aussi de l'avoir rencontré à la maison.

Cette après-midi, reprise du travail : école à feu où j 'ai fait fonction de brigadier de tir.

Devinez qui je viens de retrouver, élève du dernier groupe? Mon ami Louis, Loïs... Il a vu hier Sœur Madeleine... Quel dommage que notre trio de Gernicourt ne se soit pas reconstitué ici !

Voulez-vous une preuve nouvelle de la confiance que nous devons avoir en la Bonne Vierge .î^ Le Vendredi-Saint, à l'église Saint-Gervais, bombardée, vous le savez, ce jour-là, il y avait comme quêteuses au grand portail deux Sœurs de Saint-Vincent de Paul. A trois heures, je crois me rappeler l'heure précise, un pauvre, pendant l'Office, vient leur parler, leur demandant conseil et secours ; les Sœurs pour mieux l'entendre et lui répondre plus à l'aise, quittent leur place et sortent sous le porche avec lui. Au moment même, une horrible explosion ! des pierres s'écroulent, des cris retentissent ! et à l'endroit même où étaient les Sœurs s'abat une partie de la voûte.

Un fait encore : lors de l'explosion de la Courneuve, dans une maison voisine du point de déflagration, un homme déjà âgé (père d'une Sœur) était à son bureau placé devant une fenêtre ; il se lève brusquement sans savoir pourquoi, ouvre une armoire située entre les deux fenêtres de la pièce, se demande ce qu'il peut bien chercher là... Formidable explosion!... et un bloc de pierre vient écraser la chaise sur laquelle il était assis... Coïncidence .^.. Intervention?

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3 avril.

Je viens d'aller avec Louis gueiques minutes en ville, mais je l'ai quitté, à nfon regret, très vite I J'ai si peu de temps ! En revenant j'ai passé devant une librairie et j 'ai aperçu un livre : la forêt de Fontainebleau. Je l'ai fait expédier à l 'adresse si aimée. Je suis tout heureux de vous envoyer cette pauvre petite chose avec tout mon pauvre cœur.

Une vilaine nouvelle ! Les perm' pour Paris sont supprimées jusqu'à nouvel ordre ! Précisément Sœur Madeleine me disait avant-hier qu'il serait peut-être plus raisonnable de cesser mes dominicales visites... On consulterait Sœur Marie et, après délibération, on m'écrirait... Attendons et vive la volonté du Bon Dieu partout, toujours, malgré tout !...

Quel bien m'a fait ma permission. De bon cœur je reprends le travail ! Ta Croix, la chère Croix me pousse en avant !...

Journée remplie par des amphi de topo, de T. S. F., de fortif : un cours sur le io5.

4 avril.

Ce matin, on nous a réunis dans l'immense étude des Héronnières et là nous avons reporté nos points sur planchette, en attendant la composition pratique de topoi qui aura lieu demain à la Gène vraie. Cette après-midi, promenade à cheval au sommet d'un mont abrupt au Nord du Polygone. Dégringolade superbe dans les rochers aux fougères rouges et aux arbustes tout bourgeonnants ; traversé une forêt de pins, puis le polygone où ronflent les obus.

3l2 LETTRES d'uN BLEUET

Demain matin section attelée, je ferai fonction de logis de la deuxième pièce.

5 avril.

Excellentes lettres de tous. Composition de Topo n'a pas trop mal marché, grâce à Dieu. Priez pour moi. Mes petites Bonnes Sœurs me supplient de ne pas aller les voir... Justement les p^rm' sont supprimées.

Il est lo heures, la journée a été bien employée. Bonne nuit !... Toujours unis bien fort dans les cœurs de Jésus et de Marie.

6 avriL

Ah enfin ! je souffle un brin ! La Composition de Fortification est terminée et je viens de fourrer mon gros cours bleu dans le coin réservé aux bouquins en retraite ! Cela n'a pas marché trop mal. Oui, toujours de l'avant ! joyeusement, pour l'amour du Maître, le vôtre et celui des âmes que moi, indigne, j'aurai le grand devoir et l'immense tâche de bien conduire.

Le repos va être de courte durée. Lundi matin, composition sur le tir. Je vais bûcher cela, ce soir et demain... Oui, demain dimanche ! Ah ! où sont les bons dimanches du début, où j'allais régulièrement voir mes Sœurs .^^

Santé physique et morale parfaite ! Jamais je ne me suis aussi bien porté,..

Ce matin, service en campagne à Achères, le Vaudoué, Noisy-s. -l'Ecole. Déterminé l'emplacement d'un observatoire sur le mont Guichau ; dégringolade

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splendide de rochers, recouverts par places d'une mousse épaisse, les pins poussant à flancs de coteau. Vue magnifique sur le Vaudoué et Noisy. Puis nous sommes redescendus par le ravin séparant le Mont Guichau du Mont Caillau. Ascension de ce dernier.

Nous nous sommes ensuite enfoncés dans les bois... Nous nous y sommes perdus. Il a fallu se servir de la boussole... Intéressant, ces recherches. Cette aprèsmidi Amphi de T. S. F. Manœuvre au sabre... Sois tranquille ma grunde^ tout à fait inoffensif ce jeu-là

Demain, j'irai à la messe de huit heures dite par M. Chaumette aux Cascades.

Dimanche, 7 avril.

Levé à 7 heures, Messe à 8 heures i5. Communion 1 En sortant, nous nous sommes rendus à l'hôtel, où nous avons attendu un pauvre chocolat une heure ! Revenus à l'Ecole nous avons redéjeuné, lo heures 3o. Travail jusqu'à 5 heures 3o. Dîner, puis j'ai été retrouver Louis. Retour à 8 heures i5.

Pauvre dimanche moins doux que ses devanciers pour vos trois Tout petits... Mais toujours mon grand mot Fiat ! Fiat joyeux... et en avant !

Le tableau de service porte une semaine très active : Compositions diverses. Manège. Automobile. Bicyclette. Topo. Ecole à feu. T. S. F. Service en campagne, etc.

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8 avril.

Il est 9 heures, rétudo où je yous écris est archibondée. Sous la lumière éclatante qui cascade des lampes électriques, des jeunes gens tous habillés de bleu horizon comme au front, sont penchés sur les tables. Il y en a de toutes les séries et de toutes les brigades. Certains Yont sortir dans quelques jours et rattrapent paisiblement leur coTrespondance... Quelquefois, on entend un murmure joyeux : (c Tangente o = 3 ! )) D'autres Yiennent d'arrÎYer à l'Ecole et pâlissent sur leur géométrie ou leur algèbre dans les transes fiéYreuses et fatigantes du probatoire. D'autres, à mi-chemin, piochent les fameuses Compo ou bien discutent au tableau quelque problème, im réglage de précision percutant !! Moi dans mon petit coin après le traYail, je pense à yous et je Yiens remercier mon papa bien aimé de sa bonne lettre d'aujourd'hui...

Composition de tir de ce matin : assez bien, résub tats justes (ai-je entendu chuchoter...) A la grâce de Dieu ! Les classements sont, paraît-il, établis dès à présent d'après surtout les notes des instructeurs et ne changeront qu'infiniment peu d'ici la sortie... Toujours confiance, mais j)riez...

Ce matin communion en l'honneur du Sacré-Cœur. C'est ma journée !

9 avril.

Mes très aimés, un petit billet seulement tous ces jours-ci... Il paraît que la chère maison de notre petite Sœur a failli être transportée ici, à cause des

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bombardements, mais les logements ont été trouvés trop petits; d'un autre côté, Paris serait moins menacé, le projet a été abandonné. Quelle joie c'eût été pour moi co voisinage...

Je crois que Paris va reprendre son calme. Vous savez que si nous sommes bloqués à Bleau, c'est uniquement à cause des transports considérables et du retour en France de l'armée d'Italie.

iO av'^il

Dans un mois rAsoension ! Y a bon !... Ce matin, tii' réduit. Vous ne vous doutez pas de ce que cela peut-être, le tir rédmit? Et bien, voilà, c'est très amxisant. Imaginez-vous un grand champ, où sont représentés en miniature des tranchées, des murs, des villages. Dans ce champ, lignes françaises, lignes allemandes ; deis observatoires, mais en grandeur natu relie, ceux-ci ; un P. C. pour le Commandant de la batterie. Tout là-haut, un escabeau gigantesque sur lequel on s'imagine, par ordre^ être dans la nacelle d'une saucisse. Le Commandant de batterie (un de nous) commande son tir comme un tir ordinaire. D'après ses indications et suivant les lois de la dispersion, un logis met nn flocon blanc qu'il retire après quatre secondes,* figurant ainsi l'éclatement. L'observateur agit comme dans un tir réel. Oui, très amusant.

H avril.

Cette après-midi, service en campagne entre Noisys. -Ecole et Vaudoué. Extrêmement intéressant. Cela marche; tout ira bien... mais au milieu de nom-

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breux camarades à l'intelligence très vive, très prompte, je fais d'excellentes réflexions, qui je Tavoue, ne me mènent pas au péché d'orgueil. Ce séjour à Bleau me fait grand bien à tous égards.

12 avril.

Tout à mei^eille. Beaucoup de travail ce soir. Rapport sur service en campagne.

13 avril.

Samedi. Cœur Immaculé de Marie...

Hier, mon petit mot a été trop bref, n'est-ce pas... J'avais du travail par-dessus la tête. Nous avions fait, dans l'après-midi, fonction de Chef d'escadron ; nous avions établi nos batteries à l'Est de la grand 'route entre la Chapelle de Vaudoué et Ecurie. Le soir même, il nous fallait dresser un long rapport détaillé sur chacune d'elles, le défilement, les avantages et les inconvénients, les travaux à exécuter, etc.

Le lieutenant vient de nous donner les résultats de la Composition d'artillerie dont je vous ai parlé en termes ennuyés... je suis le ii^ sur 28 avec la note 10. Ceci est le résultat dans ma brigade. Mais les brigades réunies ont aussi leur classement général et dans ce classement je suis 53® sur 108. J'avoue que je m'attendais à un plus mauvais rang et que cela me donne bon espoir. Sur ces 108, 8 à 12 seront éliminés, si l'on peut en juger par ce qui se passe d'habitude... Donc, espérons ! Ce demi-succès ne va pas diminuer mon ardeur, au contraire... Je travaille pour vous, c'est la seule chose que je puisse offrir à Dieu.

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 817

Bien chère Jeannette, comme je suis heureux de te voir reprendre ta classe... Tous mes souhaits d'apostolat fraternels et reliofieux.

Dimanche, iU avril.

Deuxième dimanche sans visite à mes Sœurs de Charité... Ce matin Joseph Lee. et moi, nous avons été à la messe de 8 heures à Téglise d'iVvon plus proche que celle de Bleau... Communion chaude dans la petite église vieillotte, triste, froide. Retour à TEcole. Petit déjeuner au galop. Nous nous rendons rue Saint-Honoré, chez les bonnes Sœurs de Saint -Vincent de Paul où le P. Gilb. nous attendais pour la récollection mensuelle des séminaristes et prêtres. Longue instruction, je suis obligé de dire paraît-ilj car j'ai eu une absence... non justifiée d'ailleurs, si j'en juge par ce que j'ai entendu dans mes moments lucides ; le Bon Dieu et le Père me pardonneront ce petit repos dominical... supplémentaire. Il me semble pourtant que je ne suis pas fatigué...

Nous aurons, cette semaine, une Composition de Balistique et dispersion, peut-être une autre de Topo et plan directeur.

15 a:vriL

Aujourd'hui lundi, ma journée au Sacré-Cœur. Bonnes lettres comme toujours. Je suis si heureux de recevoir de vos nouvelles régulières, toujours si affectueuses, de voir votre chère écriture, de presque entendre votre voix. Merci.

Bonne petite maman, tu veux me consoler de mon

classement peu brillant en me rappelant ce que tu appelles ines succès de bachot ! Mais tu ne sais donc pas, chérie maman, que c'est là souvent brevet de médiocrité. Fais-toi donc raconter par papa l'amusante histoire de ce soldat, qui, dans le train nous ramenant au logis, le soir même du susdit triomphe, nous parlait de son village et de la sottise d'un politicien qui se croyait très malin, et le poilu concluait, en haussant l'épaule : a Du reste il est... bachelier*! »

16 avril.

Encore des gâteries, un colis recommandé ; merci ; toutes vos attentions me font grand bien.

Ce matin nous avions manège ; le lieutenant est... enthousiasmé de nos progrès à cheval !... Il doit être très indulgent... Pourtant nous avons fait plusieurs reprises au galop, et dame, c'était tout simplement merveilleux !

Pas de lettres de vous... mais excellentes nouvelles de mes bonnes sœurettes. Ayez immense confiance... Je vous assure que nous pouvons être absolument tranquilles ; Dieu les garde.

Rien de neuf. Nous repassons nos instructions sur le tir, car nous avons vu tout le programme... Prions toujours et en avant ! Tout cela est peu de chose... Songeons surtout à notre éternelle réunion bienheureuse dans le ciel...

Dieu est bon !

Toute mon âme avec vous....

p FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 3l9

17 avril.

A midi j'ai encore été appelé au bureau du vaguemestre. Par le guichet, on m'a passé une boîte que j'ai reconnue tout de suite... Pauvre boîte que j'ai trimballée longtemps au front, dans laquelle je renfermais vos chères lettres et que j'ouvrais tout ému, si ému ! lorsque j'avais le cafard... Dans la boîte, trois petits paquets, un de chacune de mes sœurs de làbas,., et j'ai reconnu les mêmes douceurs que lors de ma permission au milieu de vous et puis, sur chaque paquet, une suscrip-tion si affectueuse... Si vous saviez, mes bien aimées grandes sœurs quel bien vous me faites... et j'ai trouvé papa et j'ai trouvé maman au milieu de toutes ces délicatesses... Toute la maison dans ces chères petites choses.,.

18 avril.

Voici la composition de tir terminée. Content [^ Non, pas trop... Quelques gaffes aperçues après coup Puisse le correcteur être indulgent. Enfin c'est fait ; il est inutile de se préoccuper... et en route pour la suite!... J'espère bien cependant avoir une note moyenne qui ne compromettra pas l'avenir.

Cette après-midi école à feu. Deux pièces à com* mander, et à tir fusant, s'il vous plaît.

Baromètre : excellent.

Deux mois juste que j'arrivais ici.

19 avril.

Reçu ce soir invitation de Jeanne à m 'unir à vous pour le Rosaire perpétuel. Merci ma sœurette»

Reçu aussi une lette du P. LePxionnyer. Demain samedi, ma communion en rhonneur du Cœur de notre (( Mère du Ciel )), donc journée familiale aux pieds de la Sainte Vierge et, comme j'aurai quelque temps à moi dans la journée, je pourrai dire mon chapelet en union avec yous. Oh Marie ma confiance !

Cette après-midi nous avons été à la Génevraye. Nous avons fait la dernière composition et la dernière séance de Topographie, trois par trois. C'est une composition qui a pour but surtout de classer les brigades, chaque note individuelle se trouve cependant modifiée en + ou en — du i/io de la note maximum. Cela n'a pas trop mal marché, je crois, j'étais avec le plus calé de la brigade. Ah ! ce pauvre petit patelin de la Génevraye... Regardez sur la carte, Cugny (cheminée d'usine), Sorgues (cheminée), Launaix (peuplier). En voilà des points que j'ai visés fiévreusement avec l'alidade ! Que de vérifications désespérantes quand je m'apercevais que cela ne m^archait pas... Moi, d'ordinaire assez calme pour les compositions... J'affolais littéralement. Ah ! clocher de Génevraye ! Ah ! cheminée de Cugny ! cheminée de Sorgues ! église de Fromonville !... Enfin, c'est fini !

Ecrit à mes Parisiennes. Envoyé à Sœur Marie ta lettre amusante, mon cher papa, sur le soi-disant bombardement de Cherbourg (oh ! les maudits colporteurs de nouvelles fausses !), aussi, celle du Père qui y faisait plaisamment allusion.

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 321

20 Œoril.

Le 20 ! et les jours passent et les groupes de gradés ont une tangente = 20 ; nous, brigadiers et conducteurs, nous la comptons = 5o, ce qui veut dire qu'ils sortiront dans 20 jours, nous dans 5o. Et les jours passent, rapides étrangement dans leur monotonie, leurs petites joie, leurs petites épreuves. Chaque jour bien rempli nous rapproche de la grande réunion où nous serons tous si pleinement heureux. Maintenant notre vie est de plus en plus toujours la même ; je n'aurai pas grand'chose à vous dire... A plus tard les choses intéressantes, grandioses, glorieuses...

Quand donc courrai-je à la poste vous envoyer la dépêche : a reçu aspirantj tg. (p = 2 ! » En attendant il faut accomplir la volonté du Seigneur là où II nous a mis, et joyeusement encore et énergiquement jusqu'au bout.

iVujourd'hui, mes très chers, puisque je n'ai aucune aventure à vous raconter, j'éprouve le besoin de vous dire que... je vous aime ! Vous le savez bien, mais j'ai une si grande joie à vous le répéter... Mon Jésus tout d'abord ! puis vous et mon apostolat. Voila toute mon âme ! En dehors de cela, quelques rares amis très sympathiques...; mais, Jésus, vous, les âmes, oh ! voilà qui j'aime passionément et à qui je veux donner (tout mon avenir, dévouer toute ma vie ! Oui, je vous donne mon cœur, présentez-le à Jésus et à Marie comme l'offrande d'une chose bien pauvre mais que vous aimez, mes chers « vous ».

Dimanche^ 21 avril^ i3 h.

Ce matin je me suis levé à 6 heures et je suis allé à la paroisse. J'ai coimmunié à 7 heures 3o. Derrière un pilier, agenouillé dans l'ombre rose, oh, j'ai prié pour vous ! Il me semblait que j'étais là-bas près de vous, comme autrefois..., cet autrefois qui était si doux et dont je comprends seulement à présent la douceur ! J'étais près de yous, au milieu de vous, et en voyant des groupes s'approcher de la Table Sainte, des groupes comme le nôtre, je rêvais au passé... et surtout à V avenir^ qui sera bien meilleur que le passé...

Je termine ma lettre à l'étude, il est i3 heures, je vais travailler un peu, aller visiter le Château, puis re-travailler... et je vous embrasse...

2i heures 30 soir.

Vous ferez avec moi la visite du Château un de ces soirs, mais je ne veux pas remettre à plus tard le récit d'une aventure dont une des fillettes de Sœur Marie a été l'héroïne. Encore im cas de protection due à la Médaille miraculeuse.

Cette enfant, Raymonde Billon, faisait ce matin-là des coimmissions pour sa mère ; un obus tombe à ses pieds, défonce la chaussée et l'enfant est précipitée dans un égoût, sans aucune blessure d'ailleurs. La pauvrette y est restée trois quarts d'heure ; elle n'a pas perdu courage, elle s'est relevée et a marché sans trop de frayeur, entraînée par le courant. Elle priait la Sainte- Vierge. La main sur la muraille, elle cher-

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chait à s'accrocher à quelque saillie. Trois fois elle aperçoit un peu de lumière, mais le courant l'entraîne toujours. Enfin elle rencontre un échelon en fer, elle monte jusqu'à la plaque de fonte d'un « regard », agite sa main par l'ouyerture, un passant marche sur la pauvre menotte sans même s'en apercevoir. Ray monde, malgré sa souffrance, recommence sa manœuvre. Une femme voit ces petits doigts qui remuaient, elle appelle du secours... l'enfant est sauvée.

22 avril.

Ne vous effarez pas, mes aimés, j 'ai un aveu à vous faire : depuis ce matin nous n'avons pas quitté, ou presque, les moelleux fauteuils du... Théâtre de Fontainebleau !... Un quasi novice 0. P.!... Voici l'explication du phénomène : la fin de notre séjour et de nos études à l'Ecole approche et nous arrivons à la période des conférences. Ce matin, conférence sur V aviation qui m'a bien emballé un peu, mais ne vous inquiétez pas, je resterai sur terre pour faire d'- l'apostolat, comme je vous l'ai dit. Ce soir, conférence sur r Alsace-Lorraine par un Colonel qui nous a enthousiasmés et c'est chose rare, peut-être, l'enthousiasme chez la jeunesse sceptique et gouailleuse d'à présent...

Quelques petites phrases sympathiques et paternelles, puis, en plein sujet ! Patriotisme débordant : accents superbes, violents même, sur l'affection pour nos chères provinces ; enfin, des mots du cœur, des pensées très douces sur le retour prochain... Un vrai type d'officier français... Oh ! comme j'ai pensé à...

quelqu'un que j'aime tant ! Energie et douceur.. „ c'est si rare.

23 avril.

Ce matin, longue randonnée dans la forêt splendide. Départ du Carrousel à 7 heures sur de bons petits chevaux, tranquilles bien entendu. Chemin dé> licieux au milieu des roches monstrueuses ; des arbres tout jeunes et tout vibrants d'un vert tendre, et des vieux arbres encore roussis par l'hiver et plus lents à reprendre vie. Arrivés à une petite place formant manège, nous faisons halte. L'instructeur appelle ceux qui sont sûrs d'eux,,, naturellement j'en suis, et nous voilà partis à sa suite, au grand galop, dans des chemins au sable fin et ouaté... C'était idéal I

Au retour, hippologie ! Contraste : jusqu'à pré^ sent j'avais... brillé (!?)... quelques réponses heureuses, mais aujourd'hui, pas de veine !... Maladies du cheval, tares dures, tares molles... Je me souvenais à peu près des noms, mais plus du tout de leur valeur, du caractère de gravité de la maladie, des remèdes à y apporter. J'ai agi de... toupet, mais, lamentable affaire, ledit toupet a fait fausse route, et... j'ai dit juste le contraire de ce qu'il fallait... Oh ! sainte humiliation !... Cela ne me nuira pas d'ailleurs, car l'instructeur m'a dit, il y a quelques jours, qu'il était content de moi...

Demain, école à feu. Nous serons réglés par T. S. F. d'avion... Epatant !

' FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 325

24 avril.

Cç soir, une petite pluie fine... de la grisaille partout .\ Observation aérienne impossible. C'est donc à recommencer. Le bruit court que les permissions pour ftiris vont être rétablies. A la volonté de Dieu L mais quelle joie ce serait pour moi 1

i "i.^ avril.

Aujourd'hui, un peu dédommagé ! Deux lettres^ de papa et de maman... Je vois que mes bien aimés ont été un peu inquiets par mon silence sur mon état baroimétrique... Soyez tranquilles, si l'aiguille descendait (car elle ne peut guère monter qu'au point de vue spirituel) je vous préviendrais aussitôt. Veritas ! Veritas !

Pour la première fois depuis que je suis ici, j'ai (( planché »... J'avoue que je suis content, cela n'a pas trop mal marché... Plus que quatre compositions:

i^ Téléphone — T. S. F. — Munitions.

2^ Organisation du matériel.

3^ Auto.

4° Plan directeur. (Peut-être deux ou trois compo sitions de Plan directeur.)

Les compositions finies, c'est-à-dire vers le i5 mai, dit-on, nous n'aurons plus qu'à travailloter tranquillement. Oui tranquillement ; car d'après les promo qui sortent aujourd'hui, il n'y a guère qu'un élève/ de collé par brigade... et ce ne sera pas moi.

26 avril.

Bar. = Excellent, au physique et au moral.

Sœur Marie me donne d'excellentes nouvelles i elle et de Sœur Madeleine ; elles sont braves toujoars, si calmes ! Le Bon Dieu les fortifie.

Travail toujours intensif, mais sans fatigua. D'ailleurs c'est pour vous, tout ce travail ! Que le Sacré- Cœur vous accorde son amour, puis, après la vie, souvent douloureuse^ Vinjini bonheur où Von s'aimera plus encore qu'ici-bas, dans la paix lumineuse... Si la vie étrange, hachée de travail que je mène ici» m'empêche de penser assez souvent à vous, sachez bien que vous êtes après Jésus, Marie, mais avant to'utes les autres âmes, le plus gros morceau de mon cœur.

27 avril.

Ce soir, dans notre brigade, on supputait les chances de succès de chacun de nous ; à mon nom : a Oh î il sera reçu ! )) ce fut l'avis unanime et comme je soulevais douteusement les épaules : (( Ah ! mon vieux, espérons que tu seras reçu, ou bien alors il y aurait la moitié de la brigade de collée. Tu es sûr de sortir, va. » Cela me donne courage et me fait plaisir.

Le lieutenant devient de plus en plus gentil avec nous. Cela va vraiment bien... Mais priez pour ma conversion totale, pour que je sois enfin plus (( moine », plus ardent, plus laborieux, plus attentif.

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 827

Dimanche, 28 avril

Bar. : encore plus superbe !

Grande et bonne nouvelle ! Je reyiens de Paris, et j'ai Yu mes petites sœurs ! Sœur Marie très gaie, tout-à-fait confiante à notre égard, n'a qu'une crainte... c'est qu'à cause du bombardement on l'envoie dans l'Ardèche avec les colonies scolaires... Mais, tranquille, elle attend la volonté du Bon Dieu. Sœur Madeleine très bien aussi, confiance et abandon absolus...

Quelle joie pour nous de nous revoir ainsi... Quel réconfort pour elles et pour moi.

Paris, disent-elles, est retombé dans le calme ; plus que très rarement des bruits d'explosion, et, encore, lointains ; pour un peu elles ajouteraient : co n'est plus intéressant...

29 avril,

A propos des bonnes lettres que je viens de recevoir, une petite anecdote. Vous savez que j'ai tenu et que je tiens à réciter chaque soir Pater et Ave au pied de mon lit. Bien que la plupart des élèves de la brigade aillent à la messe, quelques-uns trouvent un peu exagérée ma petite manifestation pieuse et bien que, par bonne éducation, ils ne m'en parlent jamais, je les entends parfois échanger à voix basse quelques mots plus ou moins moqueurs. Samedi soir, il y avait cinq lettres pour moi et j'ai trouvé ces cinq lettres disposées pieusement en croix sur mon lit. Plaisanterie spirituelle, n'est-ce pas.f^ dont j'ai bien ri.

Hier matin je n'ai pu aller à la messe avant de partir pour Paris. C'est à Notre-Dame-des- Victoires que j'y ai assisté et que j'ai communié... devinez à quel autel. ^.. dans la chapelle du Sacré-Cœur, agenouillé tout contre le confessionnal qui nous est si cher... J'étais infiniment heureux ; cela m'a fait grand bien.

30 axril.

... Dans quelques instants nous allons nous rendre dans la cour des ébais pour exécuter une manœuvre de i55 Schneider. Nous revenons de l'écoie à feu. Seul avec un camarade je suis resté aux pièces pour (( observer ». Cela n'a pas trop mal marché . j'envoyais par Léléphome mes observations. C'était très intéressant; nous avions des 120 longs, comme ceux que vous nous avez vu manœuvrer devant le Casino. C'était superbe de voir la pièce au milieu d'un nuage de fumée grimper sur ses plans inclinés, puis redescendre majestueusement.

rer

mai,

Mai ! Le mois plein de pureté, de joie, de lumière, de vie ! Oh ! douce Vierge Marie, la maman si bonne ^ je vous confie ce mois qui est le vôtre. Souriez à chacun de nous, épanchez votre tendresse dans le cœur de ceux qui souffrent et qui vous cherchent alors que vous êtes tout près d'eux... Répandez sut nous votre paix... en même 1;emps fortifiez-nous, réchauffez-nous. . .

... Vos lettres semblent un tantinet inquiètes au

sujet de nos Parisiennes. Si vous voyiez leur calme, elles n'ont un peu de crainte que l'une pour l'autre, mais rien de personnel. Ce sont des braves.

Il y a quelques jours Soeur Madeleine m'écrivait : « Sais-tu bien que j'ai été... humiliée que tu croies qu'il a été question de notre départ pour Fontainebleau ! Nous ne fuyons pas devant le canon ! nous savons l'entendre sans sourciller... il ne s'agissait que du départ de nos orphelines ; notre quartier est jusqu'à présent tout-à-fait épargné... nous en avons presque honte... »

Elle me racontait dimanche que dans les premiers jours de bombardement, une sorte de détonation avait été entendue, si bien que les braves gens du quartier avaient cru à un obus tombé dans le voisinage... Un obus ! un obus ! on sort des maisons, on voit une fumée blanche qui s'élève ; un rassemblement se forme. La police accourt, des agents se précipitent, le sauvetage s'organise !... dans un jardinet, plein de fumée, une bonne femme brûle tranquillement de mauvaises herbes et regarde avec une surprise terrifiée cette cascade d'agents et de sauveteurs intrépides...

2 mai.

Il est 9 heures 3o : avant de faire ma prière, de vo'us dire mon bonsoir bien affectueux et de m 'endormir entre les bras de la Sainte Vierge comme un tout petit sur les genoux de sa mère, je viens faire ma causette avec vous : Bar. = Beau fixe... Jeudi, permission pour Paris ! et... je me berce de l'espoir

d'aller vous faire une courte visite dans une quinzaine de jours... Rien d'officiel.

Dimanche, j'arrive chez Sœur Marie. La maison est en toilette de guerre ! Les carreaux de sa classe sont soigneusement zébrés de grandes croix de papier blanc. C'est elle qui s'est donné tout ce mal... Elle fait à présent la classe dans les locaux de l'autre côté de la cour.

Les caves de leurs maisons sont éclairées maintenant à l'électricité... C'est le confortable absolu en cas d'alerte I!I

3 mai.

Je suis assoiffé de vos lettres... et à midi, rien t Allons, consolons-nous, ce sera pour ce soir.

Hier, service en campagne, nous avons, dans la région Féricy-Machaut, déterminé l'emplacement de l'observatoire avancé... La campagne est si jolie par \k ; ce n'est plus la majesté chaotique et mystérieuse, mais c'est le charme de délicieux petits vallons très variés où dégringolent les champs, où s'accrochent les bois, où s'agrippent les villages.

U mai.

Aujourd'hui, je sortais du réfectoire en compagnie de deux camarades, un incroyant et un protestant... « Je vais te poser une question, me dit le premier, comment se peut-il faire que Dieu qui est prescient et infiniment bon... etc.. )), et il me débite toute la chaîne des raisonnements relatifs à la Prédestina-: tion. Déjà la question redoutable m'avait été posée par un de mes bons camarades, mais sans insistance.

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 33 1

et un peu embarrassé j'avais ce jour-là tourné doucement la conversation ,sur un autre sujet. Aujourd'hui je me trouvais au pied du mur, il fallait sauter ou faire demi-tour... je priais Dieu... la discussion commença lente et grave. Plusieurs camarades se joignent à nous, l'affaire prend de l'ampleur. Tout-àcoup une idée lumineuse que je développe avec feu, une idée à laquelle je n'avais jamais songé et qui demeure triomphante ! (le temps me manque ce soir, je reviendrai sur ce chapitre)... Il ne répondit plus rien et je me retirai, heureux... et reconnaissant.

Ce soir, la pensée me vint d'exposer aussi ma théorie au camarade qui, l'autre jour, m'avait embarrassé... mais je me rappelai le conseil de mon grand ami... et j'offris à Dieu le petit regret de me taire et d'offrir mon silence pour le plus grand bien de cette âme... Ne dois-je pas le désirer uniquement, ce bien des âmes qui m'approchent, et les confier à Dieu au lieu de rechercher la satisfaction personnelle du joli parleur, alors que je ne sais rien et que je suis un pauvre esprit, si pauvre et si impuissant 1

Dimanche^ 5 mai.

Excellent voyage à Paris, trop de travail et tant à vous dire ; à demain, si je puis, car ma composition de tir (théorique) m'appelle...

Un mot pourtant, hier soir, je me suis confessé au P. Ch..., nous nous promenions dans la cour sombre, de long en large, il m'a donné rabsolution en marchant... C'est beau, cette simplicité.

6 mai.

Oui, demain compo d'Artillerie, grand travail, mais je yeux quand même vous embrasser et vous envoyer deux fleurettes cueillies dans le jardin de Sœur Marie et qui vous porteront notre grande affection de la part de vos trois tout petits.

Nous recevons très irrégulièrement de part et d'autre nos correspondances en ce moment ; que se passet-il donc?...

Cette après-midi, promenade superbe dans les gorges du Franchard et d'Apremont. Cette partie de la forêt est vraiment magnifique.

7 mai.

Mon bonsoir seulement ! demain nous partons pour récole à feu, à 6 heures.

8 m.ai.

Promenade à cheval splendide dans des allées cavalières, autrefois, nous dit-on, très bien entretenues.

Les com^pos ont bien marché.

Demain encore Paris ! Dans six jours le train nci 'emportera vers vous... Sûr !

Sœur Madeleine s'intéresse de plus en plus à ses nouvelles petites dont quelques-unes sont charmantes et intelligentes.

9 mai.

Ascension ! Elevons nos âmes dans respérance et la lumière... Jésus est monté au ciel pour nous préparer une place, la place qui nous réunira tous dans leternel bonheur.

FRONTS DE l' AISNE ET DE CHAMPAGNE 333

Je vous rapporte de bonnes nouvelles de Paris. Sœur Madeleine très gaie, et très heureuse. A Técole maternelle elle trouve des occasions spéciales de (( s'élever » en élevant ses petits. Causerie sur le passé, sur la vocation double, sur cette concordance étrange du même appel... Mêmes sujets de conversation entre Sœur Marie et moi... Elles pensent à nous avec plus de tendresse, nous comprennent et nous aiment en Dieu de plus en plus, mais, d'abord^ sont toutes à leurs grands devoirs. . .

iO mai,

Ascendit in Cœlum !

Oh ! le splendide triomphe du Maître ! Plus haut dans le ciel bleu ! Plus haut dans la lumière plus pure ! Plus haut au milieu des mondes qui frémissent ! Plus haut au milieu de millions et de millions d'anges qui se prosternent et qui chantent : Sanctus ! Sanctus ! Sanctus !

Oh ! Jésus que vous êtes beau ! De mon pauvre petit coin d'ombre je me lève pour voir votre aurore; je voudrais me jeter à votre suite dans la lumière chantante, mais^ Jésus ! je ne puis pas /... Mon heure n'est pas venue... Vous me permettez seulement de m 'unir à cette joie et je le fais grandement, vous le savez...

...Allons, mes bien aimés, rejetez la grisaille des craintes humaines... Aspirez le parfum du Ciel ! Réjouissez-\ous dans le Seigneur Jésus ! A nous toijLS, mon Dieu, donnez votre joie !

...Je viens de me faire inscrire pour la permissioin de la Pentecôte...

H mai.

Hier je disais : a Ascendit in Cœlum.,, »

Je me réjouissais de votre montée glorieuse, Maître; dans quelques jours descendra l'Esprit I Dès aujourd'hui je me recueille, je m'enferme avec la Vierge et les Apôtres dans le Cénacle, j'entre dans le grand recueillement qui va précéder le Sacrement mystérieux de l'Esprit... Veni^ Veni Creator Spiritus.,,

Nous, les pauvres hommes de chair, nous ne vous comprenons pas, ô Père, ô Esprit... Vous ête-s trop hauts, trop (( Dieu )>... Notre raison se perd et notre cœur s'effarouche, tandis que le Verbe lui, est descendu jusqu'à nous, a pris notre poussière, nos misères et notre cœur; il a pensé comme nous, aimé comme nous, et s'est fait notre Ami de la Terre comme du Ciel...

Je sais bien qu'en vous adorant, mon Jésus, j'adore le Père et l'Esprit, je le sais, mais cette semaine, je veux une pensée spéciale pour Celui que j'adore sans comprendre et que j'aime sans connaître.

Cette semaine sera la vôtre, ô Esprit ; et quand elle va prendre fin, je voudrais que vous vous intensifiez en nous, mes bien-aimés et moi... Vous êtes lumière, éclairez-nous ; vous êtes /eu, embrasez-nous et que vos traits ardents palpitent en nous, comme ils palpitaient dans les âmes extasiées des Apôtres... i4men..

.,,Bar. = Superbe. Lettres nombreuses qui me font vivre avec vous. La semaine s'achève et m'a rapproché de vous. J'ai reçu vos mandats, un autre' du cher parrain... ; je profite de ces richesses à la Gré-

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 335

SUS pour améliorer V ordinaire ^ bien suffisant d'ailleurs, et pouvoir soutenir le travail des compositions dernières... Demain je n'irai pas à Paris... Gros sacrifice I

Dimanche^ 12 mai.

Pour être plus à mon aise et pouvoir travailler seul, je me suis retiré dans une étude écartée. J'étais plongé dans de hautes considérations sur la fusée d. p. 3o/45 M'' 1878 — 81 M i9i5 et sur le déctiiffrage d'un obus CS — MB — ATS — 42.16, lorsque tout-à-coup une sorte de cri rauque..., léger sursaut... Devant moi, un petit annamite qui me salue d'un grand geste... Je réponds, moi, par un salut de la main, Montebellien, Jupitérien... Nos anciennes ordonnances sont remplacées par des jaunes. Bleau est devenu un nouveau Saigon. Mais le petit nain jaunCy aux pommettes saillantes, aux joues ridées, aux yeux incompréhensibles m'a fait perdre le charme... STF. ALN. 4 — 6i5 — SSC 24-i5 — TSC5 — i5 !... Ah ! de grâce !... et je ferme le livre précipitamment...

13 mai,

Accende lumen sensibus !.., Le recueillement du Cénacle, puis le grand souffle divin... et la lumière du ciel, la lumière ardente, foyer de vie !... Fons vivus I

Les jours passent, le grand anniversaire approche, la fête où resprit de l'homme se réveille, s'ouvre comme une fleur qui demande un peu de lumière pour faire chatoyer ses couleurs... Accende^ accende lumen sensibiis...

Seigneur, donnez-nous la Foi... la Foi en vous, la Foi dans la vie, la Foi dans rEternité...

Intensifiez la foi de ceux qui croient ; rassurez la foi qui s'émeut ; clarifiez la foi qui se trouble... Souvent l'avenir nous effraie... l'esprit, le cœur, la volonté d'un homme sont si misérables et la puissance des ténèbres si forte 1... « Noïite timere ! » Ne craignez pas, répond Jésus ! Vous ne me voyez pas, mais je suis là... Ego sum.,. et je vous aime avec la force et la puissance d'un Dieu,,, Dans vos tentations, je suis là... Votre esprit ne veut plus croire, votre cœur ne veut plus aimer... Ne craignez pas... Je suis là... et avec moi est V Esprit,..

— Mais il faut que je vous quitte, demain composition... Priez pour moi... Téléphone. T. S. F. Munitions... Vaste programme.

Vos lettres me sont d'un grand secours dans cette vie trop douce, trop agréable et où l'on ne peut réserver que si peu de temps au Bon Dieu... Malgré ma lâcheté grande, je vois que pour vivre vraiment avec Dieu^ il faut avoir des peines, il faut souffrir,,. Le bonheur engourdit et empêche l'énergie de l'âme... et pourtant je vous remercie de me donner tant de joie par vos affectueuses lettres...

iU mai.

Ma méditation : Oh ! Esprit divin que j'adore à deux genoux ! Esprit, synthèse de l'Amour du Père et du Fils, Esprit, qui faites éclater la Foi ! Esprit qui épanchez la Charité 1 Esprit, qui faites scintiller rEspérance, Fons vivus, Ignis, Caritas et spiritalis unctio 1 Jetez donc votre lumière et votre rosée dans

FRONTS DE l'aISNE ET DE CHAMPAGNE 337

ks âmes que tourmente le doute O'U qu'aveugle la négation !... Et emitte cœlitus Lucis tuœ radium!.,. O lux beatissima.,.

Il est près de 3 heures ; dans une heure je serai perché sur un haut tabouret et je griffonnerai ma pauvre petite... science (!) sur un pupitre immense. Ah ! si vous les voyiez nos salles de compoSj de vraies études de géants.

15 mai.

Je me suis supprimé ma permission dimanche à cause de ma fameuse tri -composition. Sacrifice heureux. Mes notes sont bonnes et j'espère bien aller vous sauter au cou dimanche prochain.

Aujourd'hui trois ans, un échelon douloureux allait être gravi par deux de nous, mais c'était un de ces échelons qui élèvent tout de suite très haut, et que d'autres graviront à leur tour, je le sais, lorsque l'heure de Dieu sera venue. « Ecoutez donc la prière de ceux qui ont pleuré à cause de Vous, mettez-les dans la paix... in fletu solatium,, in labore requies !,,.

Mais surtout et toujours de la gaîté !

16 mM,

Mauvaise nouvelle ! Les perm' sont encore suspendues ! Faisons-en carrément notre deuil dans le cœur du Maître ! Si Dieu veut nous éprouver, remersions-Le..., ce nous sera plus profitable que la joie...

Demain com^po de Plan directeur ; après, tout sera fini ou presque, car jeudi prochain la composition d'Auto sera, dit-on, insignifiante.

Si je ne vais pas vous voir là-bas, écrivez-moi i écrivez-moi tous ; j 'aurai tant besoin de vous en-

tendre me dire les bonnes choses affectueuses... Oh ! que je voudrais yous voir, vous dire, moi aussi, que jp vous aime, vous raconter des histoires, des histoires et des histoires, vous faire sourire, vous jeter de la lumière !

Cette après-midi nous aA^ons été au Mont Merle pour tirer au mousqueton. J'ai tiré mes six cartouches... Grandes cibles à deux cents mètres ; aucune mouche» mais cinq balles dans la cible.

Promenade délicieuse au milieu des rochers fantastiques, des pins qui sentent bon, très bon. Oh l \â mousse glissante et parfumée !...

17 mai.

Toutes mes pensées aux sœurettes... Le sacrifice s'accomplissait, il y a trois ans !

Les perm' seront accordées... Hurrah!

18 mai.

Je viens de régler mon deuxième tir, cela a vrai- ,ment bien marché ; pas une seule erreur ; j 'ai fait mes calculs assez vite, avec assez d'aisance... je suis content. C'est une note qui aura une immense influence sur la sortie.

Pendant (jue mes gros i55 étalaient leur panache de fumée en plein bled, une gazelle a traversé le champ de tir en bondissant gracieuse. Aussitôt les jumelles quittèrent les éclatements blancs pour se porter sur l'insouciante bête.

Good hope ! Good hope for ail !

De la joie ! de la joie... Après demain, en route !... A vous de toute mon âme...

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